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Starach’Mania : la « Star Academy des pauvres » passe brillamment l’épreuve de la scène

Il restait une inconnue. Après des mois de travail, d’improvisations, d’écriture et de répétitions, Starach’Mania allait-il devenir autre chose qu’un beau projet collectif ? Ce jeudi 24 septembre, à l’espace Quinière, la réponse est venue de la scène. Pendant près d’une heure et demie, devant une salle quasi pleine, la création d’Amélia Bréchet et de la Compagnie Rag-Bag a démontré qu’elle était d’abord un spectacle : écrit, construit, musical, drôle, politique et souvent émouvant. Et une troupe que l’on avait vue se chercher ces derniers mois est apparue, cette fois, pleinement constituée.

Avant même que les lumières ne baissent, les quelques prises de parole précédant la représentation avaient rappelé d’où venait le projet [lire ici]. Présidente de l’ALEP, Odile Lavina a résumé l’une des ambitions historiques du Carillon : créer les conditions de la rencontre et « donner la parole à celles et ceux que l’on n’entend guère ». Quelques minutes plus tard, Starach’Mania allait donner à cette formule une traduction très concrète.

Il aurait été facile d’accueillir le spectacle simplement avec bienveillance, de saluer l’aventure humaine, de mesurer le chemin parcouru, de souligner la présence sur scène de personnes dont plusieurs connaissaient ou avaient connu la rue, la précarité ou les addictions, puis de s’en tenir là. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel : hier soir, il ne s’agissait pas seulement d’un projet à soutenir, mais d’un spectacle à regarder. Une création qui ne réclamait pas l’indulgence du public. Très vite, la question n’était plus de savoir si Simon, Martine, Mélanie Pasteur, Alexandre, Pauline, Beufa, Bérengère, Florent et Laurent allaient parvenir à tenir la scène, mais de suivre leurs personnages, leurs chansons, les ruptures de ton et cette étrange émission de télévision qui servait de cadre à toute la représentation. Le projet social demeurait évidemment présent, mais il cessait d’être le seul prisme à travers lequel regarder celles et ceux qui étaient sur scène. C’était probablement la première grande réussite de Starach’Mania.

Bienvenue dans la Star’ach 2030

Nous sommes en 2030. Dans la dystopie imaginée par Amélia Bréchet, une large part des services publics a disparu et l’accès aux soins est devenu inaccessible à ceux qui n’ont pas les moyens de payer. Une émission de télécrochet propose alors une solution : la Star’ach, sorte de « Star Academy des pauvres », où des candidats viennent chanter, danser et se raconter dans l’espoir de gagner une cure. La violence du dispositif tient dans son apparente légèreté. Tout ressemble à un programme de divertissement : une présentatrice, des candidats, des portraits, des chansons, des séquences collectives, une production qui veille au spectacle. Mais il faut désormais se donner en spectacle pour obtenir ce qui devrait relever du soin. Cette construction dramaturgique fonctionne bien parce qu’elle est immédiatement compréhensible. Le public saisit les règles en quelques secondes, ce qui permet ensuite au spectacle de les détourner. Et la Starach’ ne s’en prive pas.

Chaque candidat dispose de son moment. Et à mesure que les chansons se succèdent, les figures que l’émission voudrait réduire à des profils deviennent des personnes. Une voix, une attitude, un humour, une fragilité, une colère apparaissent. Chacun reprend possession de son histoire. Cette circulation entre la joie et des moments plus intimes évite au spectacle de devenir pesant malgré la noirceur de son point de départ.



« Une place sous la lumière »

Quelques minutes avant la représentation, Virginie Joly avait utilisé une formule qui prend tout son sens une fois le spectacle terminé. Elle refusait de mesurer la réussite du projet à partir des critères habituels de l’insertion — travailler, rentrer dans les cases, répondre aux attentes institutionnelles — pour revenir à quelque chose de beaucoup plus simple. « Pas une place de bénévoles, pas une place de personnes à accompagner, pas une place de personnes à remettre sur le droit chemin. Une place, tout simplement. Une place sous la lumière. »

Tout n’est évidemment pas lisse — et c’est aussi ce qui donne au spectacle sa personnalité. Une part de cette Starach’ vient justement de cette sensation que quelque chose demeure vivant, susceptible de déborder ou de bifurquer. Et l’esprit collectif est lui-même visible.

Au milieu de cette joyeuse instabilité, Cynthia, interprétée par Mélanie Pasteur, pilier du Carillon, assure une fonction essentielle. Présentatrice de la Star’ach, elle est à la fois celle qui fait fonctionner la machine et celle par laquelle ses contradictions apparaissent progressivement. Son rôle permet au spectacle de basculer sans cesse entre le pastiche télévisuel et ce qu’il cherche à dénoncer. Cette position intermédiaire donne également une véritable colonne vertébrale à la création. Autour d’elle, les personnages peuvent être beaucoup plus libres, parfois imprévisibles, parce qu’une structure demeure. Les musiciens, installés sur scène, participent eux aussi pleinement à cette cohérence. Leur présence évite tout effet de karaoké ou de spectacle préenregistré. La musique appartient au plateau et contribue fortement à donner à Starach’Mania son caractère de véritable spectacle vivant.

Militant, sans devenir un tract

Il n’existe guère d’ambiguïté sur les intentions politiques de la pièce. Starach’Mania parle de disparition des services publics, d’accès aux soins, de précarité, de marchandisation des vulnérabilités et de la manière dont une société peut fabriquer des catégories de personnes dont elle accepte ensuite plus facilement l’exclusion. Le spectacle est militant.

Dans son intervention avant le spectacle, Anaïs Saillau, maire-adjointe, a insisté sur la nécessité de « célébrer la solidarité dans un monde où on en a vraiment besoin, pour rendre les relations plus humaines et plus justes ». Elle a aussi rappelé combien il était nécessaire de pouvoir rire et « tourner en dérision […] la concurrence entre les humains ». Sur scène, Starach’Mania en a donné une traduction très concrète.

Pas un spectacle de fin d’année

C’était finalement là que se trouvait le véritable test. Amélia Bréchet répétait avant la première qu’elle ne voulait pas fabriquer un simple spectacle de fin d’année. Jeudi soir, la réponse est venue de la scène. Il reste évidemment une marge de progression si la pièce poursuit, comme elle l’ambitionne, sa route vers une tournée nationale. Certaines transitions pourront encore gagner en précision et une résidence supplémentaire permettre à chacun d’affiner davantage sa place. La salle, très chaleureuse mais parfois franchement turbulente, n’a d’ailleurs pas toujours aidé dans les séquences les plus délicates. Rien qui n’entame toutefois l’essentiel : Starach’Mania possède une écriture, un univers, une identité musicale et, surtout, une troupe capable de les porter.

Une création qui mérite désormais de voyager

La présence de Delphine Benassy, vice-présidente de la Région Centre-Val de Loire chargée de la Culture et de la coopération internationale, permettait aussi de rappeler l’origine institutionnelle d’une partie du projet. Starach’Mania a notamment bénéficié du dispositif régional Culture à partager. Le dispositif a permis le projet. Le projet, lui, est devenu une œuvre.

L’enjeu est désormais de lui donner une vie au-delà de Blois. Et, comme une première validation, la soirée s’est achevée sur une longue standing ovation. Il y a en effet, dans Starach’Mania, quelque chose qui ne se fabrique pas artificiellement : une proposition atypique, une vraie singularité, du plaisir, une colère politique qui n’écrase jamais le spectacle et, surtout, un groupe dont la présence dit déjà beaucoup avant même que les chansons commencent.


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