Beufa, un soleil invincible en soi
Beufa est une personnalité bien connue à Blois, riche de sa singularité. Il y a chez lui comme une musique écorchée vive, qui semble avoir toujours été là, parfois discrète, parfois enfouie, mais jamais tout à fait absente. Cette musique accompagne une vie faite de détours, de ruptures, de rencontres, de longues périodes d’errance aussi. Né à Blois, il a connu la rue pendant près de dix années, réparties sur une période de seize ans. Pourtant, lorsqu’il raconte son parcours, ce ne sont pas seulement les nuits difficiles qui affleurent. Il parle aussi de la Loire, de la Lune, du cri du hibou, des guitares saturées de son enfance et de cette poésie qu’il dit avoir conservée jusque dans les moments les plus précaires. De la colère qui l’a longtemps habité, il a peu à peu fait une matière à transformer. Aujourd’hui, et plus que jamais, Beufa entend faire quelque chose de vivant avec ce que la vie lui a donné.

Avant la rue, avant les chansons et avant le personnage que beaucoup connaissent aujourd’hui à Blois, il y a un enfant assis devant un petit clavier rouge. Fabien Montreau, alias Beufa, est né à Blois en 1983. Il passe une partie de ses premières années dans une maison dans le hameau de Fleury, près de Suèvres, puis vit à Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise, entre l’âge de deux ans et celui de six ans, en raison de la situation professionnelle de ses parents. C’est de cette période que datent ses premiers souvenirs précis. Parmi eux, la musique occupe déjà une place particulière. « À quatre ans déjà, je retrouvais d’oreille de petites mélodies sur un clavier Yamaha. J’essayais de rejouer les morceaux simplement en les écoutant », se souvient le Blésois. Vers sept ou huit ans, il prend des cours de piano. L’apprentissage ne se poursuivra pas de manière régulière, mais quelque chose est déjà installé. La musique ne quittera plus complètement sa vie.
Les guitares saturées de l’enfance
Chez lui, la musique entre notamment par l’intermédiaire de sa tante, âgée de dix-huit ans lorsqu’il naît. Elle écoute Daniel Balavoine, Queen ou encore Scorpions. Beufa se souvient surtout de son attirance immédiate pour les sons les plus électriques. « J’aimais déjà beaucoup les guitares saturées. Je ne connaissais pas encore le mot “punk”, mais ce genre de sonorités me faisait déjà vibrer. »
Fabien ne se présente pas comme un musicien formé méthodiquement. Il parle volontiers de son manque de travail technique, de son apprentissage fragmentaire et de ses limites instrumentales. « J’ai toujours su que j’avais la fibre musicale, mais je n’ai pas beaucoup travaillé. De temps en temps, quelqu’un m’apprenait quelques accords, puis je m’amusais avec ce que je savais faire. Mais je ne pouvais pas énormément évoluer. » Son rapport à la musique est moins celui de la discipline que de l’intuition. « Pour moi, l’essentiel est de l’avoir à l’intérieur de soi. Même dans une cuisine, on peut faire de la musique avec des ustensiles. Cette énergie-là est un moteur. »
Une manière de dire la révolte
Chez Beufa, les chansons surgissent d’un besoin de dire, de contester et peut-être, reconnaît-il, d’exister. Les thèmes revendicatifs l’attirent davantage que les chansons d’amour. La musique devient un moyen d’expression autant qu’une forme de confrontation avec la société. « Quand j’ai écrit ces chansons, j’étais révolté. J’ai passé une bonne partie de ma vie dans un état de révolte. » Il parle même d’une rage intérieure, d’un feu qui l’a longtemps dévoré. Cette colère ne se traduisait pas, dit-il, par une violence tournée vers les autres. Elle se retournait surtout contre lui. « Je ne m’en prenais pas aux autres. Je ne m’en prenais qu’à moi-même. J’étais davantage dans l’autodestruction que dans la violence. »
Il ne nie pas ce qu’a pu produire cette colère. Elle a été un carburant, une force de mouvement, parfois la seule. Mais il dit également avoir appris à ne plus lui appartenir entièrement. « Je comprends la colère, mais je ne me laisse plus manipuler par mes émotions. » Le changement n’efface pas la révolte. Le feu demeure, mais il ne sert plus uniquement à brûler.

Dix années sur le pavé
La rue occupe une place considérable dans son parcours. Beufa estime y avoir vécu environ dix ans, non de manière continue, mais au cours de plusieurs périodes réparties sur seize années. Il évoque « des milliers de nuits » passées dehors, sur le bitume ou dans les parties communes d’immeubles. Il change de ville, de rue et d’abri. Certains lieux ne durent que quelques heures ou quelques jours. « Il y a eu des périodes où je devais, chaque jour, chercher un nouvel endroit pour dormir. » Il cherche alors des cages d’escalier, des guérites ou n’importe quel espace susceptible de le protéger de la pluie. Le lendemain, tout recommence.
À la question de savoir si cette expérience constitue une école de la vie, il pense à une chanson du groupe OTH, L’École de la rue. La rue n’est ni une formation choisie ni une épreuve qu’il faudrait idéaliser après coup. Elle laisse des traces, des connaissances et des rencontres, mais aussi de longues périodes de néant. « Pendant toutes ces années, je me sentais comme une coquille vide. »
Ce vide ne l’empêche pourtant pas de rester attentif à ce qui l’entoure. Car une existence ne se réduit jamais entièrement à sa condition matérielle. Même lorsque tout semble manquer, quelque chose peut encore être perçu, entendu et recueilli. À côté de la dureté quotidienne subsiste une disponibilité au monde. « J’avais la poésie dans ma vie. Je voyais la Lune et j’écoutais le hibou. »
Les petites étincelles
Comme l’explique Beufa, sortir de la rue n’est pas de l’ordre de la conversion soudaine. Pour lui, il n’y eut ni rupture nette ni transformation soudaine, mais un lent cheminement, nourri de rencontres, d’expériences et de prises de conscience successives. Il y a eu aussi toute l’aide du Carillon. « Parfois, on reçoit quelque chose de quelqu’un qui nous touche et nous renvoie à nous-mêmes. À force de cheminer et de produire de petites étincelles, il y a comme un feu qui finit par s’allumer », souffle Fabien avant de citer Albert Camus, et notamment cette phrase de Retour à Tipasa : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
Beufa en reprend l’idée à sa manière. Dans son propre parcours, l’« été invincible » de Camus devient une lumière intérieure qui subsiste malgré les périodes les plus sombres : « Je ne voyais pas vraiment la lumière. Puis je me suis rendu compte que, dans les ténèbres et l’obscurité, il y avait toujours en moi un soleil invincible. » Il en tire une forme de philosophie personnelle : « On peut tenter de donner un sens à sa vie, quitte à l’inventer. C’est toujours mieux que de vivre sans espérance. »
>> L’intégralité du portrait de Beufa sera à lire dans le numéro 1 papier de Blois Capitale, mi septembre 2026. Il est en prévente ici : blois-capitale.sumupstore.com
>> Beufa viendra proposer un showcase dimanche 13 septembre 2026 à 16 heures dans la boutique Blois Capitale, 16 rue Emile Laurens, où son CD est en vente.


