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Carte blanche aux Lobis : L’Inconnue, Miyazaki, Fassbinder et Jane Campion pour une semaine dense

Cette semaine, le cinéma Les Lobis propose une programmation plus resserrée, marquée par L’Inconnue, d’Arthur Harari, la poursuite du cycle Ghibli avec Le Château ambulant, puis la dernière étape du cycle rétro de l’été, consacrée au film historique avec Lili Marleen et La Leçon de piano.

L’Inconnue : Arthur Harari et le corps comme vertige

La sortie nationale de la semaine est L’Inconnue, d’Arthur Harari, un film était présenté en Compétition au Festival de Cannes. Arthur Harari signe ici son troisième long métrage après Diamant noir et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle. Le cinéaste est aussi connu pour avoir coécrit Anatomie d’une chute avec Justine Triet. Avec L’Inconnue, il adapte librement Le Cas David Zimmerman, roman graphique conçu avec son frère Lucas Harari.


Le récit suit David Zimmerman, un photographe discret, peu sociable, qui observe davantage le monde qu’il n’y participe. Lors d’une soirée, il remarque une femme. Il la croise, la suit, se laisse happer par sa présence. Quelques heures plus tard, il se réveille dans le corps de cette inconnue. Le dispositif fantastique sert de point d’entrée à une réflexion sur l’identité. Que reste-t-il de soi lorsque le corps ne correspond plus à ce que l’on ressent ? Que devient l’identité lorsque l’apparence sociale, le regard des autres et l’image de soi se dissocient brutalement ?

Le choix d’un photographe comme personnage principal n’a rien d’anodin. David est d’abord celui qui regarde. Il observe, cadre, tient le monde à distance. Le basculement du film inverse cette position : celui qui regardait devient celui qui est regardé. Le corps devient alors un lieu d’épreuve, de trouble, mais aussi de révélation. Laëtitia Scherier y voit un film singulier, capable de parler du genre, du corps, du regard et de l’identité sans se réduire à une seule lecture. Le fantastique n’y est pas une fin en soi, mais un outil. Il permet de rendre concrète une question intime : comment continuer à être soi lorsqu’on ne se reconnaît plus dans ce que les autres voient ?

Avec Léa Seydoux et Niels Schneider, L’Inconnue propose donc une expérience de déplacement. Un film qui peut intéresser les amateurs de fantastique, mais aussi les spectateurs sensibles aux récits sur l’altérité, le désir, l’image et la place que chacun occupe dans le monde.

Le Château ambulant : Miyazaki, la beauté, l’âge et la guerre

Le cycle Ghibli continue de très bien fonctionner aux Lobis. Il devrait dépasser les 600 entrées cette semaine. Huitième film du cycle : Le Château ambulant, de Hayao Miyazaki, sorti en 2004. Laëtitia Scherier le recommande à partir de 7 ou 8 ans. Le film peut être reçu par les enfants comme un récit initiatique, fantastique, traversé par la magie, l’aventure et l’émerveillement. Mais il contient aussi une seconde lecture particulièrement forte pour les adultes. Certaines séquences peuvent impressionner les plus jeunes : ce n’est donc pas un film destiné aux tout-petits.

Librement inspiré du roman Le Château de Hurle, de Diana Wynne Jones, le film suit Sophie, une jeune fille qui travaille dans la boutique familiale de chapeaux. Sa rencontre avec Hauru, mystérieux magicien, attire la colère de la Sorcière des Landes. Celle-ci lui jette un sort et la transforme en vieille femme. Sophie quitte alors sa ville et trouve refuge dans le château ambulant du magicien. Comme souvent chez Miyazaki, le merveilleux permet de parler de sujets profondément humains. Le film aborde la romance, avec une grande pudeur, mais aussi l’aventure, la transformation, la peur de vieillir, la construction de soi. L’un de ses nœuds tient à l’importance accordée à l’apparence physique et à l’obsession de rester jeune.


Le Château ambulant est aussi un film politique. Deux royaumes y entrent en guerre, et cette guerre contamine les paysages, les corps, les machines, les imaginaires. Laëtitia Scherier rappelle que Miyazaki, cinéaste profondément marqué par l’histoire du Japon et par les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, avait aussi pris position contre l’intervention américaine en Irak. À la sortie du film, beaucoup ont vu dans Le Château ambulant une œuvre traversée par ce contexte. Le pacifisme de Miyazaki se déploie dans les images : les machines volantes, les villes attaquées, les corps transformés, les magiciens épuisés par la guerre, les puissances absurdes qui s’affrontent. Le film dit la dégradation de l’humain lorsqu’il se laisse absorber par la violence.

Visuellement, Le Château ambulant est l’un des films les plus foisonnants de Miyazaki. Le château lui-même fourmille de détails, d’objets, de mécanismes, d’éléments de décor. Chaque image semble habitée. Laëtitia Scherier le décrit comme l’un de ses films les plus impressionnants en matière de minutie et de délicatesse dans les décors.

Dernière semaine du cycle rétro : deux films historiques, deux figures féminines

Le cycle rétro de l’été arrive à sa dernière semaine. Après les road movies, les drames intemporels, les comédies romantiques et les films policiers, Les Lobis terminent avec le film historique. Laëtitia Scherier a choisi deux œuvres très différentes : Lili Marleen, de Rainer Werner Fassbinder, et La Leçon de piano, de Jane Campion. Elles sont séparées par un peu plus d’une décennie, mais dialoguent autour de figures féminines confrontées à des systèmes qui cherchent à les enfermer. Lili Marleen est réalisé par un homme, mais repose sur un personnage féminin central, sur ses choix, ses ambiguïtés, sa place dans un système politique criminel. La Leçon de piano, lui, est un film majeur signé par Jane Campion, première réalisatrice à avoir obtenu la Palme d’or.

Lili Marleen : chanson, spectacle et compromission

Sorti en 1981, Lili Marleen est réalisé par Rainer Werner Fassbinder, l’un des grands représentants du nouveau cinéma allemand. Le film se déroule majoritairement pendant la Seconde Guerre mondiale, dans l’Allemagne nazie, et prend la forme d’un drame historique et romantique. Il raconte l’histoire d’une chanteuse allemande, incarnée par Hanna Schygulla, qui connaît un immense succès grâce à la chanson Lili Marleen. Le morceau devient progressivement un hymne repris par les soldats allemands. La chanteuse, elle, se retrouve portée par une célébrité qui la rapproche du pouvoir nazi, alors même qu’elle ne se confond pas entièrement avec lui.

En parallèle, elle tombe amoureuse d’un musicien juif issu d’une famille engagée dans la résistance au nazisme. Cette relation rend leur existence extrêmement dangereuse dans l’Allemagne d’Hitler. Le film parle d’amour, mais aussi de propagande, de spectacle, de représentation et de manipulation politique. Il interroge la manière dont une œuvre artistique peut être récupérée par un régime. Une chanson peut-elle rester une chanson lorsqu’elle devient un outil d’adhésion collective ? Une artiste peut-elle prétendre à la neutralité lorsqu’elle bénéficie d’un système politique dont elle ne partage pas nécessairement les valeurs ? C’est l’un des points qui intéressent particulièrement Laëtitia Scherier. Le personnage cherche d’abord à faire carrière. Son succès lui ouvre des portes, mais ces portes sont celles d’un pouvoir criminel. Elle ne soutient pas frontalement le régime, mais elle en profite. Le film pose alors une question morale difficile : peut-on rester neutre dans une dictature lorsqu’on bénéficie de son système ?

Cette ambiguïté donne au film sa force. Fassbinder ne filme pas seulement une histoire d’amour impossible. Il filme la zone grise de la compromission, la manière dont le spectacle peut être intégré à la propagande, la difficulté de rester à distance quand le pouvoir vous utilise. L’esthétique du film accompagne cette réflexion. Fassbinder ne cherche pas le réalisme sec du film de guerre. Il adopte une forme très travaillée, presque théâtrale, qui correspond à son sujet : le spectacle, la scène, l’image de soi, la fabrication d’une icône. Beaucoup connaissent sans doute la chanson Lili Marleen. Beaucoup ont peut-être entendu parler du film sans l’avoir vu.

La Leçon de piano : silence, désir et émancipation

Autre grand classique de la semaine : La Leçon de piano, de Jane Campion. Le film a reçu la Palme d’or en 1993, ex æquo avec Adieu ma concubine, et Jane Campion est devenue la première réalisatrice à obtenir cette récompense. Holly Hunter, qui interprète le rôle principal, a également reçu le Prix d’interprétation féminine à Cannes.

Le film raconte l’histoire d’Ada, une jeune femme écossaise, muette depuis l’enfance, qui arrive en Nouvelle-Zélande avec sa fille. Elle doit y épouser un homme qu’elle ne connaît pas. Ce mariage lui est imposé par les conventions sociales d’une époque où une femme seule avec un enfant ne dispose pratiquement d’aucune liberté. Ada communique grâce à sa fille, qui traduit pour elle, et surtout grâce à son piano. L’instrument n’est pas un simple objet. Il est sa voix, son langage, son espace intérieur. Par lui, elle exprime ses émotions, ses désirs, sa colère, ce que les mots ne peuvent pas ou ne veulent pas dire. Lorsque son nouveau mari refuse de transporter le piano, il ne lui retire pas seulement un instrument. Il lui confisque une part essentielle d’elle-même. Ada va chercher un autre moyen de jouer, et cette quête l’entraîne vers une relation amoureuse aussi intense que tumultueuse.

Laëtitia Scherier insiste sur la dimension féministe du film. La Leçon de piano met en scène une femme enfermée dans une société où les hommes disposent du pouvoir : pouvoir de décider de son mariage, de son lieu de vie, de ses déplacements, de son corps, de ses biens, de sa parole. Le mutisme d’Ada n’est évidemment pas un détail. Il renforce le sentiment d’enfermement, mais il peut aussi être lu comme un refus. À quoi bon parler dans une société qui ne vous écoute pas ?

Le film devient alors une réflexion sur l’émancipation féminine. Ada ne se libère pas par un grand discours. Elle le fait par ses gestes, sa musique, son désir, sa manière de résister aux contraintes qui lui sont imposées. Jane Campion filme le corps, le silence, le regard, la sensualité et la violence des rapports sociaux sans réduire son personnage à une victime.

La Leçon de piano est un film historique, mais il reste profondément contemporain dans ce qu’il raconte : la domination masculine, la confiscation de la parole, le désir d’exister par soi-même, la difficulté pour une femme de reprendre possession de son existence.

Pour Laëtitia Scherier, c’est un film « totalement culte ». Un film dont beaucoup connaissent la réputation, parfois sans l’avoir vu. Le cycle rétro permet justement cela : remettre les grands films dans la salle, là où leur puissance visuelle, sonore et émotionnelle peut se déployer pleinement.

>> Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr


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