Blois-Vienne : l’héritage complexe du Cirque Amar
Au début des années 1930, les frères Amar choisissent Blois pour installer les quartiers d’hiver de leur cirque. Pendant plusieurs décennies, la rue des Métairies devient la base d’une vaste entreprise itinérante, avec ses animaux, ses caravanes, ses ateliers et ses employés. Mais derrière l’éclat du spectacle se dessine une histoire plus grave, traversée par la guerre, l’exil, l’internement et les persécutions antisémites.
Avant les quartiers d’hiver de Blois-Vienne, avant les hangars de la rue des Métairies et les grandes tournées sous chapiteau, il y a une famille sur les routes. Une famille liée aux ménageries itinérantes, à ce monde forain où les animaux, le dressage et le spectacle attirent les foules de ville en ville.
C’est dans cet univers que s’enracine l’histoire du Cirque Amar. À son origine se trouve Ahmed Ben Amar El Gaïd, qui exploite une ménagerie avec sa famille. En 1909, il présente notamment une « fosse » aux animaux à la Foire au pain d’épices de Paris. Après sa mort, ses fils reprennent l’activité, l’agrandissent et lui donnent progressivement la forme d’une véritable entreprise de cirque.
Ahmed, dit Amar Aîné, Mustapha, Ali et Shérif prennent la route en 1924 sous l’enseigne de la Ménagerie des frères Amar et ses Attractions. Au fil des années, l’établissement gagne en ampleur, mêle davantage les numéros de piste à la présentation des animaux et s’impose dans le paysage circassien français. À la fin de 1932, l’entreprise adopte une formule à la mesure de ses ambitions : « Le Plus Beau Cirque de France des quatre Frères Amar ». Quelques années plus tard, Blois devient l’un des points d’ancrage de cette aventure itinérante.
Une véritable base technique rue des Métairies
Vers 1930, les frères Amar installent leurs quartiers d’hiver dans le quartier de Vienne, rue des Métairies. Ils y disposent d’un grand terrain permettant de remiser les véhicules, les caravanes et le matériel, mais aussi d’abriter la ménagerie lorsque les tournées s’interrompent. Un plan parcellaire daté du 4 mai 1953 permet de mesurer l’importance de cette implantation. La propriété du Cirque Amar s’étend alors sur une longue emprise organisée autour d’une vaste cour. Elle comprend notamment des hangars, une ménagerie, une piste de répétition, des bureaux et plusieurs bâtiments techniques. La remise n’est donc pas un simple lieu de stockage : elle constitue le centre logistique indispensable au fonctionnement d’une entreprise de spectacle capable de parcourir la France avec ses chapiteaux, ses animaux et ses nombreux véhicules.
L’installation des Amar transforme également les abords de la rue des Métairies. En 1936, quatre maisons mitoyennes sont construites rue de la Sourderie pour les quatre frères. L’architecte blésois René Erre réalise aussi onze pavillons destinés au personnel du cirque, formant un ensemble aujourd’hui connu sous le nom de lotissement Amar.
Pendant plusieurs décennies, le cirque ne fait donc pas que passer à Blois. Il y possède une base permanente, dans laquelle travaillent et vivent une partie des salariés et des familles liées à l’entreprise.
La famille Strassburger trouve refuge auprès des Amar
Cette implantation blésoise est étroitement liée au destin de la famille Strassburger, issue d’une importante dynastie circassienne juive allemande.
À partir de 1933, la politique antisémite du régime nazi rend progressivement impossible l’activité des artistes juifs en Allemagne. Hugo Strassburger, son épouse Karoline et leurs enfants cherchent alors un engagement à l’étranger. Après une tournée en Amérique du Sud avec le cirque Sarrasani, plusieurs membres de la famille rejoignent le Cirque Amar en France et travaillent auprès de lui jusqu’au début de la guerre.
La guerre disperse la famille. Hugo et son fils Adolph sont d’abord internés en France en raison de leur nationalité allemande, bien qu’ils aient fui les persécutions nazies. Adolph réussit ensuite à échapper aux arrestations. Shérif Amar contribue à le cacher, d’abord dans la remise du cirque à Blois, puis dans différents logements à Paris et à Aubervilliers.
Hugo, Karoline et leur fille Henriette connaissent un destin tragique. Henriette est déportée à Auschwitz en juin 1942, Hugo en août de la même année, puis Karoline en février 1943. Aucun des trois ne revient. Adolph survit grâce à la clandestinité et aux soutiens dont il bénéficie. Sa sœur Bella, installée en Belgique avec son mari, échappe également à la déportation.
L’aide apportée à Adolph Strassburger constitue l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire des Amar à Blois. Le cirque devient alors, pour un temps, non plus seulement un lieu de spectacle et de travail, mais un refuge.
Des exilés allemands internés à Blois
Le même site est pourtant associé, au début de la guerre, à un épisode d’une tout autre nature. Après la déclaration de guerre de septembre 1939, les autorités françaises décident d’interner de nombreux ressortissants allemands et autrichiens. Ces mesures frappent aussi des Juifs, des antifascistes et des opposants politiques qui avaient quitté l’Allemagne pour échapper au régime nazi.
À Blois, le site du Cirque Amar est utilisé comme lieu d’internement pour des exilés allemands. Parmi eux figure Ernst Heidelberg, qui avait tenu une librairie à proximité de la Sorbonne avant la guerre. Il a témoigné des conditions difficiles rencontrées sous le chapiteau à l’automne 1939.
Cet internement précède l’arrivée des forces allemandes à Blois. Il est décidé et organisé par les autorités françaises, qui considèrent alors ces réfugiés comme des ressortissants d’un pays ennemi, sans toujours distinguer les partisans du régime nazi de ceux qui en étaient les victimes.
Le cirque face aux contraintes de l’Occupation
Les restrictions de circulation et les difficultés matérielles empêchent les Amar de poursuivre leurs grandes tournées dans les conditions habituelles. L’entreprise familiale se réorganise autour de plusieurs établissements dans la région parisienne : Le Grand Cirque, dirigé par Mustapha, le Cirque international, placé sous la direction d’Ali, et le Nouveau Cirque de Paris, dirigé par Ahmed et Shérif.
Les frères Amar sont eux-mêmes rattrapés par les politiques antisémites appliquées sous l’Occupation. En 1942, une dénonciation les présente comme supposément juifs. Une enquête administrative est ouverte afin d’examiner leur ascendance. Un rapport daté du 13 novembre 1942 reprend les catégories raciales employées par les autorités de l’époque.
L’affaire semble notamment avoir été alimentée par une confusion entre la famille du cirque et une banque portant le même nom. Elle montre surtout comment une dénonciation ou un simple soupçon pouvait entraîner une enquête généalogique destinée à classer les personnes selon les critères antisémites du régime.

© Pierre Jahan / Roger-Viollet, ref. 20032-13
Un éléphant employé au labour près de Blois
Parmi les images les plus saisissantes de cette période figure une photographie réalisée par Pierre Jahan en 1941. Elle montre un éléphant du Cirque Amar attelé à une charrue et participant au labourage d’un champ. Selon la légende conservée avec le cliché, le cirque se trouvait alors remisé dans une ferme située près de Blois. L’image témoigne de l’utilisation exceptionnelle d’un animal de cirque pour un travail agricole, dans un contexte marqué par la pénurie de carburant, de véhicules et d’animaux de trait. Les Archives de Blois indiquent plus largement que les animaux du cirque furent mis à contribution pour le travail des champs pendant la Seconde Guerre mondiale. La photographie ne permet cependant ni de situer précisément la scène rue des Métairies, ni d’affirmer que toute la ménagerie fut régulièrement employée dans les exploitations agricoles des environs.
>> Les bâtiments de l’ancienne remise Amar ont aujourd’hui disparu. L’histoire du cirque reste néanmoins visible dans le quartier, notamment à travers les maisons de la rue de la Sourderie et le souvenir des installations de la rue des Métairies. L’École blésoise du cirque est actuellement installée aux 26-28 rue des Métairies. Contrairement à certaines croyances, elle ne se trouve pas à l’emplacement de l’ancienne remise.
Note de la rédaction – 5 août 2026 : cet article remplace une première version publiée le 9 août 2023. Plusieurs formulations ont été corrigées ou précisées, notamment concernant l’emplacement de l’ancienne remise, la famille Strassburger et l’utilisation du chapiteau pendant la guerre.


