De Cro-Magnon à Trump : Francis Chevrier raconte les Rendez-vous de l’histoire 2026

Du 7 au 11 octobre 2026, les Rendez-vous de l’histoire vivront à Blois leur 29e édition, consacrée aux « Marchands ». Plus de 600 événements, quelque 1 200 intervenants et des dizaines de milliers de festivaliers sont attendus. Derrière cette immense machine culturelle, une équipe permanente de seulement huit salariés et un directeur, Francis Chevrier, qui assure n’avoir rien perdu de son plaisir. Avec lui, Blois Capitale est entré dans les coulisses du festival : le choix du thème, la construction du programme, la gratuité, les financements, la place de Blois, le numérique, mais aussi la responsabilité d’un rendez-vous qui entend opposer la rigueur de l’histoire aux « fake news » et aux tentatives de réécriture du passé.
Le 7 octobre approche, les journées se densifient, les sollicitations se multiplient et l’effervescence gagne chaque pièce. Après bientôt trois décennies, le directeur des Rendez-vous de l’histoire pourrait pourtant regarder cette mécanique avec la distance de l’habitude. Ce n’est manifestement pas le cas. « L’enthousiasme est intact », assure-t-il immédiatement. La raison est assez simple : avant d’être le directeur d’un festival consacré à l’histoire, Francis Chevrier en est un passionné. « Je passe mon temps dans les livres d’histoire, à être à l’affût, avec l’équipe ici, de ce qui se fait de neuf dans la discipline, les nouveaux supports, les nouvelles collections qui naissent à droite et à gauche, les nouvelles historiennes, les nouveaux historiens qui émergent. » Il parle d’un « grand privilège » : celui de pouvoir accueillir chaque année à Blois historiens, historiennes, auteurs, autrices et éditeurs. « C’est un grand bonheur. J’aurais mauvaise grâce à le nier. » Le plaisir demeure donc.
Plus de 600 événements en cinq jours
Les chiffres donnent le vertige. Francis Chevrier sourit d’ailleurs lorsqu’on lui parle des quelque 600 événements proposés à chaque édition. Le logiciel de programmation en recense même, cette année, « 630 et des brouettes ». « Je crois que c’est un peu un exercice algorithmique, cette affaire des 600 événements. » Une présentation de livre, une exposition, un café historique, une communication scientifique, une table ronde ou une conférence entrent en effet dans ce décompte. Mais, une fois cette précision apportée, l’ampleur reste considérable : pendant cinq jours, la ville accueille plusieurs centaines de propositions différentes et plus de 1 200 intervenants. Quant au public, Francis Chevrier l’évalue autour de 58 000 festivaliers sur l’ensemble de l’édition. « Ça brasse du peuple », glisse le directeur, amusé.
Aux Rendez-vous de l’histoire se croisent chercheurs, étudiants, professeurs, lecteurs passionnés, familles, touristes, professionnels de l’édition ou simples curieux. Et si chaque édition possède son thème, celui-ci ne dicte pas l’ensemble de la programmation. « Les marchands », en 2026, constituent un fil rouge, non une frontière. « Tout ne tourne pas autour du thème. Ça, c’est important de le souligner », confirme Francis Chevrier.
Comment choisit-on un thème capable de traverser toute l’histoire ?
Cela étant, le choix du thème n’est pas anodin. Celui de 2027 fait d’ailleurs déjà l’objet de discussions alors que l’édition 2026 n’a pas encore commencé. La réflexion associe notamment le conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire, présidé par Jean-Noël Jeanneney et composé d’une quarantaine d’historiennes et d’historiens. Son rôle ne consiste pas seulement à proposer des sujets : il constitue aussi un garde-fou scientifique.
Le thème annuel doit ensuite répondre à plusieurs exigences. D’abord, traverser les grandes périodes historiques : histoire ancienne, médiévale, moderne et contemporaine doivent toutes pouvoir y trouver leur place. Deuxième impératif, disposer d’une « masse critique » suffisante de chercheurs capables de travailler sur le sujet. Le choix doit également tenir compte de l’Éducation nationale : les Rendez-vous de l’histoire constituent un important lieu de formation continue pour les enseignants, et le thème doit pouvoir entrer en résonance avec les programmes scolaires comme avec les préoccupations des professeurs d’histoire-géographie. Enfin, il doit parler au grand public et, autant que possible, faire écho au présent. Après les propositions du conseil scientifique viennent les échanges avec le conseil d’administration, l’équipe et les partenaires. Puis vient le choix. « Au final, c’est moi et l’équipe permanente qui avons le final cut en matière de choix du thème. »
Des premiers échanges aux droits de douane de Donald Trump
De ce point de vue, le thème “Les marchands” offre un terrain presque inépuisable ». Le commerce accompagne les sociétés humaines depuis leurs formes les plus anciennes. Il permet de parler des premiers échanges, des grandes routes commerciales, des épices, de la soie, des villes marchandes, mais aussi de la traite esclavagiste et de la constitution d’économies mondialisées. Et il conduit directement jusqu’à notre époque. « Ça va en gros du troc de Cro-Magnon jusqu’aux taxes de Trump », glisse Francis Chevrier.

Le marchand permet ainsi de raconter la circulation des biens, mais aussi les rapports de puissance qu’elle produit. À partir de quel moment la force économique d’une entreprise ou d’un réseau commercial devient-elle un pouvoir à part entière ? Et que reste-t-il de la souveraineté des États lorsque certains acteurs privés contrôlent des infrastructures, des technologies ou des ressources devenues stratégiques ?
Cette tension entre puissance marchande et pouvoir politique sera au cœur, le samedi de 18h30 à 20h, d’une table ronde au titre sans détour : « De la Hanse à Elon Musk : des marchands plus forts que les États ? » Des grandes ligues commerciales du passé aux géants économiques contemporains, le même fil se tend à travers les siècles : jusqu’où le marchand peut-il peser sur l’ordre politique ? Et cette question en appelle aussitôt une autre, plus fondamentale encore : qu’est-ce qu’une marchandise ?
Est-ce que tout peut avoir un prix ?
Parler des marchands oblige à s’interroger sur ce qui peut être acheté et vendu — et sur ce qui ne devrait peut-être pas l’être. Le capitalisme, la mondialisation ou la concentration des richesses se glissent naturellement dans le programme. « Notre rapport au monde marchand […] : est-ce que tout est marchandise ? Est-ce qu’il ne faut pas démarchandiser ? », résume Francis Chevrier.
Et la question finit presque inévitablement par atteindre les Rendez-vous eux-mêmes. L’histoire est-elle un produit ? Un festival peut-il en être un ? Le savoir doit-il avoir un prix ? « On ne peut pas dire qu’on marchande l’accès aux Rendez-vous de l’histoire, ça, c’est clair », nous répond Francis Chevrier. Car le paradoxe est assez joli : ce festival consacré aux marchands continuera précisément à soustraire l’accès au savoir à la logique marchande. Les conférences, débats et rencontres resteront gratuits, comme toujours.

« Une grande université populaire accessible à tous »
Depuis la première édition, la gratuité constitue l’un des fondamentaux des Rendez-vous. Francis Chevrier ne la présente pas comme un simple avantage accordé au public, mais comme une composante de l’identité même du festival. « Les Rendez-vous de l’histoire, c’est une grande université populaire accessible à tous. » Quelle que soit sa situation financière, chacun doit pouvoir entrer dans une salle et écouter un chercheur parler de ses travaux.
Ce modèle soulève pourtant régulièrement la même question : pourquoi ne pas faire payer certaines conférences ou instaurer une participation permettant de dégager des recettes supplémentaires ? L’équipe a fait les comptes. « Je peux vous assurer qu’on l’a retourné dans tous les sens. » Et la conclusion est nette : un passage au payant ne constitue pas un meilleur modèle économique.
En effet, la grande majorité des universitaires participant aux Rendez-vous ne perçoivent pas de cachet. Ils sont salariés par leurs établissements et la diffusion de leurs recherches auprès de la société fait partie des missions associées à leur activité. La situation est différente pour les auteurs et autrices qui vivent de leur plume et ne disposent pas d’un salaire universitaire. Ceux-ci peuvent être rémunérés selon les règles et les barèmes prévus notamment avec le Centre national du livre, grâce à des financements du CNL ou d’organismes comme la Sofia.
Les personnalités assurant les présidences honorifiques ne sont pas davantage rémunérées, précise Francis Chevrier. Passer à un modèle payant impliquerait donc de repenser tout cet équilibre. « Si on devait rémunérer l’ensemble des intervenants, on serait perdants au final. »
Certains conférenciers demandent par ailleurs, dans d’autres manifestations, des sommes que le festival n’aurait tout simplement pas les moyens de verser. La gratuité relève donc à la fois d’un principe et d’un équilibre économique. Mais cet équilibre reste fragile.
Près de 1,5 million d’euros à réunir
Il y a quelque chose d’étonnant à rapporter la taille du festival à celle de son équipe permanente. Huit salariés. Leur premier chantier : le financement. Francis Chevrier estime le budget, selon les années, entre 1,3 et 1,5 million d’euros. Le festival bénéficie d’un socle de collectivités et de partenaires fidèles. Sa notoriété nationale pourrait laisser croire que ces financements reviennent mécaniquement d’une année sur l’autre. C’est tout le contraire. « Ça reste compliqué. Et ça reste surtout très fragile. »
Les interlocuteurs changent. Les exécutifs changent. Les priorités budgétaires aussi. Chaque année, il faut argumenter à nouveau, démontrer l’intérêt de l’événement, défendre les financements existants et en chercher de nouveaux. Cette vulnérabilité est sans doute l’une des réalités les moins visibles des Rendez-vous de l’histoire. Aux yeux du public, le festival paraît installé depuis toujours. Il occupe la ville, fait venir des dizaines de milliers de personnes et bénéficie d’une reconnaissance très au-delà de Blois. Mais une institution culturelle, même solidement implantée, n’est jamais définitivement protégée des changements économiques et politiques.
Une programmation alimentée de toutes parts
Trouver l’argent n’est que la première étape. Il faut ensuite fabriquer le programme (ici en PDF). Et les Rendez-vous de l’histoire ne manquent pas de propositions. Le monde universitaire en constitue une source essentielle. Les éditeurs occupent une autre place centrale. Francis Chevrier insiste sur leur attachement au Salon du livre de Blois, mais aussi sur l’importance des ventes qui y sont réalisées. « De plus en plus, les éditeurs calent leurs sorties de l’année, leurs sorties importantes en histoire, sur les Rendez-vous de l’histoire. » À cela s’ajoutent les propositions des nombreux partenaires institutionnels, scientifiques, médiatiques ou culturels associés à la manifestation. Le résultat est simple : l’offre dépasse largement les capacités d’accueil. « On refuse plus qu’on accepte. » Ces refus peuvent provoquer quelques « grincements de dents », reconnaît Francis Chevrier. Mais une limite très concrète finit par s’imposer : la ville elle-même. « On utilise à peu près, je pense, toutes les salles possibles et imaginables dans Blois pendant quatre-cinq jours. »
« Blois est la ville idéale pour ça »
Cette contrainte n’empêche pas Blois d’être, aux yeux de Francis Chevrier, la ville idéale pour accueillir les Rendez-vous de l’histoire. Sa taille favorise une proximité difficile à reproduire ailleurs. Les intervenants passent d’une salle à l’autre à pied, traversent le centre-ville, s’installent en terrasse et croisent leurs lecteurs. Peu à peu, la frontière entre le festival et la ville s’efface.
Cette proximité vaut aussi entre historiens. « Quand on est chercheuse ou chercheur dans telle ou telle université, on sait qu’on va à Blois, on va recroiser plein de gens qu’on connaît. » Des collaborations scientifiques peuvent y naître, des projets de livres se discuter avec les éditeurs présents au Salon, des chercheurs éloignés géographiquement se retrouver autour d’un café. Pendant quelques jours, résume Francis Chevrier, un véritable « petit microcosme » se constitue dans la ville.
Un public plus jeune qu’on ne l’imagine
Depuis la mise en place de la billetterie électronique, destinée d’abord à mieux gérer les flux, l’organisation dispose aussi de quelques données sur son public. Environ la moitié des festivaliers vient de la région, l’autre moitié de l’extérieur. Plus inattendu : près de 30 % ont moins de 30 ans. « Ça nous a surpris, d’une certaine façon », reconnaît Francis Chevrier.
Mais les Rendez-vous ne se vivent pas seulement à travers un programme préparé à l’avance. L’imprévu fait aussi partie de l’expérience. Une conférence affiche complet ? On pousse la porte de celle d’à côté. Et parfois, raconte Francis Chevrier, des festivaliers viennent ensuite lui dire qu’ils y ont découvert un sujet auquel ils ne pensaient pas s’intéresser. C’est peut-être là que réside l’un des plaisirs les plus simples du festival : faire naître une curiosité que l’on n’était pas venu chercher.

Thierry Breton et « l’Europe des marchands »
Parmi les grandes personnalités de cette édition, Thierry Breton, président des 29e Rendez-vous de l’histoire, donnera le vendredi soir la conférence du président, intitulée « L’Europe des marchands : et après ? ». Pour Francis Chevrier, le parcours de l’ancien commissaire européen offre un point d’entrée naturel pour interroger la construction européenne. Celle-ci s’est d’abord structurée autour des échanges économiques : le charbon et l’acier, puis le marché commun et enfin le marché unique ont constitué des étapes décisives du projet communautaire. « L’Europe des marchands, on peut dire qu’elle est faite, presque faite. » Reste donc la seconde moitié de la question : et après ? Comment dépasser l’Europe du marché pour construire une Europe davantage politique, stratégique et souveraine ?
Thierry Breton participera également, le samedi, à la table ronde « Réguler les GAFAM : comment lutter contre les nouveaux maîtres du monde ? », aux côtés de Frédérique Bredin et Bruno Patino. Là encore, le sujet se situe au croisement du commerce, de la puissance économique et du pouvoir politique.
Une précision toutefois : ces présidences sont honorifiques. Ni le président de l’édition ni les présidents des différents cycles ne construisent eux-mêmes la programmation. La même règle vaut pour Michel-Édouard Leclerc, qui présidera cette année le cycle économie. Pourquoi lui ? Francis Chevrier répond sans détour : « On voulait un marchand. On voulait un grand marchand. »
« Est-ce qu’un journal, c’est la même chose qu’une marque de sac à main ? »
La conférence inaugurale déplacera d’emblée le regard vers un terrain sensible : l’information. Nathalie Sonnac ouvrira le débat avec une question qui, en 2026, résonne avec une acuité particulière : « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? » Francis Chevrier convoque les débats sur l’audiovisuel public, les travaux parlementaires consacrés aux médias et, plus largement, la concentration croissante de titres de presse entre les mains de grandes fortunes. Puis il ramène la question à une formule simple, presque provocatrice : « Est-ce qu’un journal, c’est la même chose qu’une marque de sac à main ? »
Derrière la boutade, l’enjeu est considérable. Peut-on posséder un média comme on possède n’importe quel actif ? Peut-on soumettre l’information aux seules logiques de rentabilité alors qu’elle participe directement à la formation du débat démocratique ? « Ce sont de vrais sujets sur lesquels on aurait peut-être dû s’interroger plus tôt », reconnaît Francis Chevrier.
À l’autre bout des cinq jours, la conférence de clôture donnera au thème une tonalité radicalement différente. Vanessa Perrée, magistrate spécialisée dans la lutte contre la criminalité organisée, viendra exposer la réalité du narcotrafic en France. Du marché de l’information au marché clandestin, la figure du marchand change alors complètement de visage. Francis Chevrier en sourit : « Elle traque les mauvais marchands, si on peut dire. »
En cinq jours, la figure du marchand sera ainsi déclinée dans presque toutes ses dimensions. Il sera celui des échanges les plus anciens comme des réseaux numériques contemporains, celui qui transporte des marchandises mais aussi celui qui organise, contrôle ou détourne des flux. Le programme ira des marchands de l’Antiquité aux géants du numérique, du commerce des livres au marché de l’information, des négociants aux contrebandiers, jusqu’aux formes les plus sombres de l’économie criminelle.
Et l’interrogation débordera largement le commerce au sens strict : le logement peut-il être une marchandise ? Le vivant peut-il être vendu ? La santé mentale peut-elle être soumise à une logique marchande ? Le programme questionnera aussi les « marchands de doute », la marchandisation des Jeux olympiques, le commerce en temps de guerre ou encore la puissance des acteurs économiques face aux États.
Le marchand devient alors moins une catégorie professionnelle qu’une porte d’entrée pour interroger ce qui circule, ce qui s’échange, ce qui possède un prix — et ce qu’une société accepte, ou refuse, de mettre sur le marché.



