À Blois, Place Publique entend installer un espace de réflexion politique ouvert

Un vendredi, dans l’arrière-salle du café Liber.Thés, des chaises disposées autour d’une poignée de tables, une galette qui refroidit doucement, et surtout une parole qui circule. Ce soir-là, le groupe départemental de Place Publique, la jeune formation menée par Raphaël Glusckmann et Aurore Lalucq, tient l’une de ses réunions mensuelles, ouvertes à toutes et tous. Le thème annoncé donne le ton : « Comment agir face au retour des obscurantismes ? »
Derrière l’intitulé, une ambition assumée : créer un espace régulier de discussion politique qui ne se limite ni à l’organisation militante, ni à l’entre-soi partisan. Cela chaque premier vendredi du mois. « L’idée, c’était d’avoir à la fois un temps d’échange mensuel pour faire le point sur la situation, et en même temps de se donner un sujet plus réflexif », expliquent les organisateurs.
Une structuration récente à l’échelle du Loir-et-Cher
Le groupe Place Publique du Loir-et-Cher est encore jeune. Constitué au printemps dernier, il s’est structuré à l’échelle départementale au mois d’avril. Depuis septembre, ce rendez-vous mensuel a donc été instauré. Deux co-référents départementaux en assurent l’animation, Alex Goujon et Agnès Verlinde, entourés d’un noyau d’adhérents, mais aussi de personnes venues simplement écouter, débattre, ou découvrir le mouvement. La volonté est clairement affichée : ne pas fermer la porte. « C’est ouvert à tout le monde, à tout public », insistent les organisateurs.
Réfléchir autant qu’agir
Au fil des mois, les thématiques abordées dessinent un fil conducteur. Lors de la rencontre précédente, la discussion portait sur l’extrême droite : comment parler à des proches, des collègues, des membres de sa famille qui y adhèrent ou s’en rapprochent ? Comment argumenter sans rompre le dialogue ? Comment comprendre, aussi, ce qui conduit une partie croissante de la population à ces choix politiques ? Ces échanges n’ont pas vocation à produire des recettes toutes faites. « C’est encore une formule qu’on expérimente », confie Alex Goujon. Mais ils permettent un partage d’expériences et de points de vue, nourri par des profils très différents. « Il n’y a aucune raison que ce soient seulement les co-référents qui prennent la parole », soulignent Agnès Verlinde et Catherine Lockhart, maire de Vendôme de 2008 à 2014. Ici, la parole se veut collective, horizontale, quitte à accepter les hésitations, les détours, les désaccords.
Des profils variés, un ancrage local revendiqué
Au fil des réunions, la diversité des participants s’est affirmée, nous dit Paul Gillet, élu municipal blésois. Une hétérogénéité assumée, perçue comme une richesse. Les thématiques ne sont pas imposées d’en haut. Si elles s’inscrivent dans les grandes orientations du mouvement, elles laissent une large place à l’initiative locale. « Il y a une très grande liberté », est-il répété à plusieurs reprises au cours de la soirée.
Du programme national aux échanges de terrain
Cette liberté n’exclut pas un lien étroit avec le travail programmatique national. L’« acte I » de Place Publique sert de socle. Il a donné de nombreuses orientations de réflexion, appelées à se préciser dans les mois à venir, notamment avec la perspective d’un programme plus abouti porté par Raphaël Glucksmann et Aurore Laluc en vue de 2027.
Ce travail programmatique est revendiqué comme profondément collectif. « L’acte I a été co-construit par des milliers de militants, dans des groupes et sous-groupes de travail, avec la consultation de centaines d’experts », rappellent les responsables locaux. Près d’un an de travail pour aboutir à un premier jet, présenté comme un socle évolutif.
Les échanges menés à Blois s’inscrivent dans cette logique. Lorsqu’ils touchent à ces grands chapitres programmatiques, ils ont vocation à nourrir la réflexion nationale, dans une démarche ascendante. Des comités techniques, nationaux et régionaux, sont d’ailleurs en cours de mise en place, afin de prolonger ce travail thématique à différentes échelles.
Retrouver une méthode politique perdue ?
Pour certains participants, cette manière de travailler renoue avec des pratiques qui existaient autrefois dans les partis politiques traditionnels. « Ça s’est un peu perdu », estime Catherine Lockhart. « Ce que je trouve intéressant à Place Publique, c’est qu’on se rapproche à nouveau des gens, de ce qu’ils pensent et de ce dont ils ont besoin, au lieu d’un fonctionnement très descendant. »
Un constat largement partagé au cours de la soirée : la défiance envers le monde politique est profonde. Abstention massive, sentiment d’abandon, éloignement des centres de décision… Les exemples concrets ne manquent pas, notamment dans les territoires ruraux. « Quand les gens disent qu’on n’a jamais répondu à leurs problématiques, il faut les entendre », insiste celle qui fut maire. Pour elle, ce terreau explique en partie la progression du Rassemblement National. Un vote qui, selon elle, traduit davantage un désespoir qu’une adhésion réfléchie à un projet politique.
Faire digue, mais pas seulement
La question revient régulièrement dans les échanges : Place Publique se pense-t-elle avant tout comme une digue face à l’extrême droite ? La réponse est nuancée. Oui, le combat contre les idées portées par le RN est central. Mais non, il ne résume pas l’engagement des militants présents.
Pour certains, le retour à l’engagement politique est aussi une affaire intime, presque générationnelle. « Je ne voulais pas de ça pour mes enfants ou mes petits-enfants », confie Catherine Lockhart, forte de vingt ans d’engagement passé. Place Publique apparaît alors comme une opportunité de mener un combat jugé à la fois juste et efficace, sans se limiter au rejet.
Une crise démocratique aux dimensions internationales
Les discussions ne restent pas cantonnées au cadre national. L’actualité internationale s’invite naturellement dans les débats, alimentant le sentiment d’une démocratie fragilisée à l’échelle mondiale. L’Europe, en particulier, est perçue comme chahutée, menacée par les replis nationalistes et les tensions géopolitiques. Les événements récents au Venezuela sont cités comme un symptôme supplémentaire d’un monde où la tentation de la force et de l’impérialisme refait surface. Dans ce contexte, l’engagement est présenté comme une nécessité morale : « au moins ne pas laisser faire sans rien dire ».
Un mouvement qui rassemble au-delà des clivages traditionnels
Autour de la table, un autre point fait consensus : Place Publique attire des profils très variés. Anciens militants socialistes, citoyens sans engagement antérieur, mais aussi centristes déçus par l’évolution de leur famille politique d’origine, comme Jean-Luc Malherbe. Sensibilité européenne affirmée, engagement social, exigence démocratique, combat écologique et féministe : autant de piliers revendiqués comme constitutifs de l’ADN du mouvement. « Ce n’est pas un programme attrape-tout », mais une tentative de recomposition cohérente.
L’Europe comme colonne vertébrale
Sur ce point, les échanges sont sans ambiguïté : l’Europe est au cœur du projet. Non pas comme un simple cadre institutionnel, mais comme un horizon politique structurant. Pour plusieurs intervenants, Place Publique est aujourd’hui l’un des rares partis français à faire de la construction européenne un axe fondateur, et non un supplément de discours.
Au-delà de l’échéance présidentielle, les prochaines élections européennes sont perçues comme un moment clé. « C’est aussi là que les choses peuvent réellement bouger », estime Agnès Verlinde, convaincue que des majorités progressistes à l’échelle européenne pourraient peser durablement sur les orientations politiques.
Une dynamique encore fragile, mais réelle
Localement, les chiffres restent encore forcément modestes. Mais ils témoignent d’une possible dynamique. Le Loir-et-Cher compte aujourd’hui 43 adhérents Place Publique. « Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas suffisant », reconnaissent les responsables. Le recrutement reste un défi, dans un contexte général de désaffection militante. À l’échelle nationale, en revanche, la dynamique est jugée encourageante. Le mouvement revendique désormais environ 12 000 adhérents, contre un peu plus d’un millier avant les élections européennes de 2024. Une croissance rapide, accompagnée de l’arrivée de nouvelles personnalités : Aurélie Filippetti, Aurélien Rousseau, Grégory Blanc, Sacha Houlié et Marguerite Cazeneuve.


