Michel Bégon, le Code noir et Blois : un héritage désormais interrogé
Créée après la remise en lumière du rôle joué par Michel Bégon dans la préparation de l’édit de 1685, communément appelé Code noir, l’association Bégon & Grégoire Héritages blésois (lire ici) présente un programme de huit actions jusqu’en 2028. Théâtre, bande dessinée, cinéma, résidence artistique au collège, débat citoyen et réflexion sur l’espace public doivent permettre à Blois d’examiner un héritage longtemps resté dans l’ombre, sans glorification ni effacement.
À Blois, le nom de Michel Bégon appartient au paysage quotidien. Il désigne une rue, une allée forestière, un collège et une maison de quartier devenue un équipement culturel et social important. Pendant longtemps, la mémoire locale a surtout retenu de cet administrateur royal son intérêt pour les sciences, les collections et la botanique, ainsi que son lien avec le bégonia, nommé en son honneur.
Une autre partie de son parcours est désormais placée au centre du débat : sa participation aux travaux ayant conduit à l’édit royal de mars 1685 réglementant l’esclavage dans les colonies françaises d’Amérique, texte couramment désigné sous le nom de Code noir.
La Fondation pour la mémoire de l’esclavage présente Michel Bégon, né en 1638 et mort en 1710, comme l’un des auteurs de l’édit royal de 1685. Le 25 juin 2026, son directeur adjoint, Pierre-Yves Bocquet, est venu à Blois donner une conférence intitulée « Michel Bégon, haut fonctionnaire de l’esclavagisme », devant des enseignants du collège Michel-Bégon puis des membres de l’association. Cette qualification décrit son rôle dans la construction administrative et juridique du système colonial ; elle ne constitue évidemment pas un titre officiel porté à l’époque.
Dire que Michel Bégon a été « le rédacteur » ou « l’auteur » du Code noir serait trop catégorique. L’édit de 1685 est le résultat d’un processus administratif collectif, nourri par des informations recueillies dans les colonies et achevé dans les bureaux du pouvoir royal. Il reste néanmoins établi que Michel Bégon a participé de manière significative à sa préparation. C’est autour de cette histoire, longtemps absente du récit patrimonial blésois, que l’association Bégon & Grégoire Héritages blésois s’est constituée à la fin du mois de février 2026.
Deux personnages, deux héritages opposés
Le choix de réunir Michel Bégon et l’abbé Grégoire dans le nom de l’association n’a rien d’une mise sur le même plan. À plus d’un siècle de distance, les deux hommes sont liés à Blois, mais incarnent des positions profondément opposées. Michel Bégon a participé à la construction juridique d’un ordre colonial fondé sur la réduction en esclavage. Henri Grégoire, né en 1750, fut quant à lui l’une des grandes figures du combat contre l’esclavage et les préjugés raciaux durant la Révolution française et sous le premier Empire. Entré au Panthéon en 1989, l’abbé Grégoire est lui aussi présent dans l’espace public blésois, à travers une bibliothèque, un quai et un square.

Pour l’association, la confrontation de ces deux trajectoires doit permettre de questionner la manière dont se construit un récit national et local. Pourquoi certaines facettes d’un personnage sont-elles célébrées, tandis que d’autres restent méconnues ? Que fait une ville lorsqu’une recherche historique vient modifier le regard porté sur les noms qu’elle a inscrits dans ses rues, ses écoles et ses équipements ? « Il ne s’agit ni de glorifier, ni d’effacer », résume le plan d’actions présenté par l’association. Celle-ci dit refuser à la fois une position conservatrice, qui rendrait le patrimoine intouchable, et une logique de suppression immédiate empêchant le travail historique. Elle revendique une démarche « contextualisante et éclairante », appuyée sur des actes concrets. Cette ligne traverse l’ensemble du programme conçu pour le second semestre 2026, l’année 2027 et le début de 2028.
Une première soirée autour de « Furcy, né libre »
L’association a commencé par le cinéma. Le 29 avril 2026, une projection-débat du film Furcy, né libre a été organisée au cinéma Les Lobis, en présence de son réalisateur Abd Al Malik. Résultat, près de 150 personnes ont assisté à la rencontre. Le 19 mai, les personnes souhaitant poursuivre les échanges ont été conviées à la Maison de Bégon. Cette dernière est depuis devenue un partenaire actif du projet et siège dans l’association comme membre d’honneur. La structure porte elle-même le nom aujourd’hui questionné. Et elle affirme ne pas vouloir « déboulonner à tout prix » la figure de Michel Bégon. La Maison souhaite ouvrir un débat associant les habitants du quartier, ses adhérents et ses usagers, en coordination avec la Ville, le collège et les associations engagées sur le sujet.
Une résidence-mission au collège Michel-Bégon
La première concrétisation pédagogique d’ampleur doit se dérouler durant l’année scolaire 2026-2027. L’équipe enseignante du collège Michel-Bégon, établissement classé en réseau d’éducation prioritaire renforcé, a obtenu la validation d’une résidence-mission intitulée « De quoi Bégon est-il le nom ? »
Une résidence-mission met en relation artistes, enseignants et élèves autour d’un processus de création. Plusieurs classes doivent être mobilisées. Des comédiens et d’autres artistes interviendront au collège dans un dispositif soutenu par l’Éducation nationale, le conseil départemental de Loir-et-Cher et la DRAC Centre-Val de Loire. « Il y a des financements publics qui, sans être énormes, sont assez conséquents. Ils permettent de mobiliser plusieurs classes », indique Louis Buteau, président de l’association. Catherine Romary, professeure d’histoire-géographie et administratrice de la Maison de Bégon, est la coordinatrice de l’équipe enseignante.
Une pièce de théâtre comme projet central
La création d’une pièce de théâtre constitue, selon Louis Buteau, « un peu le navire amiral » du programme. La première est envisagée lors des Rendez-vous de l’histoire 2027. « La pièce mettra en jeu Bégon, l’abbé Grégoire et des jeunes Blésois d’aujourd’hui », explique-t-il. Ces personnages contemporains seront notamment confrontés à des discriminations liées à leur origine.
Le bégonia doit également y trouver une place symbolique. Cette plante tropicale, dont le nom rend hommage à Michel Bégon, permettra de relier l’histoire du personnage aux circulations botaniques, commerciales et coloniales. L’écriture et la mise en scène sont confiées à Régine Launay. Plusieurs représentations pourraient être données pendant les Rendez-vous de l’histoire 2027. La création pourrait aussi servir de support à des échanges avec le public. « L’idée, quand même, c’est que cela puisse servir de point d’appui à des débats », indique Louis Buteau. Si le spectacle rencontre son public, l’association souhaiterait ensuite le présenter dans d’autres villes, dans le Loir-et-Cher comme au-delà du département.
La Ville veut avancer « sans précipitation, mais sans esquive »
Le sujet a rapidement quitté le seul cadre associatif. À l’ouverture du conseil municipal du 19 mai 2026, Marc Gricourt a informé les élus du lancement d’une démarche municipale. Le maire de Blois a estimé que la contribution de Michel Bégon à l’élaboration du Code noir devait être regardée en face, « sans précipitation, mais sans esquive ». Selon lui, un tel sujet doit être traité avec « sérieux, méthode et hauteur ». Le maire annonçait alors un dialogue avec l’association et la création d’un cadre de travail associant historiens, élus, acteurs éducatifs et représentants de la société civile. Le suivi du dossier a été confié à Johann Elbory, adjoint chargé de la mémoire, de la laïcité et de l’intégration républicaine. Au début du mois de juin, le plan d’actions a été présenté au maire, à plusieurs adjoints et aux membres de son cabinet. Louis Buteau rapporte qu’« il en est résulté un soutien clair de la Ville au plan d’actions. »
Le conseil départemental de Loir-et-Cher s’est lui aussi saisi du sujet. Le 11 juin 2026, il a adopté un vœu relatif à la portée symbolique du nom du collège Michel-Bégon. Présenté en séance par la conseillère départementale Hanan El Adraoui, le texte a recueilli 29 voix favorables et une voix contre, celle de Guillaume Peltier. Le Département ne décide pas de renommer le collège. Il propose qu’une démarche participative et éducative soit engagée afin d’interroger ce que le nom de Michel Bégon représente aujourd’hui. Le texte prévoit d’associer les élèves, les enseignants, les familles, les représentants de l’Éducation nationale, ainsi que des associations et des historiens travaillant sur les questions de mémoire et de dénomination des lieux publics. L’objectif affiché est de faire de la réflexion un support de citoyenneté et de transmission, sans préjuger de sa conclusion. Pour Louis Buteau, ce vote est « vraiment très positif » puisqu’il donne à la communauté éducative une légitimité institutionnelle pour ouvrir le débat. La validation annoncée de la résidence-mission est venue prolonger cette orientation.
Faire du débat une démarche durable
L’association ne veut pas que la question du maintien, de la contextualisation ou du remplacement de certains noms soit tranchée avant que le débat ait eu lieu. « On attache autant d’importance à la méthode qu’au résultat, et peut-être même plus d’importance à la méthode qu’au résultat lui-même », affirme Louis Buteau. Les huit actions annoncées visent des réalisations concrètes, mais leurs conclusions ne sont pas écrites d’avance. « On ne veut surtout pas clore le débat tout de suite. Il faut vraiment que le débat se déroule », poursuit-il.
La démarche doit notamment permettre de comprendre pourquoi le rôle colonial de Michel Bégon est resté si longtemps à l’arrière-plan. Le personnage était connu et son nom largement présent dans la ville, mais le récit local privilégiait d’autres dimensions de sa carrière. L’association veut interroger les mécanismes de cette sélection : évolution de la recherche, silences institutionnels, moindre intérêt ancien pour l’histoire coloniale et construction progressive des mémoires publiques. Le débat doit également relier cette histoire aux discriminations contemporaines. Nicole Loza souligne que le sujet « ne touche pas seulement le passé » : « Il y a des projections dans l’avenir, des conséquences sur toutes les formes de discrimination, notamment le racisme, qui a des origines dans la période esclavagiste et dans l’image que l’on avait des personnes afrodescendantes réduites en esclavage. »
« Les tableaux d’Honorine », une bande dessinée en construction
Le troisième projet artistique est une bande dessinée écrite par Catherine Lacassagne, vice-présidente de l’association. Son titre est Les tableaux d’Honorine.
« Cette bande dessinée, c’est une démarche de transmission et de déconstruction », explique l’autrice. Honorine est une jeune Française racisée qui a subi différentes formes de discrimination. Elle connaît le rejet, la dépréciation, les silences familiaux, les non-dits coloniaux et la difficulté d’accepter sa couleur de peau. Une quête identitaire doit progressivement l’amener à découvrir la richesse de son héritage familial, culturel et social. « Honorine, c’est une métaphore. C’est la parole donnée aux Afrodescendants, la mémoire de la traite négrière, peut-être aussi celle de quelques captifs noirs morts pour la France », décrit Catherine Lacassagne.
Le personnage n’est pas autobiographique. « Ce n’est pas ma vie. C’est une fiction, mais ce sont quand même des faits de la réalité », précise-t-elle. Le récit s’appuie sur des histoires familiales, des faits historiques, des écrits et des textes de loi. Michel Bégon et l’abbé Grégoire doivent être omniprésents dans une narration mêlant fiction et documentation afin de questionner la construction du récit national.
Catherine Lacassagne a déjà écrit l’essentiel du projet. « J’ai une idée précise de ce que je souhaiterais voir ressortir : des couleurs, une forme de présentation, de la verticalité pour tout ce qui est historique », explique-t-elle. Aucun illustrateur n’est encore choisi. Le concours de la Maison de la BD est souhaité, mais pas acquis. Le modèle économique reste lui aussi à déterminer : édition commerciale, coédition, souscription, financement participatif, mécénat ou subventions. Le projet viserait un public adulte et jeune adulte à partir de 15 ans.
Le cinéma comme outil de discussion
Jean-Marie Génard, administrateur de l’association et consultant pour le cycle cinéma des Rendez-vous de l’histoire, entend prolonger le travail commencé avec Furcy, né libre. « Notre premier acte a été cinématographique », rappelle-t-il. « C’était un très beau film qui nous engageait véritablement dans la réflexion sur ce qu’étaient la mémoire de l’esclavage et celle de son abolition. »
Le thème des Rendez-vous de l’histoire 2026 étant « Les Marchands », « il était naturel qu’on essaye d’être présents aussi par le biais du cinéma », ajoute Jean-Marie Génard. Deux séances sont annoncées dans les documents transmis par l’association. La 29e édition des Rendez-vous de l’histoire se tiendra à Blois du 7 au 11 octobre 2026.
Le vendredi 9 octobre à 20h45, le cinéma Les Lobis doit projeter Cobra Verde, de Werner Herzog, avec Klaus Kinski. Sorti en 1987, le film suit un aventurier et négociant brésilien envoyé au Dahomey, l’actuel Bénin, afin d’organiser un convoi de captifs destinés à l’esclavage. La séance est proposée par Ciné’Fil, avec le soutien de Bégon & Grégoire Héritages blésois.
Le dimanche 11 octobre à 11h30, le Centre de la Résistance, de la Déportation et de la Mémoire doit accueillir gratuitement le documentaire Haïti, la rançon de l’indépendance, de Wandrille Lanos. Le film revient sur l’indemnité imposée à Haïti par la France en 1825, au bénéfice des anciens colons, et sur les conséquences économiques durables de cette dette.
Une table ronde provisoirement intitulée « Un technocrate de l’esclavage – Nouveaux regards sur Michel Bégon » est également annoncée, avec Pierre-Yves Bocquet et le journaliste et historien Philippe Voisin.
Un contre-monument pour rendre visibles les absents
La quatrième action envisagée concerne directement l’espace public. L’association réfléchit à l’installation d’un « contre-monument » ou d’une stèle. « L’idée, une nouvelle fois, n’est pas de s’opposer à Michel Bégon, mais de mettre en lumière les invisibles de la période de l’esclavage », explique Louis Buteau. Le projet viserait les personnes réduites en esclavage, mais aussi celles et ceux qui ont résisté à ce système et dont les noms sont peu connus dans la région. « Ce contre-monument a vocation à mettre en lumière des personnes dont on ne parle pas beaucoup, en tout cas pas suffisamment », poursuit-il.
De nouveaux noms dans l’espace public
Dans le prolongement de cette réflexion, l’association propose d’attribuer à de nouvelles voies, à des bâtiments ou à des équipements publics les noms de personnalités ayant combattu l’esclavage et la colonisation. Plusieurs figures sont évoquées : Olympe de Gouges, Toussaint Louverture, Rosalie Solitude et Louis Delgrès. Cette liste n’est ni définitive ni exhaustive. « Et il s’agit d’attribuer des noms, pas forcément de renommer. Attention, ce n’est pas la même chose », souligne le président de l’association. Donner à un nouvel espace le nom de Toussaint Louverture ou de Rosalie Solitude ne signifie donc pas nécessairement retirer celui de Michel Bégon d’un lieu existant.
Toutefois, le plan n’écarte aucune question. La rue Michel-Bégon, l’allée forestière, le collège et les autres équipements pourront être interrogés. Parmi les solutions possibles figurent le maintien du nom avec contextualisation, l’installation de plaques explicatives ou une redénomination. Ces décisions relèvent des collectivités compétentes.
Un jumelage avec une collectivité ultramarine
Le sixième axe consiste à envisager un jumelage entre Blois et une ville ou une collectivité ultramarine profondément marquée par l’histoire de l’esclavage et par l’action de Michel Bégon. Le partenariat pourrait déboucher sur des échanges entre établissements scolaires et associations, ainsi que sur des projets culturels, touristiques, économiques ou environnementaux.
Interroger les héritages de l’économie de plantation
Le septième projet déplace le regard vers l’économie. « Il faut avoir bien en tête que la société esclavagiste avait d’abord une vocation économique », rappelle Louis Buteau. « Il s’agissait d’approvisionner l’Europe, et en particulier la France, en produits rares et nécessaires. Le premier produit, c’était le sucre. » L’association souhaite organiser chaque année une rencontre agroéconomique consacrée aux héritages contemporains de cette économie de plantation. « On trouve encore aujourd’hui beaucoup de traces de ce type d’économie dans la façon dont certains échanges agricoles fonctionnent entre les pays de production et les pays où les produits sont transformés », estime Louis Buteau. Le café, le cacao, la banane, la canne à sucre, le thé, la vanille, le coton ou l’hévéa pourraient servir de points d’entrée.
Une présence annuelle lors de la journée du 10 mai
La dernière action prévoit une participation annuelle à la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. Le plan envisage des dépôts de gerbes, des lectures, des rencontres et des interventions culturelles ou artistiques construites avec les habitants et les structures locales.
Un débat exposé au risque de récupération
Les responsables de l’association disent avoir reçu jusqu’ici bien davantage de soutiens que de refus. Mais, la proximité des échéances électorales pourrait favoriser les récupérations et la polarisation du débat. Louis Buteau ne nie pas ce risque : « On n’est pas à l’abri, mais on fera face. On les écoutera. » L’ambition est inchangée : laisser le débat se dérouler avant de prétendre en écrire la conclusion.



