Aux Lobis, des récits de femmes, de soin et de reconstruction

Cette semaine, dans le cadre de la traditionnelle carte blanche, Laëtitia Scherier, directrice du cinéma Les Lobis, nous présente deux nouveautés, La Dernière patiente et Trois adieux, la poursuite du cycle Ghibli avec Ponyo sur la falaise, ainsi qu’une avant-première de La Vie d’une femme, nouveau film de Charline Bourgeois-Tacquet.

La Dernière patiente : un premier film sur la médecine de proximité et la fin d’un monde
Première nouveauté de la semaine : La Dernière patiente, premier long métrage de Rémi Bassaler. Le film suit une médecin dans les dernières heures, ou les derniers jours, de son activité professionnelle avant la retraite. Elle doit quitter son cabinet, qui est aussi son appartement, car le HLM dans lequel elle a travaillé et vécu toute sa vie doit être démoli. Ce point de départ donne immédiatement au film une dimension sociale. Le départ de cette médecin ne marque pas seulement la fin d’une carrière individuelle. Il accompagne la disparition d’un lieu, d’une façon d’exercer, d’un lien de proximité entre un médecin et un quartier. L’immeuble voué à la démolition devient le symbole d’un monde qui s’efface.
Le film prend un autre tournant lorsque cette médecin rencontre une jeune femme enceinte de huit mois, en rupture de soins, qui n’a pas été suivie pendant sa grossesse. La jeune femme vit aussi une relation toxique avec son compagnon, père de l’enfant à naître, possessif et violent. La médecin décide alors de l’aider et de l’accompagner. À partir de cette rencontre, une suite d’événements va bouleverser leurs vies.
Laëtitia Scherier souligne les qualités du film, tout en rappelant qu’il s’agit d’un premier long métrage. La forme reste encore assez classique par endroits, mais le récit porte une vraie tension. Le dénouement, dit-elle, ne se laisse pas deviner facilement, et les quinze dernières minutes tiennent leurs promesses.
La Dernière patiente aborde plusieurs sujets contemporains. Le premier est évidemment l’état du système de santé. À travers le personnage de cette médecin, le film regarde toute une génération de praticiens qui partent aujourd’hui à la retraite après avoir consacré leur vie aux autres, souvent sans frontière nette entre leur travail et leur vie personnelle. Le film ne dit pas que ce modèle était souhaitable. Il constate plutôt ce qu’il a produit, ce qu’il a permis, mais aussi ce qu’il laisse derrière lui. La disparition de ces médecins de proximité rejoint la question des déserts médicaux, de l’attractivité des territoires et de la difficulté à faire venir de jeunes praticiens dans certaines zones.
L’autre grand axe du film tient à la relation entre les deux femmes. La jeune patiente pourrait avoir l’âge d’être la fille de la médecin. Leur lien place la solidarité féminine au cœur du récit. Face à la violence conjugale, à la solitude, à la rupture de soins, le film montre un geste d’attention, une décision d’aider, une présence qui peut devenir décisive.
Laëtitia Scherier salue aussi l’interprétation d’Anouk Grinberg, qui incarne cette médecin. Elle voit dans ce rôle l’une des grandes forces du film. Sa présence donne au personnage une densité, une fatigue, une humanité qui portent le récit. Pour la directrice des Lobis, La Dernière patiente est un premier film avec ses forces et ses fragilités, mais surtout un film touchant, porté par une vraie envie de raconter quelque chose de la société actuelle.
Trois adieux : parler de la mort pour revenir à la vie
Deuxième nouveauté de la semaine : Trois adieux, d’Isabel Coixet. La cinéaste espagnole adapte Tre ciotole, livre de l’autrice italienne Michela Murgia, publié en 2023 et nourri par son expérience personnelle. Michela Murgia est morte peu de temps après la parution du livre, des suites d’un cancer.
Le film porte donc en lui une matière douloureuse. Il parle de maladie, de finitude, de mort possible. Pourtant, c’est précisément ce paradoxe qui intéresse Laëtitia Scherier : Trois adieux parle de la mort, mais traite surtout de la vie. Il le fait avec douceur, poésie et délicatesse.
Le récit suit une femme qui se sépare de son compagnon après des années de vie commune. La rupture naît d’une dispute banale, presque ordinaire. Très vite, elle découvre que sa perte d’appétit ne vient pas seulement du chagrin amoureux. Elle est malade. Mais cette révélation ne fait pas basculer le film dans le pathos. Au contraire, elle ouvre chez le personnage une envie nouvelle de savourer le présent, de réapprendre à manger, de sentir, d’habiter sa propre existence. Confrontée à la possibilité de la mort, elle comprend que la vie est trop courte pour être toujours repoussée à plus tard. Jusque-là, elle s’est projetée dans l’avenir, dans son travail, dans son couple, dans ce qu’il fallait faire ou devenir. La maladie, aussi violente soit-elle, agit comme une rupture de rythme. Elle ramène le corps, les sensations, les gestes simples, les plaisirs minuscules du quotidien.
Laëtitia Scherier insiste sur la manière dont Isabel Coixet évite le pathos. La réalisatrice procède par déplacements, par pas de côté. Elle s’attarde sur les sensations de son personnage : le bruit des objets, la nourriture, la lumière du soleil, les textures, les silences, le montage. Le film cherche moins à raconter la maladie comme un parcours médical qu’à transmettre une expérience intime. Il y a bien des rendez-vous médicaux, mais l’hôpital n’est pas le cœur du film. Le centre du récit se situe ailleurs : dans la question de savoir ce que l’on fait de sa vie lorsqu’on comprend qu’elle peut s’interrompre. Faut-il attendre d’être confronté à la mort pour apprécier pleinement l’existence ? Faut-il attendre la menace de la fin pour retrouver le goût du présent ? C’est ce que Laëtitia Scherier retient du film. Trois adieux invite à ne pas remettre la vie à plus tard. À ne pas attendre une crise, une rupture ou une maladie pour regarder autrement les petits bonheurs du quotidien. C’est un film doux sur une thématique violente. Et cette douceur, précisément, n’a rien d’évident.
Ponyo sur la falaise : Miyazaki, l’enfance et l’acceptation de l’autre
Le cycle Ghibli se poursuit avec Ponyo sur la falaise, neuvième rendez-vous de cette programmation estivale. Le cycle approche de sa fin et continue de trouver son public. Cette fois, Les Lobis proposent l’un des films les plus connus de Hayao Miyazaki, sorti en 2008. Le film raconte l’histoire de Ponyo, petite créature marine que l’on découvre d’abord sous la forme d’un poisson rouge. Elle rencontre Sosuke, un petit garçon qui vit avec sa mère dans une maison située au sommet d’une falaise. Pour rejoindre l’enfant, Ponyo veut devenir humaine. Mais son père, sorcier des fonds marins, voit dans cette transformation un bouleversement de l’équilibre naturel.
La filiation avec La Petite Sirène, le conte de Hans Christian Andersen, apparaît immédiatement. Mais Miyazaki ne se contente pas d’en proposer une variation. Il en fait un conte de fées moderne, traversé par ses obsessions les plus profondes : l’enfance, la nature, l’amour, la transformation, l’équilibre du monde.Comme souvent chez lui, le point fort du film tient au regard porté sur les enfants. Miyazaki ne considère jamais l’enfance comme une période d’incompétence. Les enfants apprennent, bien sûr, mais ils possèdent aussi une forme de compréhension du monde que les adultes ont souvent perdue. Leur spontanéité, leur confiance, leur capacité à accepter l’étrange permettent d’accéder à une vérité simple.
La relation entre Ponyo et Sosuke repose ainsi sur l’acceptation totale de l’autre. Pour eux, aimer quelqu’un, c’est accepter son identité sans chercher à le transformer. Cette idée est présentée avec une grande pureté, mais sans naïveté. Le film sait que les désirs individuels peuvent avoir des conséquences. Vouloir rejoindre l’autre, vouloir modifier sa condition, vouloir façonner le monde selon son propre bonheur n’est jamais sans effet.C’est là qu’intervient la dimension écologique du film. Le choix de Ponyo bouleverse l’ordre naturel et provoque une montée des eaux. Chez Miyazaki, cette catastrophe rappelle que l’être humain ne peut pas modeler le monde selon ses désirs sans en assumer les conséquences.
Ponyo sur la falaise est sans doute l’un des films les plus accessibles de Miyazaki pour les jeunes spectateurs. Laëtitia Scherier le recommande toutefois plutôt à partir de 5 ou 6 ans. Le film dure près d’1 h 40, son rythme est soutenu, et certaines séquences peuvent impressionner les plus petits. Il n’y a rien de choquant, mais il vaut mieux ne pas précipiter la découverte. Les enfants auront largement le temps de rencontrer Ponyo sur grand écran ou plus tard.
La Vie d’une femme ou la reconstruction de soi
La dernière proposition importante de la semaine est une avant-première : La Vie d’une femme, nouveau film de Charline Bourgeois-Tacquet, présenté en Compétition au Festival de Cannes. La cinéaste signe ici son deuxième long métrage, après Les Amours d’Anaïs, qui avait révélé son goût pour les personnages féminins en mouvement, les élans amoureux et les zones de trouble du désir.Cinq ans se sont écoulés entre les deux films. Les Amours d’Anaïs, porté notamment par Anaïs Demoustier, Valeria Bruni Tedeschi et Denis Podalydès, avait été présenté à la Semaine de la Critique. Avec La Vie d’une femme, Charline Bourgeois-Tacquet franchit une autre étape en rejoignant la Compétition officielle.

Le film est porté par Léa Drucker et Mélanie Thierry. La première incarne une chirurgienne, cheffe de service dans un hôpital public. Elle consacre énormément de temps à son métier, tout en s’occupant de sa mère, atteinte par les premiers signes de la maladie d’Alzheimer, et en tentant de préserver sa vie de couple. Son équilibre est bouleversé par l’arrivée d’une écrivaine, interprétée par Mélanie Thierry, venue observer le fonctionnement de son service pour préparer un livre dont l’intrigue se déroule dans le milieu hospitalier. Entre les deux femmes naît une histoire d’amour. Mais le film ne se réduit pas à cette relation. Il regarde plus largement la place d’une femme dans le monde professionnel, dans le couple, dans la famille et face aux attentes sociales.
Laëtitia Scherier relève la richesse des thèmes abordés : la charge mentale, l’usure du couple, les familles recomposées, l’injonction à la maternité, le désir féminin, mais aussi le sous-effectif à l’hôpital. Cette dernière question reste en arrière-plan, sans devenir le sujet principal, mais elle participe du contexte dans lequel évolue le personnage.
L’un des éléments les plus intéressants tient au métier de cette femme. Elle est chirurgienne spécialisée dans la reconstruction faciale. Elle reconstruit les autres, répare des visages, accompagne des corps transformés. Pourtant, alors qu’elle a dépassé les 50 ans, elle n’a pas encore vraiment reconstruit sa propre vie.
Le parallèle est clair, mais efficace. Le film montre une femme qui a longtemps tenu, travaillé, répondu aux attentes, avancé dans une existence très remplie, sans toujours se demander ce qui la rendait heureuse. La rencontre avec l’écrivaine l’oblige à déplacer son regard. Elle doit accepter ses fragilités, interroger son désir, et peut-être admettre qu’elle aussi peut être réparée, ou du moins rejointe, par quelqu’un d’autre. Pour Laëtitia Scherier, le film est également important sur le plan de la représentation. Le cinéma continue trop souvent d’invisibiliser le désir féminin, en particulier celui des femmes de plus de 45 ans, et plus encore de plus de 50 ans. Les rôles complexes offerts à ces personnages restent rares, alors même que les actrices qui les incarnent ont une puissance de jeu considérable.
>> Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


