PolitiqueVie locale

Yvan Saumet : « Le pire n’est jamais sûr »

À l’approche de la prochaine élection présidentielle, Yvan Saumet refuse les promesses agréables et les réponses toutes faites. Sans appartenance politique revendiquée, l’entrepreneur, ancien dirigeant du secteur de la santé et ancien président de la CCI de Loir-et-Cher, appelle à regarder en face les contraintes économiques et démographiques, tout en défendant une société plus attentive au travail, à la dignité humaine et à la fraternité.


Yvan Saumet ne se présente ni comme un candidat ni comme le détenteur d’une solution générale aux difficultés du pays. Il revendique plutôt la liberté de celui qui n’a jamais choisi la carrière politique, tout en reconnaissant que cette position confortable a son revers : « Je pense être libre parce que, justement, je ne me suis pas engagé en politique, peut-être par manque de courage. »

Cette réserve posée, il commence par rappeler ce que l’exercice des responsabilités lui a appris : la décision est toujours plus complexe lorsqu’il faut en assumer les conséquences. L’ancien dirigeant oppose ainsi son expérience économique aux jugements prononcés depuis l’extérieur, sans connaissance des contraintes, des rapports de force ou des risques pris. « Il n’y a rien de pire que d’entendre des gens critiquer une action sans savoir, effectivement, la difficulté de cette action », affirme-t-il.

Cette expérience ne le conduit pourtant pas à défendre les gouvernants par principe. Elle nourrit au contraire une inquiétude profonde devant la prochaine séquence électorale, la progression des populismes et la capacité croissante des discours simplistes à s’imposer dans une société travaillée par le déclassement, la frustration et la défiance.

La crainte d’un chaos politique

À ses yeux, le danger ne réside pas seulement dans l’éventuelle arrivée au pouvoir d’un extrême. Certains mouvements pourraient se satisfaire d’une déstabilisation durable des institutions, de l’affaiblissement des gouvernements successifs et d’une perte généralisée de confiance. Le chaos ne serait alors plus un accident, mais un moyen de préparer une rupture autoritaire. Cette inquiétude est d’abord historique. Les générations nées après la Seconde Guerre mondiale ont pu croire que les expériences totalitaires appartenaient définitivement au passé européen. Yvan Saumet estime que cette certitude s’érode. À ses yeux, une part importante de la population se dit prête à « renverser la table », séduite par une solution présentée comme inédite, alors que l’histoire en a déjà éprouvé les mécanismes — et parfois les conséquences dramatiques. Il ne nie pas les raisons de cette colère. Il s’alarme plutôt du moment où l’insatisfaction devient suffisamment forte pour que les conséquences d’un bouleversement importent moins que le désir de bouleverser.

Son inquiétude s’inscrit également dans un contexte international qu’il juge profondément dégradé. En 2025, 65 conflits armés impliquant au moins un État ont été recensés dans le monde, soit le niveau le plus élevé enregistré depuis le début de cette série statistique, en 1946. Treize ont atteint le seuil statistique de la guerre, soit au moins 1 000 morts liés aux combats pendant l’année. Yvan Saumet conserve toutefois une prudence que le catastrophisme ambiant fait parfois oublier. L’humanité n’a jamais vécu dans une paix permanente. Il se souvient aussi d’une enfance et d’une jeunesse vécues sous la menace nucléaire. Pendant la guerre froide, la possibilité d’une destruction atomique n’était pas seulement le scénario d’un film : elle faisait partie de l’horizon politique. Les sociétés occidentales ont appris à vivre avec cette menace, sans jamais pouvoir l’annuler. Aujourd’hui encore, reconnaît-il, quelques dirigeants pourraient déclencher l’irréparable. Mais l’existence du danger ne conduit pas nécessairement à sa réalisation. « Le pire n’est jamais sûr », rappelle-t-il. Ce n’est pas une invitation à l’insouciance, mais une raison de continuer à agir.


saumet

Les retraites, révélateur du refus de choisir

S’il fallait ne retenir qu’un exemple de promesse électoralement séduisante et économiquement contestable, Yvan Saumet choisirait les retraites. Il a connu un système dans lequel l’âge légal était fixé à 65 ans, avant l’abaissement à 60 ans en 1982. Il admet que cette décision a pu être soutenable dans le contexte démographique et économique de l’époque. Ce qu’il conteste, c’est la possibilité de maintenir cette promesse comme si rien n’avait changé depuis. L’allongement de la vie et la dégradation du rapport entre cotisants et retraités imposent, selon lui, de regarder une équation simple : peut-on financer pendant près de trente années la retraite d’une personne qui en aura travaillé environ quarante ? « À un moment donné, ça ne colle pas », tranche-t-il.

La colère d’Yvan Saumet vise une façon de faire de la politique. Il ne comprend pas que des formations qui connaissent la fragilité du système combattent des ajustements qu’elles savent nécessaires. En 2025, les dépenses brutes de retraite ont atteint 422,2 milliards d’euros, soit 14,1 % du produit intérieur brut et 24,3 % des dépenses publiques.

Yvan Saumet ne propose pas de remplacer mécaniquement le mot d’ordre de la retraite à 60 ans par celui d’une retraite à 67 ans. L’équilibre dépend simultanément de l’âge de départ, de la durée de cotisation, du niveau des pensions, de l’emploi, des salaires, de la productivité et des ressources affectées au système. À ses yeux, l’âge ne peut pas être identique pour celui qui a commencé à travailler très jeune, exercé un métier pénible ou connu des problèmes de santé, et pour celui qui est entré plus tard dans la vie professionnelle avec des conditions moins éprouvantes.

La menace d’une décision imposée de l’extérieur

Sur ce dossier comme d’autres, l’entrepreneur doute que la France soit capable de mener seule des réformes profondément impopulaires. La contrainte extérieure pourrait forcer la décision. « Je ne suis pas sûr qu’on soit assez raisonnables pour le faire nous-mêmes », dit-il.

La situation des finances publiques donne un contexte réel à cette inquiétude. En 2025, le déficit public français s’est établi à 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB, tandis que la dette publique atteignait 115,7 % du PIB. Ces chiffres signifient que le pays dépend durablement de sa capacité à emprunter et, par conséquent, de la confiance de ceux qui le financent. Pour Yvan Saumet, attendre que des créanciers ou des partenaires exigent les décisions que le débat démocratique n’a pas réussi à prendre reviendrait à organiser soi-même sa perte de souveraineté.

Santé : ne pas confondre proximité et sécurité

Après les retraites, la santé constitue son second grand chantier. Yvan Saumet défend une organisation fondée sur la gradation des soins : maintenir au plus près de la population tout ce qui relève du suivi courant, de la médecine générale hospitalière, de la gériatrie ou des maladies chroniques, tout en regroupant les activités les plus techniques dans des établissements disposant d’équipes complètes et expérimentées. Cette concentration ne serait donc pas, à ses yeux, un recul de l’offre de soins, mais une exigence de santé publique : lorsqu’une intervention est rare, complexe ou susceptible de mobiliser plusieurs spécialités en urgence, la proximité géographique compte moins que la sécurité, la continuité des soins et la qualité de la prise en charge.

Le même raisonnement s’applique, selon lui, aux maternités. La sécurité d’une naissance ne repose pas seulement sur l’existence d’un bâtiment à proximité, mais sur la disponibilité coordonnée des sages-femmes, de l’obstétrique, de l’anesthésie, de la pédiatrie et, lorsqu’une intervention devient nécessaire, de la chirurgie. Yvan Saumet s’interroge sur la réalité de cette disponibilité dans les établissements les plus fragiles. Il ne suffit pas, selon lui, qu’un nom figure sur un tableau de garde : encore faut-il que l’équipe puisse réellement répondre lorsque plusieurs urgences se présentent simultanément.

La question mérite d’autant plus d’être posée que la mortalité infantile ne recule plus en France. En 2025, 2 550 enfants sont morts avant leur premier anniversaire, soit un taux de 4 décès pour 1 000 naissances vivantes. Après avoir fortement diminué au cours du XXe siècle, ce taux stagne depuis 2005 et a légèrement augmenté depuis 2011.

Dans l’organisation qu’il défend, la chirurgie lourde, les maternités et les plateaux techniques nécessitant la présence permanente de plusieurs spécialistes seraient regroupés dans un nombre plus limité d’établissements. Yvan Saumet évoque, comme ordre de grandeur, une structure de référence pour un bassin d’environ 400 000 habitants. Cette concentration viserait moins à réduire l’offre de soins qu’à garantir, pour les actes les plus complexes, des équipes suffisamment nombreuses, disponibles en permanence et habituées à travailler ensemble.

Une telle réorganisation suppose cependant de répondre à une question : jusqu’à quelle distance un patient peut-il raisonnablement être envoyé, et avec quelles solutions de transport, d’hébergement ou d’accompagnement ? La qualité technique n’annule pas les difficultés d’accès géographique, sociales et financières. Yvan Saumet assume lui-même la tension entre la cohérence d’un raisonnement national et la défense des équipements de proximité : « On peut être schizophrène de temps en temps », sourit-il.

Yvan Saumet estime que les économies dégagées par une meilleure organisation devraient être réinvesties dans la prévention. En 2024, la dépense courante de santé a atteint 333 milliards d’euros. Les dépenses directement identifiées comme relevant de la prévention se sont élevées à 8,7 milliards, soit 2,6 % de cette dépense. Ce périmètre ne couvre pas nécessairement toutes les actions préventives réalisées dans les cabinets médicaux, les écoles ou d’autres politiques publiques, mais le chiffre montre sa place limitée.

Investir dans ce qui n’existe pas encore

Pour redresser les finances publiques, Yvan Saumet considère que les systèmes de retraite et de santé doivent être profondément réorganisés. Mais cette recherche d’efficacité ne doit pas, selon lui, se traduire par un recul des investissements d’avenir. Il plaide au contraire pour renforcer les moyens consacrés à la recherche, à l’éducation et à la défense, trois domaines qu’il juge essentiels pour préserver la capacité du pays à innover, à former, à produire et à demeurer souverain.

La recherche occupe une place centrale dans son raisonnement, car il ne croit pas possible de déterminer administrativement quelle technologie dominera dans vingt ans. L’intelligence artificielle mobilise aujourd’hui les investissements et les discours, mais un autre domaine peut prendre demain une importance encore difficile à imaginer. « C’est la recherche qui va nous le dire et qui va l’inventer », résume-t-il. En 2024, la France a consacré 64,1 milliards d’euros à la recherche et développement, soit 2,18 % du PIB, une proportion identique à celle de 2023. Yvan Saumet défend un effort de 3 à 4 %, qui constituerait donc une hausse considérable, publique et privée, et non un simple ajustement budgétaire.

Immigration : besoin économique et exigence d’intégration

L’immigration apparaît souvent à droite, dans le débat électoral, comme la cause principale des difficultés françaises. Yvan Saumet le refuse. Arrière-petit-fils d’un immigré italien, il rappelle que les migrations européennes aujourd’hui présentées comme parfaitement intégrées ont elles aussi suscité le rejet. La manière dont les Italiens étaient décrits en France il y a plus d’un siècle n’était pas sans rapport avec certains discours contemporains.

Sur le plan économique, il estime que la France ne pourrait pas faire fonctionner de nombreux secteurs sans travailleurs immigrés. Y compris dans la médecine, la recherche, l’enseignement, l’entrepreneuriat et les professions qualifiées. « L’immigration en tant que telle ne me pose aucun problème. Ce qui me pose un problème, c’est le problème de l’intégration. » Il considère que choisir de vivre dans un pays implique d’en accepter les règles communes.


saumet

Une fraternité fragilisée

Au terme de cet entretien, nous avons demandé à Yvan Saumet laquelle des trois valeurs de la devise républicaine lui paraissait aujourd’hui la plus menacée. La réponse est immédiate : « Tel que je le sens, la fraternité. »

À ses yeux, elle constitue le socle des deux autres. La liberté se fragilise lorsque l’autre n’est plus perçu que comme un adversaire, un concurrent ou une charge. Quant à l’égalité, elle reste un principe abstrait si elle ne s’accompagne pas d’une volonté de partager les ressources, la protection et les possibilités offertes à chacun.

Cette exigence de fraternité traverse l’ensemble de son raisonnement. Une entreprise ne se construit jamais par la volonté d’un seul homme, mais grâce à l’engagement d’un collectif. Le système de retraite repose sur une solidarité entre les générations. La prévention ne saurait justifier que l’on juge un patient ou que l’on conditionne son accès aux soins à son comportement. De même, l’immigré ne peut être réduit à un statut, à une origine ou à un problème politique. Enfin, l’adversaire démocratique ne devrait jamais être combattu au point de rendre impossible toute décision commune.

Yvan Saumet ne propose pas un programme électoral. Une cohérence traverse néanmoins son propos : les éléments de langage et les promesses de campagne ne suffisent pas à résoudre des problèmes complexes. Les réponses ne pourront être que collectives, au prix de choix assumés et d’une responsabilité partagée. « Mais oui, on en est tous responsables. »


Votre annonce sur Blois Capitale

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page