À Mosnes, le pari d’un complexe éducatif vraiment inclusif
À Mosnes, en Indre-et-Loire, une école publique unique en son genre en France est en préparation. Sa singularité ne tient pas au seul fait d’accueillir des enfants autistes ou en situation de handicap : d’autres dispositifs inclusifs existent déjà. Ici, c’est l’école elle-même qui est pensée, dès sa conception architecturale et pédagogique, pour faire vivre ensemble des enfants aux besoins différents. Elle constituera le cœur du futur complexe Jean-Musy, qui réunira également un centre de loisirs, une bibliothèque, une école de musique, une école de danse, un réfectoire et une garderie. Un projet global estimé à environ 6 millions d’euros, dont la philosophie trouve déjà un prolongement concret dans le Festival des Arts et Métiers organisé à Mosnes du 11 au 13 septembre.
À l’origine, Christophe Villemain, maire de Mosnes, porte ce projet depuis 2018. Parti d’une question très concrète — que faire d’une école communale devenue difficile à adapter ? — le projet a peu à peu changé d’échelle, nourri par les rencontres, les recherches et les partenariats, jusqu’à devenir une ambition éducative beaucoup plus large.
Une école publique où la lumière, le bruit, les circulations, les volumes ou la possibilité de s’isoler quelques instants ne seraient pas des questions traitées après l’arrivée d’un enfant en difficulté, mais des paramètres intégrés dès les premiers plans. Une école fréquentée par les enfants du village, mais conçue pour pouvoir accueillir dans les mêmes espaces des élèves autistes ou présentant d’autres besoins particuliers. Une école, enfin, autour de laquelle graviteraient loisirs, bibliothèque, musique, danse et restauration. C’est ce que Mosnes tente de construire.
Le projet Jean-Musy veut aller plus loin que l’accueil d’enfants en situation de handicap dans une école ordinaire. Il revendique une première en France par son concept architectural et pédagogique : concevoir dès l’origine une école communale capable d’accueillir ensemble des enfants aux besoins différents, en faisant de l’espace lui-même un levier d’inclusion. À Mosnes, la diversité des profils n’est donc pas pensée comme une contrainte à laquelle il faudrait adapter le bâtiment après coup, mais comme une donnée intégrée dès sa conception. Dès novembre 2024, un compte rendu du conseil d’école faisait d’ailleurs état de la volonté de faire du futur établissement un véritable « laboratoire ». L’ambition est grande. Mosnes compte à peine plus de 800 habitants.
Une école qui ne demande pas à tous les enfants de fonctionner de la même manière
Tous les enfants ne vivent pas un lieu de la même manière. Pour certains enfants autistes, le bruit d’un réfectoire, une lumière trop vive, des espaces difficiles à lire ou l’accumulation de sollicitations peuvent rapidement devenir éprouvants. Il peut alors être nécessaire de s’éloigner un moment du groupe, de retrouver un environnement plus calme, puis de revenir. À Mosnes, cette réalité est intégrée jusque dans la conception des espaces. Christophe Villemain résume cette approche : « Il y a le traitement de la lumière, le traitement des couleurs, le traitement des volumes, des espaces de retrait pour que les enfants qui sont un petit peu agités puissent s’isoler dans des espaces prévus à cet effet. »
L’architecture ne fait évidemment pas tout. L’inclusion repose aussi sur les enseignants, les accompagnants, les professionnels médico-sociaux, les moyens humains et la pédagogie. Mais un environnement mieux pensé peut leur faciliter la tâche. Et les aménagements prévus ne bénéficient pas seulement aux enfants ayant des besoins particuliers : une acoustique plus douce, des espaces plus lisibles ou la possibilité de retrouver momentanément du calme peuvent améliorer le quotidien de toutes et tous.
L’école au cœur d’un complexe beaucoup plus vaste
Jean-Musy ne sera toutefois pas seulement une école. L’investissement global approche aujourd’hui 6 millions d’euros, acquisitions comprises, dont environ 2 millions pour la partie scolaire. Le complexe réunira également un centre de loisirs, une bibliothèque, une école de musique, une école de danse, un réfectoire et une garderie. L’enjeu n’est pas de juxtaposer plusieurs équipements sur un même site, mais de créer des passerelles entre eux.
Un enfant pourra y enchaîner les temps de sa journée sans multiplier les lieux : l’école, le centre de loisirs, la bibliothèque, la musique ou la danse. Pour les familles aussi, plusieurs services seront réunis au même endroit. L’inclusion prend alors un sens plus large : il ne s’agit plus seulement d’adapter l’école au handicap, mais d’inscrire l’établissement dans un ensemble ouvert sur les usages, les activités et la vie du village.
Au départ, il fallait simplement trouver une solution pour l’école
Rien de tout cela n’était prévu au départ. En 2018, la commune cherche d’abord une solution pour son école de la rue du Général-de-Gaulle : un bâtiment vieillissant, énergivore, peu fonctionnel, exposé aux voitures et difficile à faire évoluer. Une rénovation est étudiée, mais, selon Christophe Villemain, son coût aurait dépassé trois millions d’euros sans résoudre toutes les contraintes du site. Le choix se porte alors sur un transfert à proximité, où une ancienne ferme et les terrains attenants sont acquis. C’est à ce moment que le projet commence à changer de dimension.
« Je ne connaissais pas l’autisme »
Le déclic vient notamment d’un documentaire consacré à Gersende et Francis Perrin et à leur fils autiste. Christophe Villemain reconnaît volontiers qu’il connaît alors mal le sujet : « Je ne connaissais pas l’autisme. J’avais une vision biaisée. » Il se documente, rencontre Francis Perrin, échange avec des associations, des professionnels et surtout avec des familles. Une inquiétude revient régulièrement dans leurs témoignages et le marque profondément : que deviendra leur enfant lorsqu’ils ne seront plus là ?
La question dépasse évidemment le seul cadre scolaire. Elle touche à l’autonomie, à l’insertion et à la capacité de chacun à trouver sa place dans la société. Pour Christophe Villemain, l’école peut justement contribuer à préparer cet avenir. Le projet de Mosnes change alors de dimension. Il ne s’agit plus seulement de transférer une école devenue inadaptée, mais de concevoir dès l’origine un établissement capable d’accueillir aussi des enfants autistes et, plus largement, des élèves aux besoins différents.
La Nouvelle-Zélande pour sortir des habitudes françaises
Pour nourrir sa réflexion, Christophe Villemain regarde au-delà des frontières françaises. La Nouvelle-Zélande, engagée depuis longtemps dans une politique d’éducation inclusive, devient l’une des principales sources d’inspiration du projet. Des échanges se nouent, puis une délégation réunie autour du projet de Mosnes se rend sur place pour visiter des établissements, rencontrer des professionnels et observer la manière dont l’architecture peut répondre aux besoins d’enfants aux profils différents.
L’édile assume volontiers de ne pas être spécialiste du sujet : « Moi, je suis maçon, tailleur de pierres, je ne suis pas un sachant en la matière. » Il s’entoure donc de parents, de professionnels et de responsables associatifs pour faire évoluer le projet. Le futur établissement ne sera pas la copie d’une école néo-zélandaise, mais plusieurs des principes observés sur place nourriront directement sa conception, adaptés au contexte français.
Jean Musy, la musique pour donner corps au projet
Restait à rendre cette ambition possible. Pour une commune de la taille de Mosnes, les seules finances municipales ne pouvaient suffire. La rencontre avec Jean Musy va alors donner au projet une tout autre portée. Compositeur, arrangeur, orchestrateur et chef d’orchestre, il a travaillé pour de nombreux artistes et pour le cinéma. Lorsque Christophe Villemain lui expose son idée, il décide de s’engager à ses côtés.
Des concerts solidaires sont organisés, Francis Perrin apporte lui aussi son soutien et les premiers mécènes rejoignent l’initiative. Cette mobilisation permet de réunir environ 400 000 euros. « Sans lui, on n’aurait pas pu faire tous ces concerts et rapporter autant d’argent au départ. »
Décédé en avril 2024, Jean Musy restera étroitement associé à l’histoire du projet. Le futur complexe portera son nom, un choix adopté à l’unanimité par le conseil municipal. Une manière de rappeler que, bien avant les plans et les financements publics, la musique a été l’un des premiers leviers qui ont permis à Jean-Musy de prendre corps.
Un financement construit pièce après pièce
La mobilisation s’est ensuite structurée autour du fonds de dotation « Une musique, un sourire », créé pour soutenir le projet et mobiliser des financements privés. Christophe Villemain estime à environ 750 000 euros les sommes qui ont notamment permis de financer les acquisitions foncières, l’assistance à maîtrise d’ouvrage, les études et plusieurs dépenses préparatoires.
Le mécénat ne peut toutefois suffire à porter un complexe évalué à près de 6 millions d’euros. Le reste du financement repose sur le concours de plusieurs partenaires publics. Le maire chiffre à environ deux millions d’euros les aides déjà actées et à plus de trois millions d’euros celles encore attendues ou en cours d’instruction. Parmi elles, une enveloppe reste déterminante : la dotation d’équipement des territoires ruraux (DETR). Christophe Villemain évalue à environ un million d’euros le montant encore attendu à ce titre et refuse d’engager le chantier tant que cette part du financement n’est pas sécurisée : « Sans la DETR, il n’est pas question que moi, en tant que responsable, je lance l’opération avec un million d’euros en suspens. »
Le projet se trouve donc dans cette position particulière : suffisamment avancé pour avoir une forme, des partenaires et un calendrier, mais encore suspendu à la sécurisation de son financement. L’ouverture, un temps envisagée pour 2027, est désormais espérée en 2028.
Vers une école de territoire ?
Une autre question se profile déjà : celle du périmètre de l’établissement. Jean-Musy doit accueillir environ une centaine d’élèves, alors même que la baisse démographique fragilise de nombreuses petites écoles rurales. L’édile ne cache pas le paradoxe : « C’est vrai que c’est un petit peu antinomique de construire une école neuve alors qu’il y a d’autres écoles qui vont fermer. »
Pour lui, cette évolution plaide justement en faveur d’un fonctionnement plus large. Jean-Musy pourrait, à terme, devenir une « école de territoire » et accueillir des enfants de communes voisines. L’idée serait de mutualiser autour d’un équipement plus complet, plutôt que de voir s’éroder, village après village, des structures devenues difficiles à maintenir ou à adapter. Le sujet est sensible. L’école reste l’un des marqueurs les plus forts de la vie d’une commune, et Christophe Villemain sait qu’un tel regroupement ne pourra se faire sans convaincre les élus voisins. « C’est probablement ce qu’il sera le plus difficile de faire accepter aux maires. »
Une expérience destinée à être observée
L’autre ambition de Christophe Villemain est que l’expérience de Jean-Musy puisse servir au-delà de Mosnes. Des échanges sont engagés avec le Centre Ressources Autisme Centre-Val de Loire, rattaché au CHRU de Tours, afin de suivre dans le temps le fonctionnement de l’établissement et les effets concrets de certains choix : acoustique, lumière, organisation des espaces, zones de retrait ou encore usages quotidiens. Car l’intérêt du projet se jouera moins dans les intentions que dans ce qu’il permettra réellement une fois l’école ouverte. Observer, mesurer, puis transmettre : c’est aussi l’objectif. « Le but, c’est de faire des portes ouvertes : venez voir. » L’édile imagine déjà des élus, des techniciens et des professionnels venant découvrir Jean-Musy, confronter le projet à la réalité du terrain et, le cas échéant, s’en inspirer. C’est là que l’idée de « laboratoire » prend tout son sens.

Ce week-end, la transmission commence déjà
Cette volonté d’ouverture trouve dès ce week-end une traduction très concrète avec la 7e édition du Festival des Arts & Métiers, organisée du vendredi 11 au dimanche 13 septembre au Domaine des Thomeaux. Pendant trois jours, Mosnes réunira plus de 60 exposants : artisans, artistes, centres de formation et lycées, autour de démonstrations, d’ateliers et de rencontres avec le public.
La journée du vendredi fera une large place aux jeunes. Plus de 450 collégiens sont attendus pour découvrir des métiers et des formations, notamment dans la maroquinerie, l’ébénisterie, la taille de pierre ou la tapisserie. Un espace consacré à l’emploi réunira également, avec France Travail et Cap Emploi, entreprises qui recrutent et candidats. À quelques pas, la salle Guy-Mangeant accueillera l’Écrin d’artistes, avec les œuvres du peintre Michel Kolsek et des sculpteurs Grégory Dupont et Céline Donnet.
Le festival se prolongera en musique. Vendredi, L’Harmonie mosnoise ouvrira la soirée à 19 heures, avant le Clef Quartet Jazz, puis un karaoké géant et une soirée dansante. Samedi, La P’tite Vadrouille et Fabien Thomas se succéderont en plein air à partir de 19 heures. Dimanche, l’église Saint-Martin accueillera à 11 heures un concert gratuit de l’Orchestre Camerata Ambacia, autour de Vivaldi, Mozart et Bach, avec Sylviane Leroux à la flûte et au piccolo sous la direction de Pascal Caraty. La journée se poursuivra au Domaine des Thomeaux avec un brunch gastronomique de bienfaisance, organisé au profit d’« Une musique, un sourire », puis, à 14 h 30, Marc Minelli chantera Sinatra avec le Big Band F.M.I.
Exposition de voitures anciennes, jeux pour enfants et adultes, démonstrations artisanales et ateliers pédagogiques compléteront le programme. L’entrée est gratuite le vendredi ; elle est fixée à 5 euros le samedi et le dimanche, avec gratuité pour les moins de 18 ans.

Christophe Villemain souhaite que les artisans rencontrés lors de ces journées puissent, demain, franchir les portes de Jean-Musy. « J’aimerais qu’il y ait une porosité entre ce Village des métiers d’art et la future école. » Cette idée de porosité traverse tout le projet : faire circuler les pratiques, les savoirs et les personnes entre l’école, le centre de loisirs, la bibliothèque, la musique, la danse et les artisans du territoire. Autrement dit, ouvrir le temps scolaire sur ce qui l’entoure, plutôt que d’en faire un monde à part.



