HistoireVie locale

À Chaumont-sur-Loire, la mémoire retrouvée des réfugiés espagnols de 1939

Le mardi 7 avril 2026, une plaque commémorative a été dévoilée au Domaine de Chaumont-sur-Loire en hommage aux réfugiés espagnols hébergés en 1939 dans les dépendances et les écuries du château. Une cérémonie, des discours officiels et la présentation d’un travail abouti de collégiens furent le moyen d’un coup de projecteur sur une histoire locale longtemps restée dans l’ombre, et désormais inscrite dans la pierre.

réfugiés espagnols

Une plaque sous le soleil, et tout un passé qui remonte

Au mur, la plaque est sobre, nette, presque austère. Mais elle dit l’essentiel : un hommage, un lieu, une date, un exil. Elle rappelle qu’en 1939, ici, dans les dépendances et les écuries du château de Chaumont-sur-Loire, furent accueillis des réfugiés espagnols fuyant la répression franquiste. Plus bas, une formule simple enfonce le clou : « Pour que demeure la mémoire. ¡Nunca olvidar! » (Ne jamais oublier)

Autour d’elle, ce 7 avril 2026, il y avait des descendants, des collégiens, des enseignants, des élus, des représentants associatifs, le Souvenir Français, un représentant de l’ambassade d’Espagne, des drapeaux républicains espagnols dans l’assemblée, des applaudissements, des regards très attentifs. Il y avait aussi, dans ce lieu aujourd’hui associé à l’art, aux jardins et à la beauté du domaine, une impression tenace de décalage. Car ce mur paisible, cette cour ensoleillée, ces façades ordonnées, renvoient soudain à une autre réalité : celle d’un accueil d’urgence, d’un exil massif, de familles déplacées, de femmes et d’enfants arrivés ici après la débâcle de la guerre civile, et la Retirada.

réfugiés espagnols

Une histoire longtemps restée à la marge

En cet hiver de 1939, 320 réfugiés dans un village qui comptait alors environ 750 habitants, ce fut énorme. Et pourtant, l’affaire a presque disparu du récit local. Le maire de Chaumont-sur-Loire, Baptiste Marseault, l’a raconté très simplement. Tout est reparti, pour la commune, d’un message reçu de Patricia Allouin-Ratton, descendante de cette histoire. Il lui répond aussitôt qu’il n’en a « jamais entendu parler ». Deux jours plus tard, lors d’un goûter réunissant les anciens de la commune, il pose la question. Même silence ou presque. Oui, il y avait bien eu des Espagnols, se souvient-on vaguement.

Baptiste Marseault

Comment un accueil de cette dimension, même bref, même organisé dans l’urgence, a-t-il pu s’effacer à ce point ? Les réponses se trouvent sans doute dans la nature même de ce qui s’est joué en 1939. Un hébergement d’urgence. Une population déplacée, très majoritairement féminine et enfantine. Un passage plus qu’une installation. Une organisation administrative et sécuritaire. Un contexte national et européen saturé par d’autres angoisses. Et, surtout, une mémoire qui a davantage survécu dans l’intimité des vies que dans les récits officiels. C’est ce renversement qu’a opéré la cérémonie : ce qui était resté dans les familles est entré dans l’espace public.

Chaumont-sur-Loire, fragment local de la Retirada

Pour comprendre ce qui s’est joué ici, il fallait évidemment revenir à l’hiver 1939. Les prises de parole des familles, des collégiens, des élus et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne ont toutes, à leur manière, rappelé le cadre : la guerre civile espagnole, la défaite républicaine, l’exode massif vers la France.

Dans son intervention, Ignacio Díaz de la Guardia a rappelé l’ampleur du phénomène : environ 465 000 personnes franchissant la frontière française en quelques mois. Une masse humaine considérable. « Les gens, normalement, ne partent pas de chez eux », a-t-il rappelé, soulignant que ce qui déclenche l’exil, c’est d’abord la crainte, la nécessité, l’impossibilité de demeurer là où l’on est né. A Chaumont, il s’agissait en immense majorité de femmes et d’enfants. Un tri avait été opéré. Les hommes, eux, avaient été dirigés vers d’autres lieux, notamment des camps d’internement. Cette séparation, au cœur de la Retirada, traverse la mémoire des familles comme une blessure fondatrice.

Ignacio Díaz de la Guardia

Dormir sur la paille, manquer de tout

Les collégiens d’Onzain ont donné à cette histoire une épaisseur concrète. Ils ont restitué des faits, des conditions de vie, des détails matériels qui font saisir ce qu’était, au quotidien, cet accueil d’urgence. Les élèves de 3e ont évoqué la sous-alimentation, des repas peu variés, composés notamment d’un peu de boudin, de lentilles, d’œufs et de pommes de terre. Ils ont rappelé des quantités comptées, du lait distribué, du pain, parfois un peu de chocolat. Ils ont parlé de manque d’hygiène, de toilettes communes, de savon insuffisant, de vêtements souvent usés ou de mauvaise qualité, de peu de change. Ils ont aussi parlé du sommeil sur la paille, de l’inconfort, du froid, des maladies redoutées, des visites médicales organisées pour tenter d’éviter la propagation des contagions. Ils ont évoqué la peur des vaccins, la barrière de la langue, les effets psychologiques de l’exil, la séparation familiale, cette impression de précarité complète qui accompagne les vies déplacées.

Allouin-Ratton

Clemencia, Lola, Juan : une histoire familiale dans la grande déchirure

À l’intérieur de cette histoire collective, une trajectoire a joué le rôle de fil humain : celle de Clemencia, de sa fille Lola, présente lors de la cérémonie, et de Juan. Il y a la frontière franchie, la séparation d’avec Juan, l’angoisse, l’absence de nouvelles, l’arrivée à Chaumont-sur-Loire. Il y a cette petite fille de 17 mois, Lola, portée dans les bras de sa mère. Il y a l’hébergement dans les dépendances et les écuries. Puis, après plusieurs jours d’errance et de précarité, le déplacement vers un fermier qui a besoin de main-d’œuvre. Clemencia travaille dans les champs, fait la cuisine. Plus tard, grâce à l’aide de Français qui tentent de réunir les familles, elle retrouve Juan dans un camp de travaux forcés à Bordeaux. Les retrouvailles n’effacent rien, mais elles rouvrent un avenir. Elles viennent après des années de séparation et de recherches.

Juan et Clemencia espèrent rentrer en Espagne lorsque la guerre est terminée, mais y renoncent. Trop dangereux. Trop incertain. Il faut rester en France, reconstruire là, dans cette terre qui n’était pas celle d’origine mais devient le lieu possible d’une survie. La famille Lorente s’installe en Centre-Val de Loire. D’autres enfants naissent, Maria et José. Juan travaille dans le bâtiment. Puis l’histoire bascule de nouveau : il meurt en 1965 à la suite d’un accident du travail. Clemencia, restée seule, travaille comme femme de ménage. Elle meurt en 1990.

Toute la cérémonie, en réalité, reposait aussi sur cette capacité à faire entendre ce que l’histoire générale recouvre trop souvent : non seulement des masses, des flux, des chiffres, mais des vies singulières, fragiles, acharnées, reconstruites morceau par morceau. Une histoire racontée par Sylvie Allouin-Bastien dans ¡ S.O.S. LA VIDA ! C’est la vie !.

Le discours de Maria Lorente, fille de Clemencia et Juan, a donné à cette mémoire familiale une intensité particulière. « L’exil, c’est aussi la guerre, la férocité et la désolation », a-t-elle dit. « Il n’est pas de condamnation plus terrible pour un être humain que d’abandonner de force ses proches, d’abandonner le paysage où il a grandi, d’abandonner sa profession, les objets qui lui sont chers, les habitudes bienheureuses, et même d’abandonner sa propre langue. » Mes parents, a-t-elle rappelé, étaient « des personnes pacifiques, sensées, tolérantes », des personnes que « tout pays aurait voulu compter parmi ses citoyens ». Tous deux sont morts en France, loin de leur terre.

Maria a voulu aussi alerter. « Souvenons-nous qu’il n’y a pas de place pour l’indifférence », a-t-elle lancé. « Nous ne pouvons pas détourner le regard. » La formule traversait d’un seul mouvement le passé et le présent. Chez les descendantes de Lola, cette même intention. « Nous sommes là pour vous rendre hommage », ont dit Sylvie et Patricia, en dédiant la plaque à leur mère, à leur grand-mère, aux autres personnes passées par là, et plus largement « à toutes les victimes de la folie d’une poignée d’êtres humains, hier comme aujourd’hui ».

général Jean-Marie Beyer

De la mémoire familiale à la mémoire publique

Le général Jean-Marie Beyer, délégué général du Souvenir Français, a vu dans cette initiative la transformation d’« un souvenir intime en mémoire collective ». Le Souvenir Français, a-t-il insisté, porte une attention particulière à ces « mémoires d’exil et d’engagement » qui font pleinement partie de l’histoire commune. En dévoilant cette plaque, a-t-il dit encore, il s’agissait « d’inscrire dans la pierre ce que le temps ne pourrait pas effacer ».

François Bonneau

François Bonneau, le président de la Région Centre-Val de Loire, a replacé la séquence dans le contexte européen de 1939, lorsque « montent le totalitarisme, la barbarie, la volonté de fouler aux pieds les libertés fondamentales ». Il a insisté sur ce qui s’était joué ici comme expérience de solidarité : accueillir des femmes, des enfants, des familles menacées de tout, jusque dans leur existence même. Son intervention tirait aussi un fil vers le présent. Sans écraser le passé sous l’actualité, il a évoqué les murs érigés aujourd’hui dans le monde, les frontières fermées, les systèmes politiques qui font de l’exclusion un principe.

Le conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne, Ignacio Díaz de la Guardia, a, quant à lui, apporté une autre profondeur : celle du rapport espagnol à sa propre mémoire. Avec un ton très personnel, parfois hésitant, il a raconté combien, en Espagne, ces questions ont longtemps été cantonnées à la sphère familiale, avant de retrouver une place plus affirmée dans le débat public. Il a rappelé que parler de mémoire n’est pas diviser, mais reconnaître les victimes, comprendre le passé et construire « un futur plus juste et plus inclusif ».

Le lieu, autrement

Le Domaine de Chaumont-sur-Loire continuera d’être ce lieu de jardins, de création, de patrimoine. Mais désormais, un fragment de son histoire, longtemps demeuré discret, a trouvé sa forme publique. Dans leur discours, les descendantes de Lola ont formulé cela avec une grande justesse. Là où leur mère et leur grand-mère étaient arrivées en fuyant, Lola revient aujourd’hui librement. Là où il y avait eu l’attente, l’incertitude, l’arrachement, il y a désormais une inscription visible, une reconnaissance, un nom donné à l’épreuve traversée. La plaque ne clôt rien. Elle ouvre. Elle oblige à regarder autrement. Elle relie une mémoire familiale à une mémoire territoriale. Elle rappelle que l’exil ne relève jamais seulement des archives ou des chiffres, mais de vies traversées par la peur, la séparation, le travail, la perte et la reconstruction. Et, dans la cour ensoleillée de Chaumont-sur-Loire, ce 7 avril, c’est bien cela qui est apparu : une histoire revenue, désormais assez forte pour demeurer.


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