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Cette semaine aux Lobis : un coup de poker, quelques vertiges et beaucoup de cinéma

Il lui arrive une ou deux fois par an de programmer un film sans l’avoir vu. Cette semaine, Laëtitia Scherier prend ce risque avec Primetime, premier long métrage de fiction de Lance Oppenheim, porté par Robert Pattinson. Aux Lobis, les nouveautés conduisent aussi vers l’alcoolisme avec Garance, la place de la satire politique avec le documentaire Fini de rire !, tandis qu’une avant-première de Mémoire de fille, adaptée d’Annie Ernaux par Judith Godrèche, viendra ponctuer une semaine particulièrement dense.

Primetime, le « coup de poker » de la semaine

Laëtitia Scherier ne l’a pas encore vu. Et c’est assez rare… « Ça doit arriver une ou deux fois dans l’année que je décide quand même de programmer un film que je n’ai pas vu. » Cette fois, elle a choisi de prendre le risque avec Primetime, premier long métrage de fiction de l’Américain Lance Oppenheim. Le réalisateur s’est jusqu’ici fait connaître par le documentaire, notamment avec Some Kind of Heaven et Spermworld. Présenté en compétition à la Mostra de Venise, son nouveau film confie à Robert Pattinson le rôle de Chris Hansen. Le nom parlera surtout au public américain. Dans les années 2000, le journaliste devient une figure de NBC avec To Catch a Predator. Le principe de l’émission consistait à tendre des pièges à des hommes soupçonnés de vouloir avoir des relations sexuelles avec des mineures, puis à les confronter devant les caméras, parfois avant l’intervention de la police.


Laëtitia Scherier se souvient avoir découvert certains épisodes avec un sentiment mêlé. « J’étais à la fois très gênée et fascinée. » C’est cette zone trouble que semble vouloir explorer Lance Oppenheim : le moment où une démarche présentée comme journalistique rencontre les mécanismes du spectacle télévisé, où la confrontation devient un programme destiné à retenir des millions de téléspectateurs. « Ce qui est montré aussi, et ce que le film semble vouloir interroger, c’est que la justice devient quelque part une affaire d’audience », résume Laetitia.

Si la directrice des Lobis n’a pas vu ce long métrage, elle disposait malgré tout de quelques repères avant de le programmer : des personnes ayant assisté aux projections de presse parisiennes lui en ont parlé avec beaucoup d’enthousiasme. Et le parcours de Lance Oppenheim, comme les premiers échos autour de Robert Pattinson, ont fini de la convaincre. « Ça fait partie des un ou deux coups de poker que je fais dans l’année. »


Avec Garance, l’alcoolisme loin des clichés

Le deuxième film de la semaine, Laetitia Scherier l’a en revanche vu. Et aimé. Avec Garance, Jeanne Herry suit pendant huit années une jeune actrice dont la consommation d’alcool devient progressivement une addiction. Adèle Exarchopoulos tient le rôle principal, aux côtés notamment de Sara Giraudeau. Le film a été présenté en compétition au Festival de Cannes au printemps dernier. Pour l’écrire, Jeanne Herry s’est notamment appuyée sur de longs entretiens avec une jeune femme alcoolique qui lui a raconté son parcours jusqu’au sevrage, en y mêlant quelque chose de sa propre expérience passée de comédienne.


C’est d’abord la représentation de l’alcoolisme qui a retenu l’attention de Laetitia Scherier. Pas de personnage isolé buvant seul du matin au soir, pas de trajectoire immédiatement spectaculaire ou marginale. Chez Garance, l’alcool est d’abord mêlé aux choses ordinaires : les soirées, le travail, les rencontres, les histoires d’amour, les frustrations, la solitude. « Ça représente, à mon avis, une bonne partie des personnes qui souffrent d’alcoolisme et qui se retrouvent dans des situations beaucoup plus insidieuses et moins visibles que ce qu’on représente habituellement dans les films. » L’alcool reste longtemps compatible avec la vie sociale. Il accompagne les moments agréables comme les mauvais. « L’alcool est absolument partout. C’est à la fois une tentation constante et quelque chose qui finit par devenir une prison. »

Le métier de Garance ajoute une tension supplémentaire. Elle doit attendre d’être choisie, se confronter aux refus, au jugement, au désir des autres. Or cette dépendance au regard extérieur nourrit en partie l’angoisse qu’elle tente précisément d’étouffer en buvant. La spirale est silencieuse avant même de devenir violente.

Laëtitia Scherier retient aussi la manière dont Jeanne Herry fait entrer une histoire d’amour dans ce parcours sans transformer l’autre personnage en sauveuse providentielle. « Les personnages ne sont pas vraiment là où on les attend. J’ai été agréablement surprise. La mise en scène est plutôt classique, mais elle reste toujours très proche des émotions. Et, à cet égard, je trouve le film vraiment convaincant. »


Fini de rire ! : que reste-t-il de la satire politique ?

La troisième nouveauté est arrivée plus tard dans la programmation. Laetitia Scherier lui a finalement réservé six séances, notamment parce que plusieurs spectateurs des Lobis avaient spontanément demandé si le cinéma allait le proposer. Fini de rire ! L’humour politique au garde-à-vous ? ouvre une série documentaire produite par Off Investigation. Ce premier film est réalisé par Mateo Larroque, Clara Menais et Mila Branco, à partir d’une enquête de Jean-Baptiste Rivoire. Il revient sur plusieurs décennies d’humour politique dans les médias français, depuis l’époque des Guignols de l’info jusqu’aux controverses plus récentes concernant France Inter ou France Télévisions.


Le documentaire défend une thèse : le recul de certains espaces consacrés à la satire ne relève pas seulement de l’évolution des goûts ou des formats télévisuels mais pose, selon ses auteurs, une question plus large sur le pluralisme, les rapports de pouvoir et la liberté d’expression.

Laëtitia a particulièrement apprécié le travail sur les archives. Beaucoup d’images sont familières. Certaines ont accompagné des années de télévision et permettent, par accumulation, de mesurer à quel point la satire politique pouvait autrefois occuper une place importante dans les programmes généralistes. « Le film ne raconte pas seulement des annulations, des déprogrammations ou des licenciements. Il raconte aussi la transformation de tout un système médiatique. » Elle ne cache pas davantage la position du documentaire. « Évidemment, c’est un documentaire engagé. » Mais le sujet l’intéresse aussi depuis la salle de cinéma où elle travaille. Les interrogations sur la concentration des médias et sur l’indépendance de la création ont directement traversé le monde du septième art ces derniers mois.

Le débat s’est notamment cristallisé autour de Canal+, premier partenaire historique du cinéma français, qui a acquis 34 % d’UGC en novembre 2025, avec une possibilité de prise de contrôle à partir de 2028. Au Festival de Cannes 2026, environ 600 professionnels ont par ailleurs signé une tribune critiquant l’influence de Vincent Bolloré dans le secteur. Maxime Saada, président du directoire de Canal+, avait alors déclaré ne plus souhaiter que le groupe travaille avec ses signataires, provoquant de très fortes réactions dans la profession.

Pour la directrice du cinéma blésois, ces tensions prolongent certaines des interrogations soulevées par Fini de rire !. « À un moment donné, est-ce qu’on a vraiment une liberté de création et d’expression quand on sait que, si on donne un avis contraire à celui de celui qui nous finance, le financement risque de ne pas arriver ? » Une question qu’elle rattache moins à un camp politique qu’aux conditions dans lesquelles peuvent encore être produits, montrés et discutés des films qui dérangent leurs financeurs.


Mémoire de fille, Annie Ernaux regardée par Judith Godrèche

Autre temps fort, mardi 29 septembre à 20 h 30 : Les Lobis proposeront en avant-première Mémoire de fille, réalisé par Judith Godrèche d’après le livre autobiographique d’Annie Ernaux. Avant la projection, Annie Huet, animatrice littéraire et lectrice, en lira les premières pages.


Publié en 2016, Mémoire de fille ramène Annie Ernaux vers l’été 1958. Elle est alors une très jeune femme qui quitte pour la première fois le cadre familial afin de devenir monitrice dans une colonie de vacances. Elle veut découvrir d’autres personnes, d’autres milieux, le désir, la liberté. Une relation profondément déséquilibrée avec un homme plus âgé marquera durablement son existence.

Judith Godrèche ne transpose pas simplement le livre. Elle en propose une adaptation qui rencontre directement les questions qu’elle travaille elle-même depuis plusieurs années : les violences sexuelles, les rapports de domination, le consentement et la difficulté à comprendre, au moment où elles surviennent, certaines expériences dont la violence ne pourra parfois être nommée que bien plus tard.

Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, le film confie la jeune Annie à Tess Barthélemy, fille de Judith Godrèche. « Je peux être assez craintive quand les filles ou les fils de jouent au cinéma, de surcroît quand ils sont mis en scène par leurs parents. On se demande toujours s’il y a une légitimité », confie la directrice des Lobis. « Mais, je trouve le casting absolument incroyable. Je ne vois pas comment elle aurait pu trouver mieux comme jeune actrice. » Laëtitia Scherier est particulièrement sensible à la manière dont Judith Godrèche filme le visage de Tess Barthélemy, souvent de très près. Cette proximité permet au film de rester du côté de la jeune femme et de ce qu’elle éprouve, sans déplacer le regard vers l’homme qui exerce sur elle son pouvoir. Judith Godrèche a d’ailleurs expliqué à Cannes avoir précisément travaillé son découpage pour que le personnage d’Annie ne soit jamais perçu à travers le regard masculin et pour éviter toute érotisation de ce qu’elle traverse. « Quand on a 17 ans, on n’a pas encore forcément les mots pour analyser ce qu’on vit lorsqu’une chose pareille nous arrive », commente Laëtitia Scherier.


Courts métrages, aidants et La Frappe

La semaine ne s’arrête pas aux sorties nationales. Jeudi 24 septembre, Les Lobis accueillent une soirée organisée avec la Vitrine itinérante et l’École de la nature et du paysage de Blois. Le bar ouvrira dès 19 h 30, en même temps qu’une exposition consacrée au processus de création des films. À 20 h 30, une sélection de courts métrages d’animation issus de l’atelier de représentation graphique de l’école sera projetée. L’entrée est libre.


Le lendemain, vendredi 25 septembre à 20 h 30, place à Les aidants : tout un programme !, en partenariat avec le CIAS du Blaisois. Cette séance gratuite s’inscrit dans la programmation organisée autour des proches aidants.


La semaine verra également arriver aux Lobis La Frappe, premier long métrage de Julien Gaspar-Oliveri, proposé avec Ciné’fil. Le film suit Enzo, 19 ans, et sa sœur Carla, 20 ans, au moment où leur père sort de prison et revient dans leur vie. L’un espère encore pouvoir retrouver quelque chose d’une famille ; l’autre refuse cette possibilité. Peu à peu resurgissent les violences incestueuses et l’emprise dont ils ont été victimes enfants. Ce qui intéresse la directrice du cinéma est moins la révélation des faits que leur persistance des années plus tard : deux jeunes adultes ont subi la même violence mais n’ont ni les mêmes mécanismes de défense ni le même rapport à leur père. Elle émet cependant une réserve sur ce premier film, qu’elle trouve parfois trop prudent. « Ce n’est pas du tout un mauvais film, loin de là. Mais j’aurais aimé qu’il aille davantage au bout de certaines choses, surtout que les acteurs sont vraiment très bien. » Elle retient notamment Diego Murgia, qui interprète Enzo. Le jeune acteur a d’ailleurs reçu début septembre le Valois de l’acteur au Festival du film francophone d’Angoulême, où Julien Gaspar-Oliveri a également obtenu le Valois de la mise en scène.


>> Plus d’informations sur : blois-les-lobis.cap-cine.fr


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