Carte blanche aux Lobis : du thriller japonais à Cinéma Paradiso

Après le bon accueil réservé à La Vie d’une femme la semaine dernière, le cinéma Les Lobis, à Blois, a enchaîné mardi soir avec l’avant-première d’Histoires de la nuit, de Léa Mysius. Pour cette nouvelle semaine, Laëtitia Scherier met également en avant Sham, le nouveau film de Takashi Miike, un programme destiné aux enfants dès 3 ans, La Fille Condor et une séance de Cinéma Paradiso particulièrement bien choisie pour les Journées européennes du patrimoine.
Sham : quand deux versions paraissent également vraies
Avec Sham, Takashi Miike s’éloigne en partie du cinéma violent et parfois extravagant auquel son nom reste souvent associé. Le réalisateur japonais, à la filmographie particulièrement prolifique, signe ici un thriller psychologique et judiciaire inspiré d’un fait divers et du travail d’enquête qui lui a été consacré.
Au centre du récit, un instituteur est accusé par la mère d’un élève de harcèlement, d’humiliations et de propos xénophobes envers son fils. Le professeur nie tout. L’établissement scolaire, lui, cherche surtout à empêcher l’affaire de prendre de l’ampleur. Mais l’intérêt du film tient moins à l’accusation elle-même qu’à sa construction. Takashi Miike divise son récit en deux grands mouvements. Le premier épouse le point de vue de la mère. L’instituteur y apparaît comme un homme cruel, presque sadique. Puis le film reprend les événements du côté du professeur. Cette fois, il se présente comme un homme intègre, injustement accusé, qui ne comprend pas comment une telle mécanique a pu se retourner contre lui. « Quand on regarde la version de la mère, on est de son côté. Et quand on regarde la version du professeur, on est de son côté », résume Laëtitia Scherier.

C’est là que Sham devient réellement troublant. Le film ne se contente pas de demander qui dit vrai. Il montre comment une version des faits acquiert sa cohérence, comment des gestes, des regards ou des paroles prennent un sens différent selon celui ou celle qui les raconte. Le spectateur expérimente directement cette fragilité. Avec pratiquement les mêmes éléments, deux récits peuvent sembler parfaitement convaincants.
Le film s’intéresse ainsi à la construction collective d’une culpabilité, à l’emballement médiatique, à la réputation et au poids du groupe. Le contexte japonais donne une importance particulière au rapport aux institutions et à la crainte du scandale, mais la question posée dépasse évidemment ce cadre. Que savons-nous réellement lorsque nous n’avons accès qu’à des témoignages ? À quel moment une accumulation de récits devient-elle une certitude ? Et comment distinguer des faits rapportés de faits établis ?
Laëtitia Scherier préfère évidemment ne pas révéler ce que les dernières minutes permettent de comprendre. Elle souligne simplement que le film laisse encore certaines zones ouvertes, tout en donnant suffisamment d’éléments pour reconsidérer ce que l’on vient de voir. « Il faut faire une différence entre les faits rapportés et les preuves », retient-elle.
L’école des loisirs entre dans la salle de cinéma
Changement radical d’univers avec Chien bleu et autres belles histoires de l’école des loisirs, un programme destiné aux enfants à partir de 3 ans. En 33 minutes, cinq albums sont portés à l’écran : La Chaussette verte de Lisette, Chien bleu, Un ours à l’école, La Brouille et Clarissa et Septimus. La proposition se situe volontairement entre le livre et le cinéma. Il ne s’agit pas de transformer ces albums en dessins animés traditionnels. Les illustrations originales demeurent largement fixes. Le mouvement vient principalement de la caméra, qui se déplace dans les images, s’approche d’un personnage, change d’échelle ou attire l’attention sur un détail tandis que les histoires sont racontées.

Une manière douce d’accompagner les très jeunes enfants vers le cinéma sans les éloigner complètement de l’expérience du livre qu’ils connaissent déjà. Les cinq récits parlent d’amitié, de différence, de solidarité et de rencontre avec l’autre. « Un très joli programme pour les tout-petits », résume Laëtitia Scherier.
La Fille Condor : partir sans forcément renier ce que l’on quitte
Autre proposition de la semaine, programmée par Ciné’fil, La Fille Condor conduit cette fois le spectateur en Bolivie. Ce deuxième long métrage d’Álvaro Olmos Torrico prend place dans une communauté quechua des hauts plateaux boliviens, un environnement rarement montré au cinéma.

Clara accompagne sa mère Ana, sage-femme, et grandit au contact d’un savoir transmis entre femmes. Mais une autre existence l’attire. La ville représente la possibilité de s’éloigner de la communauté, de ses attentes et du rôle auquel elle semble destinée. L’opposition entre monde rural traditionnel et espace urbain moderne pourrait sembler connue. Laëtitia Scherier retient pourtant la délicatesse avec laquelle le film aborde cette tension. Il ne s’agit pas simplement de choisir entre tradition et modernité. La Fille Condor parle de transmission sans soumission, du droit à choisir ce que l’on souhaite conserver de son héritage et de ce dont on veut s’émanciper.
La relation entre la mère et la fille porte une grande partie du film. Le départ de Clara ne signifie pas que les savoirs transmis n’ont plus de valeur. Rester, inversement, ne saurait être la seule façon de les respecter. Le récit rejoint ainsi la question plus large de l’exode rural, de l’attraction des villes et des possibilités offertes — ou refusées — aux jeunes femmes selon l’endroit où elles vivent.
Laëtitia Scherier souligne aussi « une grande fragilité et une belle sincérité » dans le jeu des actrices. À ses yeux, La Fille Condor est également un film profondément féministe, précisément parce qu’il place au centre la possibilité pour une femme de décider elle-même de la vie qu’elle souhaite mener.
Journées du patrimoine : derrière la porte de la cabine des Lobis
Le rendez-vous le plus symbolique de la semaine aura lieu dimanche matin, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine. Les Lobis ont choisi d’ouvrir un espace que le public ne voit pratiquement jamais : la cabine de projection. Deux visites sont prévues, à 10h et 10h30, en compagnie de Guillaume Legret, projectionniste du cinéma. Les places se sont remplies très rapidement et les deux visites sont désormais complètes. Laëtitia Scherier estime avoir dû refuser une trentaine de demandes supplémentaires. L’expérience devrait donc être renouvelée.
Les visiteurs pourront découvrir le fonctionnement de la projection numérique, mais aussi les anciens projecteurs 35 mm conservés dans la cabine. Ils ne sont plus utilisés, mais Les Lobis ont choisi de les garder : ils appartiennent désormais à l’histoire technique du lieu. Le cinéma prolonge cette visite par une séance de Cinéma Paradiso à 11 heures. La projection, elle, reste accessible au public, indépendamment des visites de cabine. Difficile d’imaginer film plus approprié.
Réalisé par Giuseppe Tornatore, Cinéma Paradiso est sorti en Italie en 1988 puis en France l’année suivante. Présenté à Cannes en 1989, il y reçoit le Grand Prix spécial du Jury ex æquo. Philippe Noiret y incarne Alfredo, projectionniste d’un petit cinéma paroissial sicilien. Au début du film, Salvatore est devenu un cinéaste reconnu. Lorsqu’il apprend la mort d’Alfredo, les souvenirs remontent. Enfant, il passait une grande partie de son temps au Cinema Paradiso de son village. La cabine de projection le fascinait. Alfredo en était le gardien, mais il deviendra progressivement un ami, une figure paternelle et surtout celui qui transmettra au garçon sa passion du cinéma.
Le film raconte aussi ce qu’une salle de cinéma représente dans une ville ou un village. Un lieu où l’on regarde des films, certes, mais où l’on se retrouve, où différentes générations se croisent, où des habitudes se construisent et où une communauté partage les mêmes images. « Quand on est cinéphile, c’est extrêmement touchant. Et encore plus, évidemment, quand on est dans une salle de cinéma. »
>> Pour en savoir plus : https://blois-les-lobis.cap-cine.fr/


