Tout savoir sur l’avenir de la librairie Labbé avec Bruno Labbe, son repreneur
Promise à la fermeture quelques mois plus tôt, la librairie Labbé a rouvert ses portes au cœur de Blois. À 38 ans, Bruno Labbe porte un projet fondé sur le conseil, le retour des animations, la jeunesse, les partenariats locaux et le commerce en ligne. Mais derrière la cession annoncée pour un euro symbolique, la reprise nécessite plusieurs centaines de milliers d’euros.
La librairie Labbé devait rouvrir le lundi 17 août. Elle a finalement accueilli ses premiers clients quatre jours plus tôt, le jeudi 13, comme si l’impatience des Blésois avait précipité le retour de cette institution de la rue Porte-Chartraine. Bruno Labbe, qui s’apprête à reprendre l’établissement, raconte cette réouverture avec un étonnement encore intact : « Jeudi matin, quand nous avons annoncé que la librairie ouvrirait à 9 h 30, il y avait quelqu’un devant la porte à 9 h 28 parce qu’il voulait voir la nouvelle organisation. Hier, nous n’avons pas arrêté de l’après-midi. Nous avons couru dans tous les sens parce que tout le monde est venu découvrir le nouvel aménagement. »
Au fil des heures, les visiteurs redécouvrent un lieu familier dont les lignes ont changé : les rayons ont été réorganisés, les perspectives libérées, l’espace jeunesse agrandi. Ils observent, parcourent les salles, cherchent leurs anciens repères et en découvrent de nouveaux. Mais derrière cette curiosité affleure surtout un profond soulagement. La librairie que l’annonce de sa fermeture semblait avoir condamnée demeure là, avec sa devanture rouge et son nom familier, au cœur de Blois.

Cette effervescence ne préjuge pourtant pas de l’avenir. Labbé a échappé à la disparition ; il lui reste désormais à durer. Pour Bruno Labbe, tout l’enjeu sera de transformer l’émotion des retrouvailles en fidélité quotidienne, et l’attachement proclamé en livres achetés.
Une fermeture annoncée
Retour au 12 février 2026. Ce jour-là, Olivier Labbé annonce que la librairie fermera prochainement ses portes, probablement à la fin du mois de juin. À Blois, en pleine campagne électorale pour la mairie, la nouvelle résonne bien au-delà du cercle des lecteurs : c’est un morceau de l’histoire commerçante et culturelle de la ville que l’on croit alors sur le point de disparaître. Cette histoire commence en 1837. Simone Labbé reprend l’enseigne en 1973, avant de la transmettre, en 1992, à Catherine et Olivier Labbé. Au fil des décennies, la librairie grandit, gagne plusieurs niveaux et déploie ses rayonnages sur quelque 750 mètres carrés. Avec ses 57 000 références annoncées, elle est devenue bien davantage qu’un commerce : un repère familier dans le paysage blésois.
Les chiffres racontaient une lente asphyxie. En moins de deux ans, Olivier Labbé déclarait avoir perdu près de 200 000 euros de trésorerie, tandis que le déficit se creusait chaque mois de 8 000 à 10 000 euros. Il invoquait un faisceau de causes : l’érosion des ventes de livres neufs, la progression des achats sur Internet, le recul de la fréquentation du centre-ville et le poids de la concurrence locale.
La librairie n’était pourtant engagée dans aucune procédure collective. Olivier Labbé avait choisi de devancer le point de rupture, avant que la trésorerie ne soit entièrement consumée. Au-delà de l’enseigne, onze emplois se retrouvaient menacés. Dans les semaines qui suivent l’annonce, plusieurs projets de reprise commencent cependant à se dessiner. Bruno Labbe signe une lettre d’intention dès le mois de mars, avant la conclusion d’un compromis le 5 juin.
De la comptabilité à la direction d’une librairie
Rien, dans les premières années professionnelles de Bruno Labbe, ne semblait devoir le conduire parmi les livres. Titulaire d’un BTS en comptabilité et gestion, il exerce d’abord pendant deux ans dans un cabinet d’expertise comptable. Puis il change de voie, se tourne vers la vente et obtient une licence en marketing. « Lorsque j’ai commencé à chercher du travail, je me suis demandé ce qui pourrait m’intéresser. Comme je lisais beaucoup, je me suis dit : “Pourquoi ne pas travailler dans la vente de livres ?” J’ai vu passer une offre pour devenir responsable de la librairie Téqui, à Paris. Je cochais à peu près toutes les cases, alors je me suis dit : “On y va !” »
Cette candidature marque son entrée dans le métier. De 2015 à 2019, il dirige la librairie parisienne. Après une période de chômage, il s’installe à Blois et travaille durant quatre ans à la Boutique des 3 Ave, adossée à la basilique Notre-Dame-de-la-Trinité. En 2025, il rejoint pour six mois l’équipe chargée de l’ouverture du magasin Cultura de Vineuil. De la librairie spécialisée au grand groupe culturel, ce parcours lui permet d’observer des modèles commerciaux presque opposés et d’en retenir les forces comme les limites. « Cultura, c’est de la grande distribution, un groupe qui compte 115 magasins. Les méthodes ont été réfléchies et éprouvées dans de nombreux magasins. Certaines sont très efficaces et permettent d’avoir une approche différente. Mais on n’a pas, dans une petite librairie comme Téqui, le même contact avec le client que chez Cultura. Dans une petite librairie, lorsqu’un client entre, je vais nécessairement lui parler. Chez Cultura, quelqu’un peut rester une heure dans le magasin sans que personne ne lui parle, à part pour lui dire rapidement bonjour. »
À la librairie Labbé, il entend conjuguer les méthodes d’organisation observées dans une grande enseigne avec la proximité d’un commerce indépendant. « Au regard de sa taille, la librairie se rapproche plutôt de Cultura. En revanche, son approche est davantage celle d’une petite librairie. Nous parlons beaucoup avec les clients. Nous prenons le temps de comprendre ce qu’ils recherchent, d’aller chercher ce qu’ils veulent et de préciser leur demande. C’est l’approche qui me correspond le mieux. »

Un projet né après son départ de Cultura
Après avoir quitté Cultura en novembre 2025, Bruno Labbe réalise un bilan de compétences. La possibilité de créer ou de racheter une entreprise apparaît parmi les pistes envisagées. Il commence alors à rechercher des librairies en vente.
À Orléans, il arrive trop tard : l’établissement repéré n’a plus de stock et son bail commercial vient d’être dénoncé. À Tours, un compromis est déjà en cours de signature. La librairie Labbé figure également sur le marché, mais Olivier Labbé souhaite alors vendre simultanément le fonds de commerce et les murs. On parle de deux à trois millions d’euros, bien au-delà de ses possibilités. « Un ami m’a dit : “Renseigne-toi. Comme cela fait trois ans que Monsieur Labbé essaie de vendre, il a décidé de séparer les murs de la librairie et il cède le fonds de commerce pour un euro. Il ne resterait plus que le stock à racheter. Vérifie mes informations, parce que je ne suis pas tout à fait sûr.” J’ai appelé Monsieur Labbé et c’était effectivement le cas. Nous passions de deux ou trois millions d’euros à environ 300 000 euros. La reprise devenait accessible. »
L’euro symbolique ne représente pas le coût de la reprise
L’euro symbolique ne représente que le prix du fonds de commerce. Il ne comprend ni les murs ni le stock de la librairie et ne saurait, à lui seul, résumer le coût de la reprise. « Les 300 000 euros correspondent uniquement au stock. En ajoutant tous les autres besoins, il me faut un peu plus », confirme le repreneur. À cette somme s’ajoutent notamment les frais liés à la cession, la trésorerie nécessaire au fonctionnement, le fonds de roulement et les investissements engagés pour réaménager l’établissement.
Pour mener à bien cette reprise, Bruno Labbe s’est entouré de trois associés appartenant à son cercle familial ou amical. Établis en Allemagne, à Cherbourg et en Bourgogne, ils soutiennent financièrement le projet sans avoir vocation à participer à la gestion quotidienne de la librairie. L’acquisition ne portant pas sur les murs, ceux-ci demeurent distincts de l’exploitation commerciale. Avec son cabinet comptable, Bruno Labbe a donc déterminé le montant maximal du loyer que l’activité pourra supporter, dans un secteur où les marges de manœuvre restent étroites.
Une passation officielle les 2 et 3 octobre
Olivier Labbé reste présent quotidiennement tant que la cession n’est pas finalisée. Après celle-ci, il devrait continuer à accompagner Bruno Labbe avant de s’effacer progressivement. « L’idée est qu’il soit disponible pendant un an, afin que nous puissions voir une année complète de fonctionnement. En un ou deux mois, on ne peut pas rencontrer tous les cas de figure possibles. » La rentrée scolaire, la rentrée littéraire, les Rendez-vous de l’histoire, Noël et les périodes plus calmes constituent autant de séquences commerciales qu’il faudra apprendre à anticiper.
Une passation officielle est prévue les 2 et 3 octobre. La soirée du vendredi sera réservée aux élus, partenaires et personnes ayant accompagné le projet. Le samedi prendra la forme d’une journée portes ouvertes avec des sculptures sur ballons, du maquillage, des dessins réalisés sur le vif, des jeux de société et des jeux en bois.

Dix salariés, auxquels s’ajoutera Bruno Labbe
La reprise s’accompagne d’une recomposition de l’équipe. Bruno Labbe annonce un effectif de dix salariés, auquel il viendra lui-même s’ajouter. L’une des employées étant encore en congé parental pour un an, neuf salariés seront présents dans la librairie. Quatre départs ont marqué la période précédente : un départ à la retraite, une reconversion professionnelle et deux départs pour raisons personnelles. Pour compléter l’équipe appelée à poursuivre l’activité, trois recrutements ont été réalisés. « Pour les salariés aussi, c’est un soulagement. Ils se demandaient s’ils allaient perdre leur travail. Lorsque nous proposons des événements pour la suite, ils sont à fond et vont même suggérer des choses auxquelles nous n’avions pas pensé. Il y a une vraie volonté de continuer l’aventure et de relancer la dynamique de l’entreprise. »
Une librairie rendue plus lisible
La première transformation se lit dans la circulation à l’intérieur du bâtiment. Au rez-de-chaussée, plusieurs meubles hauts ont disparu, les tables ont été espacées et les accès à certaines salles dégagés. Autant d’ajustements destinés à ouvrir les perspectives et à rendre le parcours plus lisible. « Quand on entrait dans la librairie Labbé, la visibilité n’existait pas du tout. C’était complètement fermé. Il y avait des meubles hauts. J’avais la volonté d’ouvrir cet espace qui est grand. Les gens nous disent maintenant : “Nous nous rendons compte que cette pièce est grande.” »

La succession de petites salles, de niveaux, d’escaliers et de passages voûtés fait partie de l’identité du lieu, mais elle peut également désorienter. Au niveau –2, un présentoir masquait ainsi l’entrée du rayon polar. Il a été retiré afin que la salle soit visible dès le bas de l’escalier. L’objectif n’est pas d’effacer le caractère historique de la librairie, mais de rendre son architecture plus facile à comprendre. Les libraires reconstruisent les rayons à partir de leurs connaissances, de leurs goûts et de leur expérience de la clientèle. Le nombre de références devrait donc progressivement se rapprocher du niveau précédent, avec un stock légèrement resserré mais davantage renouvelé.
La presse a disparu des rayons, tandis que la vente de CD et de DVD a pris fin. Le secteur des beaux-arts, autrefois installé dans une salle entière, a été resserré. Il retrouvera davantage d’ampleur à l’approche de Noël, période plus favorable à ces ouvrages souvent coûteux et fréquemment offerts. Les autres grandes catégories sont maintenues. Le rayon jeunesse est, en revanche, le principal secteur appelé à se développer.
La jeunesse comme premier public à fidéliser
Installé dans une salle plus vaste, le nouvel espace jeunesse doit accueillir progressivement davantage d’albums, de romans et de documentaires. « Si je veux vraiment appuyer sur un public, je préfère appuyer sur la jeunesse. Une fois fidélisés, ces lecteurs resteront pendant des années. Nous allons bien sûr continuer à nous occuper de tous les publics, mais la priorité sera la jeunesse. »
Des lectures hebdomadaires doivent notamment être proposées aux enfants. Bruno Labbe envisage également des animations dans différentes structures. L’établissement restera généraliste, mais il veut préparer aujourd’hui le renouvellement de son lectorat.

Une animation chaque semaine pour commencer
Pour relancer cette dynamique, une comédienne et metteuse en scène a été recrutée afin de concevoir et de coordonner la programmation des animations. Bruno Labbe envisage une montée en puissance progressive : « Nous allons commencer avec un événement par semaine, le temps de lancer la dynamique. Il pourra y avoir une lecture pour les enfants, puis peut-être une animation le mercredi et une autre le samedi. Nous ferons aussi des choses à l’extérieur, dans des maisons de retraite, des écoles, des associations ou d’autres lieux. » Le deuxième étage servira d’espace modulable.
Des partenariats pour élargir les publics
Pour attirer des visiteurs qui ne franchissent pas spontanément le seuil d’une librairie, Bruno Labbe entend multiplier les passerelles avec les acteurs locaux. Une collaboration se prépare ainsi avec Draco Geek Shop, commerce spécialisé dans les jeux de société, les jeux vidéo, les cartes et la culture populaire. « Il me prête des jeux et nous faisons une démonstration de ses produits. C’est intéressant pour lui parce qu’il peut éventuellement vendre des jeux. C’est intéressant pour nous parce que les gens qui montent au deuxième étage vont traverser la librairie. Cela peut créer un flux que nous n’avons pas habituellement. » Ces rendez-vous pourront être prolongés dans les rayons par des sélections de bandes dessinées, de mangas, de fantasy ou d’ouvrages consacrés à la pop culture : une manière de relier l’animation à la découverte des livres.
La coopération avec Annie Huet, amorcée sous la direction d’Olivier Labbé, doit elle aussi se poursuivre. « Pour moi, il y a des leviers à utiliser comme cela, qui vont apporter un réseau supplémentaire et des clients potentiels. Ensuite, ce sera à nous d’avoir les bons livres au bon endroit. »
Les collectivités et les appels d’offres
La librairie travaille déjà avec des écoles et des collectivités. Bruno Labbe souhaite moins augmenter les commandes de chacune que développer le nombre d’organismes clients. Il veut notamment répondre à des appels d’offres sur lesquels l’établissement ne se positionnait pas jusqu’à présent. Il cite en exemple la bibliothèque Abbé-Grégoire, dont une partie des achats passait par la librairie Mollat à Bordeaux.
La librairie continuera parallèlement de participer aux manifestations qui ont construit sa présence locale, à commencer par les Rendez-vous de l’histoire. Elle doit aussi être présente au Grand Rendez-vous des IDEL, journée régionale des infirmiers libéraux organisée le 3 novembre à Romorantin-Lanthenay.
Les Rendez-vous de l’histoire comme première grande épreuve
Avant même Noël, les Rendez-vous de l’histoire feront figure de première épreuve grandeur nature. « C’est du gros, avec beaucoup de travail. Les prochaines échéances sont la rentrée scolaire, la rentrée littéraire, la journée du 3 octobre, puis les Rendez-vous de l’histoire et Noël. » Réception des ouvrages, installation des espaces de vente, réassort, retours et coordination avec les organisateurs : cette mécanique exigeante devra être réglée tandis que l’équipe recomposée achèvera encore de prendre ses marques.
Commander en ligne avant la fin de l’année
Un site marchand devrait être créé avant la fin de l’année. « Les gens pourront commander en ligne et recevoir leurs livres chez eux. Cela pourra aussi être du click and collect déjà payé ou une simple réservation : nous mettrons le livre de côté et le client paiera en arrivant. Il y a plusieurs solutions que le site permettra de développer. » Le site doit d’abord apporter une visibilité supplémentaire et permettre de toucher les lecteurs éloignés d’une librairie. À terme, Bruno Labbe aimerait également y intégrer les listes de fournitures scolaires. Les familles pourraient retrouver la liste correspondant à leur établissement et sélectionner directement les articles nécessaires.
Un rayon religieux, mais une librairie généraliste
Son passage par Téqui, puis par la Boutique des 3 Ave, a familiarisé Bruno Labbe avec le livre religieux, ses fournisseurs et son lectorat. Une spécialité qu’il entend développer sans modifier l’identité généraliste de Labbé. « Cela restera une librairie généraliste. Il existe déjà un rayon religieux, que j’ai installé dans la salle où se trouvaient auparavant les beaux-arts. C’est un monde que je connais : je connais les clients et les fournisseurs. Je vais développer un peu ce rayon parce qu’il existe une demande, mais il restera cantonné à cette salle et ne représentera qu’une petite partie de la librairie. »
Le repreneur a rencontré le recteur de la basilique Notre-Dame-de-la-Trinité afin d’échanger sur l’avenir de la Boutique des 3 Ave, dont l’offre de livres a été réduite. Il assure ne pas vouloir capter l’ensemble de ce marché au détriment de cet autre acteur local et entend trouver une place complémentaire.
« Maintenant, il faut venir »
Depuis que son portrait est paru dans la presse locale, Bruno Labbe est régulièrement reconnu au détour d’une rue de Blois. Les habitants l’abordent avec cette même exclamation : « Ah, mais c’est vous qui reprenez la librairie ! » Derrière ces interpellations, il perçoit bien davantage que de la curiosité : « Je sens qu’il existait une véritable attente. Les gens ont l’air soulagés de savoir que cela va continuer et qu’ils auront toujours leur librairie du centre-ville. Je suis assez serein sur la suite, mais il faut maintenant que cela se concrétise et que les gens continuent à venir. »
Olivier Labbé délivre d’ailleurs le même message. Lorsqu’un client le félicite d’avoir trouvé un repreneur, il répond désormais : « Oui, maintenant, il faut continuer à venir. » Car le soulagement ne constitue pas encore une garantie. La reprise doit être juridiquement finalisée, le prêt débloqué, le stock reconstitué, les animations inscrites dans la durée et les nouveaux marchés réellement conquis. L’élan suscité par la réouverture devra se traduire dans les faits : une librairie vit d’abord des livres qu’elle vend et de la fidélité de ses lecteurs.


