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Jean-Louis Chassain, la beauté pour ligne de mire

À l’hôtel de ville de Blois, Jean-Louis Chassain expose jusqu’au 24 septembre avec Philippe Chatrenet des images de la ville et de la Loire, réalisées sur plusieurs décennies. Photographe professionnel, fondateur d’une galerie et ancien enseignant, il raconte un parcours construit loin des écoles, entre commandes, création personnelle et bouleversement numérique. Avec une constante : rechercher, derrière le visible, une forme d’essentiel.


Une ouverture irrégulière dans la pierre encadre les toits de Blois, la Loire et le pont Jacques-Gabriel. Au milieu du ciel, deux pigeons sont saisis en plein vol. La photographie, en noir et blanc, a été prise à la fin des années 1970, depuis les hauteurs de la cathédrale Saint-Louis. Près d’un demi-siècle plus tard, elle est exposée presque au pied de son point de vue, dans le hall de l’hôtel de ville.

Jean-Louis Chassain
Crédit photo : Jean-Louis Chassain

Jean-Louis Chassain se souvient précisément des circonstances. Sur le passage circulaire qui courait en haut de l’édifice, un élément de pierre était cassé. Cette brèche lui avait permis de composer son image. Les deux pigeons se trouvaient auprès d’un troisième, mort. À l’approche du photographe, ils s’étaient envolés et avaient commencé à tourner autour du clocher. Chassain avait alors réalisé une série. Cette photographie reste, aujourd’hui encore, l’une de celles auxquelles il tient le plus. D’autant plus que la photographie n’est pas un métier que l’on quitte. « C’est pour la vie. Je ne peux pas m’en défaire », souffle Jean-Louis.

Avec Philippe Chatrenet, il présente actuellement Blois et la Loire à l’hôtel de ville. L’exposition réunit deux écritures photographiques autour du fleuve, de la cité et de leurs habitants non humains : oiseaux, arbres, reflets, silhouettes et mouvements d’eau. Pour Jean-Louis Chassain, elle constitue aussi une traversée de plus de cinquante années d’images.

Chassain
Photos de Jean-Louis Chassain à l’hotêl de Ville de Blois

Un appareil, un laboratoire et le rêve du cinéma

La photographie n’est pas entrée dans sa vie pendant l’enfance ou l’adolescence. Le déclic se produit au début des années 1970, alors qu’il travaille comme surveillant dans un lycée disposant d’un laboratoire photographique. Un collègue lui propose de lui vendre un appareil relativement perfectionné. La technique est encore inconnue, mais l’envie est immédiate. « J’ai appris sur le tas », se souvient Jean-Louis. À cette époque, il se passionne surtout pour le cinéma. Il rêve de devenir metteur en scène, envisage l’IDHEC, puis l’École nationale supérieure Louis-Lumière. Ces formations supposent cependant de partir à Paris. Et c’est impossible.

L’appareil photographique devient alors une autre manière de construire des images. Il faut apprendre l’exposition, le développement, le cadrage et le tirage, mais la technique n’est jamais présentée comme une fin. « Je marchais et je photographiais ce qui me touchait. Il y avait bien sûr un côté technique qu’il fallait apprivoiser, mais c’était avant tout une démarche personnelle. »

Vivre de la photographie

La démarche personnelle cohabite rapidement avec les réalités du métier. Jean-Louis Chassain travaille pour des entreprises, réalise des photographies publicitaires et intervient pour la vente par correspondance. À cela s’ajoutent les mariages, les portraits et les commandes habituelles d’un photographe installé. « Le photographe traditionnel… », résume-t-il, sans dévaloriser cette part de son activité. Le travail commercial lui permet de vivre de la photographie et d’en explorer plusieurs usages.

Une expérience le rapproche brièvement de son premier rêve, le cinéma. En 1980, il devient photographe de plateau sur Le Curé de Tours, téléfilm de Gabriel Axel adapté de Balzac, avec Jean Carmet, Michel Bouquet et Suzanne Flon. L’expérience lui ouvre un milieu qu’il connaît encore peu, mais il ne poursuit pas dans le cinéma. Le portrait, la publicité et son travail d’auteur reprennent le dessus.

Photo-Regards, un lieu pour produire et montrer

En 1980, Jean-Louis Chassain ouvre l’Atelier Photo-Regards au 6, rue des Papegaults, dans le centre de Blois. Le lieu est à la fois un studio professionnel, un atelier de tirage et une galerie. Il permet au photographe de produire ses propres images, mais aussi de faire circuler celles des autres. La première exposition est consacrée à Dominique Mansion. D’autres artistes suivront, parmi lesquels Bernard Descamps, présenté en 1982. « Je débutais ma galerie et il m’a fait confiance », explique-t-il. Photo-Regards demeure ouvert jusqu’à la fin de 1994. Pendant quatorze ans, Jean-Louis Chassain y aura exercé son métier tout en proposant à Blois un espace consacré à la photographie d’auteur.

Le numérique, rupture économique et nouveau départ

La fermeture de Photo-Regards témoigne d’un changement d’époque : l’activité commence à perdre de l’argent, tandis que l’essor du numérique s’apprête à transformer en profondeur le métier. Jean-Louis Chassain le quitte et se dirige vers une formation technico-commerciale, spécialisée dans les fruits et légumes, qui lui permet paradoxalement d’acquérir ses premières compétences numériques. En 1996, il effectue un stage à l’École des Gobelins, autour de la photographie numérique et de la mise en page. Il se réinstalle comme photographe autour des années 2000, puis transmet à son tour ce qu’il a appris. Il enseigne notamment à l’IFC La Providence et, pendant deux ans, à l’IUT de Blois.

L’arrivée du numérique ne provoque chez lui ni rejet absolu ni enthousiasme sans réserve. Il en reconnaît les possibilités, utilise la retouche et photographie parfois avec un téléphone. « On peut faire de très belles photographies avec un smartphone. Cela ne me choque pas. » Mais l’immédiateté modifie la relation à l’image. Le photographe peut vérifier son cliché dès la prise de vue, recommencer et multiplier les fichiers. Cette sécurité comporte son revers. « Avec l’argentique, nous étions constamment sur un fil, un peu comme un équilibriste. Avec le numérique, on fait parfois trop de photographies. On perd une part de la magie et, peut-être, de la spontanéité. »

« Apprivoiser l’instant »

Sa méthode commence souvent par la marche. Il choisit une direction, un lieu, parfois les bords de Loire, puis attend qu’une scène se présente. Il ne prétend pas partir sans intention : le territoire est choisi, le regard est disponible. Le reste appartient à la rencontre. « C’est le hasard, même si je choisis les endroits où je vais. J’adore me promener près de la Loire. Il s’agit d’apprivoiser l’instant où quelque chose me semble intéressant. » Le coup de cœur n’est pas systématique, mais il demeure ce qu’il cherche.

La retouche participe pleinement à cette quête. Jean-Louis Chassain ne revendique pas une image prétendument neutre. « Je mets les images à mon goût. Ce n’est pas de la retouche pour la retouche : je cherche le rendu le plus esthétique possible. » Une photographie de deux hérons, réalisée en plein été au lac de la Pinçonnière, l’illustre particulièrement. Les oiseaux étaient éloignés et susceptibles de s’enfuir dès qu’ils auraient repéré sa présence. Il voulait les conserver tous les deux dans le cadre. Le premier plan, très sombre lors de la prise de vue, a ensuite été fortement éclairci. Le résultat possède la douceur diffuse d’une peinture. « Il y avait l’impressionnisme et la présence animale, comme une espèce de petit paradis dans ma tête… et dans la réalité aussi. »

Crédit photo : Jean-Louis Chassain
Crédit photo : Jean-Louis Chassain

Montrer l’essentiel

Qu’il photographie un paysage, un portrait ou un corps, Jean-Louis Chassain emploie le même verbe : « dépouiller ». La mise en scène d’un portrait ou d’un nu suppose davantage de construction qu’une promenade le long de la Loire, mais l’objectif reste identique. « Il faut montrer l’essentiel. C’est la beauté qui me guide. »

Ses images de nature portent progressivement une inquiétude écologique, même si celle-ci n’est pas toujours formulée au moment du déclenchement. « Sur le coup, c’est l’instinct », précise-t-il. Un texte présenté dans l’exposition rend l’avertissement explicite : « En sciant la branche où je suis assis, je risque de voir mes héritiers se retrouver fort dépourvus lorsque la pollution aura produit tous ses effets. »

L’être humain, estime-t-il, oublie trop facilement qu’il dépend du monde vivant qu’il transforme : « Il ne fait pas toujours ce qu’il faut pour que la nature garde ses droits. » Pour autant, ses photographies ne prennent pas la forme d’une démonstration militante. Les animaux et les paysages précèdent généralement le message. « Je montre simplement ce qui me semble essentiel. »

Blois, Kertész et les croisements du temps

La nature peut donner aux photographies une apparence intemporelle. La ville, au contraire, inscrit immédiatement l’image dans une époque. Les voitures, les enseignes, les vêtements, les façades et les usages de la rue datent les clichés. Jean-Louis Chassain connaît de nombreux recoins de Blois, mais la ville continue de lui réserver des surprises. L’une des plus fortes concerne une photographie réalisée en plongée dans les années 1970, au-dessus d’un carrefour au pied du château. Bien plus tard, il découvre qu’André Kertész avait photographié presque exactement le même endroit, depuis un point de vue très proche. Réalisée en 1930, l’image de Kertész porte le titre Carrefour, Blois. Un tirage appartient aujourd’hui aux collections du Centre Pompidou.

Chassain connaissait et appréciait déjà le travail du photographe franco-hongrois. Il n’avait cependant jamais identifié ce carrefour et n’avait pas cherché à reproduire son image. Le rapprochement n’est apparu que récemment, en revisitant ses propres archives. Entre les deux photographies, près d’un demi-siècle s’est écoulé. La géométrie des rues demeure, mais les véhicules, les commerces et la vie urbaine ont changé. Deux photographes séparés par les générations ont choisi presque spontanément la même hauteur et la même organisation de l’espace. Jean-Louis Chassain résume cette coïncidence d’une phrase : « Nous nous sommes croisés sans nous rencontrer. »

Le contrepoint de Philippe Chatrenet

L’exposition de l’hôtel de ville n’est pas conçue comme une rétrospective individuelle. Les images de Jean-Louis Chassain dialoguent avec celles de Philippe Chatrenet, médecin de profession, photographe et ami. Après une première présentation commune à Fleur de Loire, Chassain lui a proposé de poursuivre ce rapprochement. Il estime que leurs photographies peuvent cohabiter sans se confondre. Philippe Chatrenet porte une attention plus marquée aux structures, aux lignes et aux compositions graphiques. Il introduit également davantage d’humour. « Moi, je n’en ai pas toujours. Je suis trop sérieux », concède Chassain, qu’on retrouvera à la prochaine Promenade artistique de Molineuf.

Un livre pour laisser une trace

Combien de photographies Jean-Louis Chassain a-t-il réalisées depuis le début des années 1970 ? Lui-même ne saurait le dire. Négatifs, tirages et fichiers numériques forment désormais des milliers d’images — des « quantités astronomiques », s’amuse-t-il. Mais son projet de livre, lui, est très sérieux : « Je voudrais qu’il reste une trace consultable de mon travail. » C’est désormais sa nouvelle ligne de mire.


Instagram de Jean-Louis Chassain : instagram.com/jeanlouischassain/


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