Fjord, Soudain, L’Odyssée, Ghibli et grands policiers pour la réouverture des Lobis

Après la fermeture estivale, le cinéma Les Lobis rouvre ses portes avec une semaine particulièrement dense. Laëtitia Scherier, directrice du cinéma blésois, présente une programmation de reprise qui réunit Fjord, Palme d’or 2026 de Cristian Mungiu, Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, quelques séances de L’Odyssée de Christopher Nolan, la suite du cycle Ghibli avec Le Royaume des chats, l’avant-première de L’Inconnue d’Arthur Harari, deux classiques policiers et le retour du Salon qui bouge*.
Fjord : famille, religion et autorité parentale
Les Lobis reprennent au moment de la sortie de la Palme d’or. Pour Laëtitia Scherier, il n’était « évidemment pas une option » de rester fermé au moment où arrive en salle le film couronné à Cannes.

Cette Palme d’or, c’est Fjord, nouveau film de Cristian Mungiu. Le cinéaste roumain connaît très bien Cannes : il avait déjà remporté la Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, film consacré à la question de l’avortement et du droit à l’avortement. Au-delà des collines avait ensuite obtenu le Prix du scénario et un double Prix d’interprétation féminine, avant que Baccalauréat ne soit récompensé par le Prix de la mise en scène.
Pour Laëtitia Scherier, cette nouvelle Palme d’or est « plus que méritée ». Fjord raconte l’histoire d’une famille roumano-norvégienne. Le père est roumain, la mère norvégienne. Ensemble, ils reviennent s’installer en Norvège, dans un petit village isolé au bord d’un fjord. C’est une famille profondément traditionnelle et religieuse. Très vite, une suspicion de maltraitance envers les enfants pèse sur eux. À la suite d’un signalement, les services sociaux interviennent et retirent temporairement les enfants, le temps qu’une enquête soit menée. Le film met alors en scène une confrontation entre deux conceptions de la famille, de l’éducation et de l’autorité parentale.
Laëtitia Scherier insiste sur la force du dispositif moral choisi par Cristian Mungiu. Le cinéaste n’impose pas de jugement immédiat. « Il expose les faits, mais il ne prend pas parti », souligne-t-elle. Le spectateur doit tirer ses propres conclusions, à partir de ses valeurs, de son regard et de ce que le film accepte de lui montrer. La question centrale n’est pas simplement de savoir qui a raison. Le film laisse assez vite percevoir que l’éducation imposée aux enfants est extrêmement rigoureuse, jusqu’à interroger le rapport des parents au corps de leurs enfants. Mais Fjord va plus loin. Il demande comment des systèmes de valeurs incompatibles peuvent encore dialoguer.
Pour Laëtitia Scherier, c’est ce qui rend le film passionnant et dérangeant. Certaines pratiques ne peuvent évidemment pas être cautionnées. Mais si elles existent, il faut aussi être capable de comprendre d’où elles viennent, comment elles se construisent et pourquoi elles perdurent. « Si on ne comprend pas les origines d’un problème, comment est-ce qu’on peut le traiter ? Et surtout, comment est-ce qu’on peut s’assurer que ça ne se reproduise pas ? », interroge-t-elle.
Au-delà de cette famille, le film regarde aussi notre époque. Il interroge la tendance contemporaine à refuser la nuance et la complexité, la manière dont les institutions, les communautés religieuses, les médias et chacun d’entre nous interprètent les faits à partir de convictions déjà présentes.
Le choix d’une famille religieuse n’est donc pas anodin. Il oblige le spectateur à examiner ses propres réflexes. Comment juge-t-on des parents lorsque leur autorité excessive se fonde sur une lecture religieuse du monde ? Comment un regard extérieur, athée ou croyant autrement, reçoit-il cette situation ? À quel moment l’autorité parentale cesse-t-elle d’être un cadre éducatif pour devenir une atteinte au bien-être physique ou psychique de l’enfant ?
La mise en scène, elle, épouse pleinement le sujet. Cristian Mungiu travaille avec de longs plans, beaucoup de lumière naturelle et très peu de musique. Les paysages des fjords, leur beauté froide, l’immensité de l’eau et des montagnes contrastent avec l’enfermement des personnages. Ils sont isolés géographiquement, mais aussi psychologiquement. Le monde semble immense autour d’eux, tandis que leur situation se resserre.
Le film dure environ deux heures et demie, mais Laëtitia Scherier estime qu’il tient l’attention jusqu’au bout. « C’est une très belle Palme d’or », résume-t-elle. Une œuvre inconfortable, dense, qui ne cherche pas à rassurer, mais qui laisse le spectateur travailler longtemps après la projection.

Soudain : Ryūsuke Hamaguchi et la politique du soin
Les Lobis proposent également Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi, en deuxième semaine. Le film franco-japonais était lui aussi en compétition au Festival de Cannes et a valu le Prix d’interprétation féminine à Virginie Efira et Tao Okamoto.
Laëtitia Scherier dit avoir abordé le film avec une légère inquiétude. Elle aime beaucoup le travail du réalisateur japonais, notamment Drive My Car, Le Mal n’existe pas ou Contes du hasard et autres fantaisies, qu’elle décrit comme des œuvres à la mise en scène millimétrée. Mais Soudain est majoritairement tourné en France, en langue française, avec un scénario coécrit avec une Française. « J’avais un peu peur de ne pas retrouver sa patte de mise en scène », confie-t-elle. Cette crainte s’est dissipée au bout d’une demi-heure. Malgré sa durée — près de trois heures —, le film retrouve, selon elle, la précision, la patience et la profondeur du cinéma de Hamaguchi.
Soudain s’inspire d’une correspondance réelle entre une philosophe atteinte d’un cancer et une anthropologue. À partir de cette matière, le cinéaste construit une fiction centrée sur l’amitié entre deux femmes et sur la question du soin.
Virginie Efira y incarne la directrice d’un EHPAD. Elle tente d’introduire dans son établissement une nouvelle méthode qui fait du soin un acte profondément politique. Soigner ne signifie pas seulement accomplir des gestes techniques. Cela devient une éthique de l’écoute, du toucher, de la présence et de l’attention.
Le film confronte évidemment cette ambition aux impératifs de rentabilité, au manque de moyens et à l’épuisement des soignants. Mais il ne s’enferme pas dans le constat noir. Il montre aussi la possibilité d’une transformation. Pour Laëtitia Scherier, c’est un film dur, mais lumineux. « On ne pleure pas pendant trois heures », insiste-t-elle. Il y a des moments difficiles, mais aussi des moments de rire, de douceur et d’espoir.
La durée du film lui paraît indispensable. Puisque le sujet est précisément le temps à accorder aux personnes âgées, le film devait, lui aussi, prendre son temps. Cette temporalité permet de partager réellement un moment avec les personnages et avec les résidents de l’EHPAD. Une version plus courte aurait, selon elle, appauvri le propos. Laëtitia Scherier voit dans Soudain un film nécessaire. Le film rappelle que l’attention portée aux autres n’est pas un supplément d’âme, mais une condition du vivre ensemble. Accompagner les jeunes au début de leur vie, accompagner les personnes âgées à la fin de la leur : c’est, dit-elle en substance, ce à quoi il faut se raccrocher.
Un ciné-débat sera organisé le 4 septembre, sur la troisième semaine d’exploitation du film, avec la Fédération de soins palliatifs du Loir-et-Cher et notamment l’équipe du centre hospitalier Simone-Veil. L’accueil aura lieu à partir de 18h30, avant la projection à 19h, puis un échange avec les équipes et un temps convivial après la séance.

L’Odyssée : Christopher Nolan, blockbuster et cinéma d’auteur
Autre choix de cette réouverture : quelques séances de L’Odyssée, de Christopher Nolan. Le film est sorti le 15 juillet et a déjà très bien marché à Cap Ciné. Mais certains spectateurs ne sont pas véhiculés, d’autres ne souhaitent pas forcément aller au multiplexe. Or, pour elle, il serait dommage qu’ils passent à côté de ce film. Elle défend clairement la place de L’Odyssée aux Lobis. « Pour moi, Nolan fait des films d’auteur », affirme-t-elle. À ses yeux, il s’agit d’un cinéaste avec une vision du cinéma, de la mise en scène et du médium. Un artiste populaire, certes, mais un artiste quand même.
Le film adapte L’Odyssée d’Homère, non comme une restitution exhaustive, mais comme la vision personnelle d’un réalisateur. Le projet est immense : près de trois heures, un budget colossal, un tournage pensé pour l’IMAX 70 mm, un casting qui réunit notamment Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya et Charlize Theron. Très peu de salles peuvent projeter le film dans les conditions idéales voulues par Nolan. Mais même sur un écran standard, Laëtitia Scherier dit avoir été frappée par l’ampleur de la mise en scène.
Paysages, batailles, créatures mythologiques, tempêtes en mer : L’Odyssée transforme le voyage d’Ulysse en expérience physique de cinéma. Il ne s’agit pas seulement d’impressionner, mais de donner la sensation d’un voyage hors norme, presque démesuré.
Laëtitia Scherier relève aussi la dimension artisanale du projet. Nolan cherche à limiter autant que possible le recours aux effets numériques. Animatronics, marionnettes géantes, décors concrets : le film porte une forme d’amour très visible pour la technique du cinéma. « Il faut être un réalisateur très cinéphile et amoureux de la technique pour faire une chose pareille », observe-t-elle.
Mais le film ne se résume pas à son ampleur visuelle. Derrière les monstres, les dieux et les épreuves mythologiques, Laëtitia Scherier voit surtout le récit d’un homme marqué par la guerre, hanté par ce qu’il a vécu, confronté aux conséquences de ses décisions. Ulysse tente de retrouver sa famille, mais il n’est plus celui qu’il était lorsqu’il est parti. C’est là que le film rejoint les obsessions de Nolan : le temps, la mémoire, la culpabilité, la quête de soi, la croyance en une destinée. Pour Laëtitia Scherier, L’Odyssée est donc plus qu’un blockbuster : « une sacrée claque de cinéma ».

Le Royaume des chats : Ghibli, fantaisie et affirmation de soi
Le cycle Ghibli se poursuit lui aussi. Il a déjà dépassé les 500 entrées, ce dont Laëtitia Scherier se réjouit. Cette semaine, le septième film proposé est Le Royaume des chats, réalisé par Hiroyuki Morita. Sorti en 2002, le film est le premier long métrage de cinéma de Morita comme réalisateur. Il n’arrive pas pour autant sans expérience : il avait déjà travaillé dans l’animation, notamment au sein de productions liées à Ghibli, avant de signer cette œuvre très vive, colorée et accessible. Le récit suit Haru, une adolescente qui sauve la vie d’un chat mystérieux. Elle découvre ensuite qu’il s’agit du fils du roi des chats. Pour la remercier, les chats l’entraînent dans leur monde, où elle risque peu à peu d’être transformée en chat.
Derrière la fantaisie, les chats anthropomorphes, le rythme et l’humour, Laëtitia Scherier y voit un véritable récit d’apprentissage. Haru doit apprendre à s’affirmer dans un monde qui veut lui imposer une identité. Le film pose alors une question simple et forte : vaut-il mieux être accepté par les autres en devenant quelqu’un d’autre, ou rester soi-même au risque de se sentir rejeté ?
La directrice des Lobis y voit des échos très actuels, notamment avec la pression qui pèse sur les jeunes et particulièrement sur les femmes. Le film parle de la difficulté de décider pour soi, d’arrêter de laisser les autres choisir à sa place. Sur le plan visuel, Le Royaume des chats associe animation traditionnelle et outils numériques. Les dessins restent réalisés à la main, puis numérisés et colorisés par ordinateur. Laëtitia Scherier décrit un film « très pêchu », très coloré, avec beaucoup de rythme. Elle le recommande à partir de 6 ans, pas avant, car le personnage est régulièrement mis en danger.

Avant-première : L’Inconnue, d’Arthur Harari
La semaine comprendra aussi une avant-première : L’Inconnue, d’Arthur Harari, mardi 25 août à 20h15. Le film étant assez long, la séance commencera un peu plus tôt. Il s’agit du troisième long métrage du réalisateur, après Diamant noir et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle. Arthur Harari est aussi connu pour avoir coécrit Anatomie d’une chute avec Justine Triet. L’Inconnue était présenté en compétition officielle à Cannes.
Le film est une adaptation libre du roman graphique Le Cas David Zimmerman, coécrit avec son frère Lucas Harari, également coscénariste du film. Le récit suit David Zimmerman, photographe timide, peu sociable, entraîné par des amis à une fête. Il est interprété par Niels Schneider, que Laëtitia Scherier dit avoir trouvé méconnaissable.
David remarque une femme, la croise à plusieurs reprises et, comme envoûté, se met à la suivre. Quelques heures plus tard, il se retrouve dans le corps de cette inconnue, interprétée par Léa Seydoux. Le cœur du film est la question de l’identité. Que reste-t-il de soi lorsque le corps, l’apparence et l’identité sociale ne correspondent plus à ce que l’on ressent intérieurement ? Le dispositif fantastique rend cette question très concrète : un homme devient littéralement étranger à son propre corps.
Laëtitia Scherier souligne aussi l’intelligence du choix du personnage principal. David est photographe. Il observe davantage qu’il ne participe à sa propre vie. Il regarde les autres en gardant une distance avec le monde. Le basculement fantastique inverse la situation : celui qui regardait devient celui qui est regardé. Le film ouvre des pistes sur le corps, le regard, l’identité, l’identité de genre, mais sans se réduire à une seule lecture. Pour Laëtitia Scherier, cette singularité peut séduire au-delà du public amateur de fantastique.
Cycle rétro : Kurosawa et Hitchcock côté policier
Le cycle rétro continue et approche lui les 400 entrées. Laëtitia Scherier se dit particulièrement heureuse de l’accueil réservé à Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Miloš Forman. Cette semaine, le cycle se tourne vers le genre policier. Premier titre : Chien enragé, d’Akira Kurosawa. Réalisé en 1949, quelques années seulement après la Seconde Guerre mondiale, le film prend la forme d’une enquête policière mais dresse surtout un portrait du Japon d’après-guerre.
Un jeune policier se fait voler son arme. Il apprend ensuite que celle-ci a servi à commettre un crime contre un innocent. Rongé par la culpabilité, il part à la recherche du revolver et du voleur. À travers cette intrigue, Kurosawa montre une société marquée par la pauvreté, les traumatismes de la guerre et les fractures d’une génération. Le titre japonais signifie littéralement « chien errant », mais le titre français, Chien enragé, conserve une force très juste. Il désigne à la fois le policier et le criminel : deux hommes issus du même monde, du même traumatisme collectif, mais ayant emprunté des chemins radicalement différents. Le film pose ainsi une question morale et sociale : qu’est-ce qui sépare un homme honnête d’un criminel lorsque tous deux sont le produit de la même société blessée ?
Deuxième film policier : Jeune et innocent, d’Alfred Hitchcock, sorti en 1937. Un homme est accusé du meurtre d’une actrice. Tout semble jouer contre lui. Il prend la fuite et, avec l’aide de la fille du commissaire chargé de l’enquête, tente de retrouver le véritable assassin.
On retrouve déjà les grands motifs hitchcockiens : l’innocent accusé à tort, la fuite, le personnage pris dans une situation qui le dépasse, le couple contraint de collaborer, les jeux de regard et les détails qui prennent soudain une importance décisive.
Laëtitia Scherier rappelle que le suspense, chez Hitchcock, ne consiste pas seulement à cacher l’identité du coupable. Le cinéaste donne souvent au spectateur des informations que les personnages ne possèdent pas. Le spectateur sait, attend, anticipe, redoute. La pression se déplace alors vers lui.
Jeune et innocent marque aussi une transition entre la période britannique d’Hitchcock et son futur cinéma hollywoodien. Le film contient déjà plusieurs éléments qui deviendront caractéristiques de son œuvre. La révélation finale, amenée par un mouvement de caméra très visuel, annonce cette manière hitchcockienne de guider l’œil du spectateur plutôt que de simplement lui donner une information. Et, comme souvent, le cinéaste apparaît dans un caméo…
*Le Salon qui bouge (coiffure) reprend ses permanences aux Lobis, cette fois un jeudi : jeudi 20 août, de 14h à 19h.
>> Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr


