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À Blois, Françoise Icart expose une humanité hors cadre

Présentée jusqu’au 23 août à la Galerie Dominique, à Blois, l’exposition 1001 visages de l’humanité réunit exclusivement des œuvres de Françoise Icart. Derrière leurs formes fragmentées, leurs corps recomposés et leurs visages parfois déroutants se déploie une réflexion sur la destinée, l’altérité, la vérité et notre difficulté à regarder au-delà de nos propres certitudes.


La canicule avait dissuadé une partie du public, mais elle n’a pas empêché les visiteurs de se retrouver, mardi 11 août, dans la Galerie Dominique. Sur les murs, les visages peints par Françoise Icart ne se laissent pas toujours saisir au premier regard. Certains semblent réunir plusieurs êtres. D’autres brouillent les âges, les genres ou les expressions. Des yeux apparaissent là où on ne les attend pas ; les corps se construisent par aplats, courbes et lignes brisées. À proximité, des textes de Bossuet, Clément Marot, Rabelais ou Spinoza prolongent silencieusement les questions ouvertes par les tableaux.

Dominique Morand-Nizinski
Dominique Morand-Nizinski | Photo : Marc Alvarez – Blois Capitale

En présentant l’exposition, Dominique Morand-Nizinski a prévenu que ces visages pouvaient dérouter. Elle a aussi insisté sur un point : Françoise Icart possède une formation académique et connaît les règles du dessin comme celles de la peinture classique. Les libertés qu’elle prend avec les proportions et la représentation ne relèvent donc pas d’une méconnaissance de ces règles, mais d’un choix.

Une exposition construite autour d’une question

L’exposition s’organise autour d’une interrogation : comment penser l’humanité sans la réduire ? Françoise Icart cherche moins une réponse définitive qu’un espace de réflexion. Son intention, dit-elle, est d’abord d’amener chacun à s’interroger sur « la destinée humaine », mais aussi sur « la nécessité de ne pas être trop imbu de soi ». Cela suppose d’accepter que l’on ne se trouve pas toujours « dans le vrai » et de conserver une ouverture à la pensée des autres. Le thème est immense ; l’artiste le ramène à des figures, à des situations et à des œuvres devant lesquelles le regard doit ralentir.

De Tahiti à un vocabulaire géométrique

Pour comprendre la construction de ces personnages, Françoise Icart revient à une partie de son enfance passée à Tahiti. Elle se souvient notamment des tikis et de l’impression que ces sculptures produisirent sur elle. Selon les archipels et les contextes, le terme polynésien désigne des effigies humaines pouvant être associées à des divinités, à des ancêtres ou à d’autres êtres surnaturels, comme le rappellent notamment les collections du Metropolitan Museum of Art.

Françoise Icart ne prétend pas transposer directement cet art dans sa peinture. Elle en reconnaît plutôt une empreinte ancienne : le goût des volumes compacts, des têtes rectangulaires et d’une géométrie à partir de laquelle le corps peut se recomposer. « On fait des carrés, on fait des ronds dans les carrés et, après, on structure un peu pour mettre un corps », explique-t-elle devant l’une de ses œuvres.

Cette mémoire tahitienne s’est mêlée à une connaissance de l’art occidental et à un apprentissage plus classique. Sa présentation au sein de l’association ARTEC, qu’elle préside, indique qu’elle a étudié le dessin et le pastel auprès de son père, copiste au Louvre et portraitiste, tout en suivant un parcours universitaire à Tours. Cette double familiarité avec la construction académique et les formes librement recomposées permet de mieux comprendre ses tableaux : la figure humaine n’y disparaît jamais complètement, mais elle cesse d’obéir à une représentation stable.

Françoise Icart
Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique

Plusieurs visages pour un seul être

Une grande toile rassemble ainsi de nombreuses têtes, comme si une foule s’était condensée dans un même espace. Pourtant, explique Françoise Icart, il ne faut pas nécessairement y voir plusieurs personnes. Cette accumulation traduit plutôt la complexité d’un seul être, traversé par des états successifs et parfois contradictoires. « Un jour, on est en colère, un jour on est amoureux, un jour on pense bien, un jour on pense de travers, un jour on casse tout parce qu’on est maladroit ; le lendemain, au contraire, on fait des choses avec finesse », développe-t-elle. La peinture ne cherche donc pas à fixer un caractère. Elle refuse l’idée qu’un individu puisse être contenu dans une expression, une qualité ou une faute. « Personne ne peut, d’une façon rapide, dire qui nous sommes. C’est ça, la complexité. »

Cette incertitude concerne aussi la destinée. Devant la représentation d’une petite fille, Françoise Icart s’interroge sur ce que l’on peut réellement savoir d’un enfant au moment de sa naissance. Deviendra-t-il un grand scientifique, un criminel ou une personne entièrement dévouée aux autres ? La formulation volontairement abrupte met face à face déterminisme et indéterminisme : existe-t-il pour chacun une trajectoire déjà inscrite, ou seulement un ensemble de possibilités que les circonstances et les choix feront bifurquer ? Le tableau ne tranche pas mais place devant l’impossibilité de connaître une existence à partir de son commencement.

Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique
Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique

Comprendre l’écart entre deux pensées

De l’individu, la réflexion s’étend aux sociétés humaines. Françoise Icart évoque son passage par la Nouvelle-Calédonie et condense le déplacement de perspective qu’elle y a rencontré dans une opposition qu’elle présente elle-même de manière générale : « Nous, nous possédons la terre. Eux, ils sont les enfants de la terre. C’est la terre à qui ils doivent quelque chose. » Cette formule éclaire ce qui intéresse l’artiste : deux pensées peuvent partir de rapports au monde suffisamment éloignés pour rendre l’échange difficile. Ce qui paraît irrationnel depuis un système de pensée peut obéir, dans un autre, à une organisation particulièrement élaborée.

Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique
Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique

La vérité derrière le voile

Une autre œuvre conduit Françoise Icart à parler de la Vérité. Elle y associe un voile déchiré au mot grec alétheia. Dans l’exposition, cette référence devient une mise en garde contre la certitude de posséder seul la bonne lecture. « Il faut se méfier de penser que la vérité ne s’exprime que d’une seule façon. Il faut se méfier de penser qu’on a raison tout le temps », affirme Françoise Icart.

Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique
Toile de Françoise Icart exposée Galerie Dominique

Son propos ne place pas toutes les affirmations sur le même plan. Il invite plutôt à l’humilité devant ce que l’on sait, à la conscience des limites d’un point de vue et à la possibilité de réviser un raisonnement. La science elle-même progresse en corrigeant ses modèles et ses explications ; son caractère révisable ne l’affaiblit pas, mais participe de sa méthode.

Cette prudence conduit naturellement à la sagesse, autre fil de l’exposition. À la question de savoir si celle-ci commence lorsque l’ego tombe, Françoise Icart répond : « On peut dire ça, et surtout quand on ne pense pas qu’on est sage. Ça, c’est l’erreur. Celui qui commence à vouloir donner des leçons, malheureusement, c’est qu’il a tout faux quelque part. »

« Expressionnisme, certes, mais fantaisiste »

Les textes présentés à côté des tableaux offrent une seconde voie d’entrée dans cette réflexion. Les visiteurs peuvent y rencontrer Bossuet, Clément Marot, Rabelais ou Spinoza et passer d’une forme peinte à une phrase sur la sagesse, la conscience, la liberté, la vie ou la mort. Françoise Icart espère que ce dialogue aidera le public à accéder plus directement aux idées traversant l’exposition, notamment celles de guerre et de paix.

Cette diversité se retrouve dans sa manière de peindre. À la question de savoir si elle éprouve le désir d’être inclassable, elle répond par une définition aussi brève que précise : « Expressionnisme, certes, mais fantaisiste. » Elle accepte donc la proximité avec un courant qui donne la priorité à l’intensité intérieure plutôt qu’à l’imitation fidèle du réel, sans consentir à se laisser enfermer dans ses frontières. « Entrer dans une catégorie, explique-t-elle, c’est être avec des gens qui croient de façon sérieuse que, par exemple, l’expressionnisme se doit d’être quelque chose de bien défini. Moi, je suis un petit peu hors cadre, toujours. Pas vraiment complètement à l’intérieur d’un courant. »

Cet écart constitue peut-être le lien le plus profond entre la forme et le propos de 1001 visages de l’humanité. Françoise Icart refuse de figer un visage comme elle refuse d’enfermer une culture, une vérité ou une œuvre dans une définition unique. Ses tableaux ne demandent pas nécessairement à être déchiffrés comme des énigmes dont elle seule posséderait la solution. Ils invitent plutôt à demeurer devant ce qui résiste, à se questionner, et à accepter qu’un être humain soit toujours plus complexe que le portrait que l’on en fait.


Exposition 1001 visages de l’humanité
Du 10 au 23 août 2026
Galerie Dominique, 8 rue du Commerce à Blois
Ouverte tous les jours de 14h30 à 18h
Le matin sur rendez-vous au 06 20 70 03 17
Entrée libre


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