Médicis, une nouvelle façon de faire librairie à Blois

Installée depuis le 1er septembre au pied du Château royal de Blois, la Librairie Médicis cultive sa différence. Dans cet espace aux dimensions modestes, Étienne Chilot et Enguerran Le Gueut n’ont pas voulu faire entrer toute une librairie généraliste. Ils ont préféré composer un fonds exigeant, consacré à l’art, à l’histoire et au patrimoine, où chaque ouvrage trouve sa place à la faveur d’un choix réfléchi. À leurs côtés, Béatrice Pierre, libraire depuis vingt ans, apporte son expérience et son goût du conseil. Tous trois partagent la même conviction : la richesse d’une librairie ne se mesure pas au nombre de livres sur ses rayonnages, mais à la qualité de sa sélection et aux échanges qu’elle fait naître avec ses lecteurs.
Au 4 rue des Trois-Marchands, la vitrine donne presque directement sur le château. Depuis le 1er septembre, quelques mètres seulement séparent ainsi l’un des principaux monuments historiques de Blois d’une librairie qui a précisément choisi de faire de l’histoire sa spécialité. Médicis se présente comme une librairie indépendante consacrée à l’art et à l’histoire, avec des prolongements vers l’architecture, le patrimoine, le tourisme culturel et la littérature.

Le cadre avait de quoi nourrir le récit : le château tout proche, Marie de Médicis en figure tutélaire, et cette formule imaginée pour annoncer l’ouverture : « Là où l’Histoire s’est écrite, nous vous proposons désormais de la lire. » Mais derrière cette cohérence se trouve une réflexion beaucoup plus pragmatique sur ce que peut être une librairie aujourd’hui. Car Médicis est aussi née d’un renoncement.
Ce que peut être une librairie aujourd’hui
Au début de l’année, l’avenir de la librairie Labbé était encore incertain. Son propriétaire, Olivier Labbé, avait alors proposé à Étienne Chilot et Enguerran Le Gueut de reprendre l’établissement. Les deux hommes connaissaient déjà bien la maison, qui assurait notamment la librairie du Salon du livre d’art et d’histoire de Cheverny qu’ils organisent. Ils ont décliné. La taille du lieu, les travaux à engager et le poids économique d’une telle structure leur ont paru trop importants. Mais l’idée a laissé une trace. « C’est vraiment à partir du moment où Olivier nous a demandé si on voulait reprendre la librairie que l’on s’est dit : non, on ne peut pas, mais est-ce que ça ne vaut pas le coup qu’on ouvre la nôtre ? », raconte Étienne Chilot.
Historien et éditeur, à la tête des Éditions Le Charmoiset, il dit avoir pris le temps avec Enguerran d’observer le secteur avant de se lancer. Il a regardé les fermetures de librairies, lu les études consacrées au marché du livre, comparé les modèles économiques. De là est née une conviction qu’il formule avec précaution : « Le modèle d’avenir n’est probablement pas — je dis bien probablement pas — celui d’une grande librairie. » Il pointe surtout le décalage entre des marges qui restent faibles et des coûts qui, eux, ont progressé. Énergie, salaires, fabrication, entretien des locaux : la librairie doit absorber des dépenses de plus en plus lourdes. À cela s’ajoute, dans les grandes structures, le poids du stock. Un livre présent en rayon est un livre déjà payé, mais pas encore vendu ; à grande échelle, cela représente une trésorerie considérable immobilisée sur les étagères.
La librairie Médicis a été pensée à partir de ce constat. Le fonds rassemble environ 2 500 références, mais le plus souvent à raison d’un seul exemplaire par titre. Lorsqu’un ouvrage est vendu, il peut être recommandé. Les réassorts sont regroupés autant que possible afin d’éviter les envois successifs, et un titre absent peut être obtenu en quelques jours. Ce fonctionnement permet de garder la main sur le stock et de préserver une certaine souplesse. Étienne Chilot y voit aussi un intérêt écologique : moins de surstockage, moins de transports inutiles, et une librairie qui ajuste ses commandes à la demande réelle. « L’idée, ce n’est pas de faire les héros inconscients », résume Étienne Chilot.
Cette recherche de sobriété se retrouve aussi dans le regard qu’Enguerran Le Gueut porte sur la production éditoriale. Il s’interroge sur le nombre très important de nouveautés publiées chaque année et sur ce qu’il implique, notamment en matière de ressources et de fabrication. À ses yeux, le développement du marché de l’occasion n’est pas contradictoire avec celui du livre neuf : la seconde main ne peut exister que parce que des ouvrages ont d’abord été produits et achetés neufs. Il y voit plutôt le signe d’un marché appelé, peut-être, à évoluer vers une production moins abondante et davantage réfléchie. Dans ce paysage en mouvement, la librairie Médicis fait le choix d’un modèle resserré, pensé pour rester réactif plutôt que pour accumuler.

2 500 références choisies
Dans un fonds volontairement resserré, chaque titre doit trouver sa place. Béatrice Pierre apporte ses vingt années de métier. Passée par la librairie Labbé et membre d’un comité de lecture du prix Roblès, elle connaît les rayons, les habitudes des lecteurs et les livres qui trouvent leur public. Étienne Chilot apporte de son côté sa culture d’historien et d’éditeur. Entre les deux, la sélection s’est construite à partir des ouvrages déjà éprouvés en librairie, des critiques publiées, de leurs lectures et de leurs propres découvertes. « Je n’ai pris aucun livre qui ne me faisait pas vibrer », assure Étienne Chilot. Les rayonnages ne sont pas garnis pour le principe. Les livres y trouvent leur place en fonction de leur intérêt, de leurs qualités éditoriales et de leur complémentarité avec le reste du fonds.

Le fonds couvre un champ très large. De la Préhistoire et de la Protohistoire jusqu’à l’histoire contemporaine, de la France à la Russie, des Amériques à l’Asie, Médicis entend traiter l’histoire mondiale. Aux essais et biographies s’ajoutent des livres de poche, des beaux livres, des bandes dessinées, des ouvrages jeunesse et des romans historiques. « Nous, on a fait une proposition en choisissant un référencement, et ce sont les clients qui, par leurs demandes ou leurs remarques, nous permettent d’approfondir et d’augmenter notre référencement », explique Béatrice Pierre.
Prendre le temps de regarder, feuilleter, hésiter
La librairie Médicis revendique une ligne exigeante, mais sans pour autant vouloir intimider. « Je ne veux pas que le grand public se dise : “Ouh là là, je n’ai rien à faire ici” », dit un Étienne Chilot qui aime au contraire faire cohabiter les niveaux de lecture et les registres. « J’adore mélanger L’Histoire pour les Nuls avec un Jeanneney ou un Victor Hugo. »
Les ouvrages spécialisés côtoient des livres destinés à un public plus large. Le format poche occupe une place importante, pour son prix, sa facilité d’accès et le plaisir de pouvoir emporter un livre partout avec soi. La bande dessinée permet, elle aussi, d’éveiller la curiosité, notamment chez les adolescents. Quant aux romans, ils ne sont pas absents des rayonnages. Faute de place pour accueillir les centaines de nouveautés qui paraissent, les libraires ont retenu une trentaine de titres. Une manière de faire vivre la littérature sans renoncer à la vocation première de Médicis.
La petite taille du lieu impose une proximité immédiate, mais Médicis cherche justement à ne pas la rendre pesante. Dans cette atmosphère feutrée, presque domestique, chacun doit pouvoir prendre le temps de regarder, feuilleter, hésiter. « Il faut aussi pouvoir être libre de déambuler », insiste Étienne Chilot. Le conseil est là, à portée de voix, sans devenir une présence constante. Même le temps semble invité à rester dehors : aucune horloge n’a été accrochée aux murs. Une idée de Béatrice Pierre, résumée en quelques mots : « Il faut que ce soit hors du temps ici. »

Une nouvelle librairie, pas une guerre des librairies
La Librairie Médicis a ouvert ses portes dans un paysage blésois du livre marqué, ces derniers mois, par les incertitudes autour de la librairie Labbé. Dans ce contexte, Enguerran Le Gueut refuse de raisonner en termes de concurrence. Il cite Aix-en-Provence et La Rochelle, où plusieurs librairies vivent côte à côte et participent, selon lui, à faire du livre une destination en soi. À Blois, la Librairie Médicis a simplement choisi un autre terrain : celui de la spécialisation. Le recul du rayon d’art chez Labbé lui laisse une place évidente, mais son fonds va bien au-delà, entre histoire, patrimoine, architecture, littérature et ouvrages consacrés au territoire. « L’idée, ce n’est pas d’être le seul libraire », résume Étienne Chilot. À leurs yeux, la diversité des adresses peut au contraire donner davantage envie de pousser les portes, de circuler d’un fonds à l’autre et de faire de Blois une ville où l’on vient aussi pour les livres.

Le château en voisin, les Rendez-vous de l’histoire en horizon
Reste une singularité difficile à reproduire ailleurs : la Librairie Médicis se trouve au pied du Château royal de Blois, dans une ville où l’histoire n’est pas seulement un patrimoine, mais aussi un rendez-vous annuel majeur. La 29e édition des Rendez-vous de l’histoire se déroule jusqu’au 11 octobre 2026, autour du thème « Les Marchands ». Pour la librairie Médicis, qui a désormais à peine plus d’un mois d’existence, l’événement constitue forcément un premier moment important. « On s’est vraiment mis au taquet sur l’élaboration du référencement d’histoire », explique Étienne Chilot, qui veut pouvoir répondre aussi bien à une demande pointue qu’à celle d’un lecteur simplement curieux.



