Carte blanche aux Lobis : Rose, Arrietty, Histoires de la nuit et Amour au programme

La fréquentation repart à la hausse au cinéma Les Lobis. Après un ciné-débat autour de Soudain qui a réuni 108 personnes, alors que le film en était déjà à sa troisième semaine d’exploitation, Laëtitia Scherier observe avec satisfaction le retour du public. Les entrées se rapprochent désormais des chiffres enregistrés à la même période l’an dernier. Cette semaine mêle sortie nationale, avant-premières, dernier rendez-vous du cycle Ghibli, patrimoine et reprise des rendez-vous réguliers du cinéma blésois.
La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Tacquet, dont Laëtitia Scherier présentait les enjeux la semaine dernière (lire ici), arrive donc aux Lobis avec une avant-première ce mardi soir. Porté notamment par Léa Drucker et Mélanie Thierry, le film poursuit les interrogations de la réalisatrice sur le désir, l’émancipation et la place des femmes dans leur vie professionnelle comme intime. Mais l’une des découvertes que la directrice des Lobis tient particulièrement à défendre cette semaine est Rose, de Markus Schleinzer.
Rose : vivre sous une autre identité pour accéder à la liberté
« Une splendeur esthétique, il n’y a pas d’autre mot. » Laëtitia Scherier ne cache pas son enthousiasme pour Rose, troisième long métrage du cinéaste autrichien Markus Schleinzer. Le film plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Sandra Hüller, notamment connue du grand public français pour Anatomie d’une chute, y interprète Rose, une femme qui a vécu durant plusieurs années sous une identité masculine et revient de la guerre. Elle arrive dans un village protestant isolé en affirmant être l’héritier d’une ferme abandonnée. Elle dispose de documents qui semblent attester cette identité et entreprend de s’installer dans cette communauté.

Markus Schleinzer a travaillé à partir de nombreuses trajectoires historiques de femmes ayant, temporairement ou durablement, vécu sous une identité masculine. Les motivations étaient multiples. Certaines situations peuvent aujourd’hui être relues à travers les questions d’identité de genre ou d’orientation sexuelle. Pour d’autres femmes, il s’agissait très concrètement d’échapper aux limites que leur imposait leur sexe : accéder à un métier, bénéficier d’un statut social ou encore éviter un mariage forcé. Le personnage de Rose naît ainsi de cette multitude de destins.
Le film interroge naturellement le patriarcat, mais aussi la peur de l’étranger, l’exclusion et, plus largement, la rigidité des rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes. Car vivre comme un homme ne signifie pas échapper à toutes les normes. Dans le village, Rose finit elle aussi par subir les attentes associées à son identité masculine. Pour ne pas éveiller les soupçons, la pression sociale l’oblige notamment à envisager le mariage. Peu à peu, des doutes commencent à peser sur elle. Laëtitia Scherier préfère ne pas dévoiler davantage la suite du récit.
Ce qui la frappe surtout, c’est la manière dont un film situé au XVIIe siècle peut continuer à faire écho au présent. Bien sûr, les droits et les conditions de vie des femmes ont considérablement évolué. Mais les débats contemporains sur leurs libertés, leur corps ou leur place dans la société donnent au film une résonance qui dépasse largement la reconstitution historique. « Je trouve toujours à la fois terrifiant et intéressant que des films qui se passent au XVIIe siècle fassent encore écho à notre époque », résume-t-elle.
À son propos politique répond un parti pris esthétique particulièrement fort. Rose est tourné dans un noir et blanc profond. Markus Schleinzer et son équipe ont puisé dans les peintures des XVIe et XVIIe siècles, tout en empruntant également certains codes visuels du western. Pour Laëtitia Scherier, le résultat est l’une des grandes forces du film. « Chaque visage est filmé comme si c’était un paysage, presque comme une fenêtre sur l’âme des personnages. » La caméra bouge peu, prend le temps d’observer les corps, les regards, les silences. Les visages racontent souvent davantage que les dialogues. Cette immobilité participe aussi de la tension. Rose a réussi à conquérir une forme de liberté en adoptant une autre identité, mais cette liberté dépend d’un secret qui peut à tout instant la condamner. Le film, relativement court (94′), touche précisément par ce paradoxe : devoir mentir sur ce que l’on est pour obtenir des libertés auxquelles on n’aurait autrement jamais eu accès.
Arrietty, le petit monde des chapardeurs : le quotidien vu depuis quelques centimètres de hauteur
Le cycle estival consacré au Studio Ghibli touche à sa fin cette semaine (déjà 750 entrées). « Je commence déjà à réfléchir à ce que je pourrais faire comme cycle l’année prochaine, mais je ne sais pas si j’en trouverai un qui enthousiasmera autant les gens que Ghibli. » Pour refermer cette programmation, Les Lobis proposent Arrietty, le petit monde des chapardeurs, sorti en 2010, le premier long métrage réalisé par Hiromasa Yonebayashi. Le scénario est signé Hayao Miyazaki et Keiko Niwa, d’après l’univers littéraire de Mary Norton. Yonebayashi poursuivra ensuite sa carrière avec notamment Souvenirs de Marnie, avant de réaliser Mary et la Fleur de la sorcière après son départ du Studio Ghibli.
Arrietty est une adolescente minuscule qui vit avec ses parents sous le plancher d’une maison occupée par des humains. Sa famille appartient au peuple des « chapardeurs » : ils récupèrent discrètement de petites quantités de nourriture ou des objets dont les humains ne remarqueront pas l’absence. Une règle est cependant absolue : ne jamais être vus. Arrietty va pourtant rencontrer un jeune garçon et nouer avec lui une relation d’amitié.

Pour Laëtitia Scherier, la réussite du film tient évidemment à cette relation, mais surtout au formidable travail réalisé autour de l’échelle. « Il ne se contente pas de nous montrer de petits personnages. Il transforme intégralement notre perception du monde. » Une cuisine, un jardin ou une chambre deviennent soudain des territoires gigantesques. Un objet banal peut devenir un obstacle, un outil ou un moyen de transport. Tout ce que le spectateur connaît est réinventé parce qu’il est désormais observé depuis quelques centimètres de hauteur. Cette perspective impose un travail d’animation extrêmement minutieux. Les détails du quotidien prennent une importance nouvelle et permettent au film de créer un univers entier à l’intérieur même du nôtre.
Comme souvent chez Ghibli, cette idée conduit également à une réflexion écologique. Les chapardeurs incarnent une forme de vie presque invisible aux yeux des humains. Leur existence dépend pourtant d’un équilibre très fragile. Le film rappelle ainsi qu’un écosystème peut être essentiel même lorsque nous ne le voyons pas, et qu’une espèce peut disparaître sans que ceux qui l’entourent prennent immédiatement conscience de ce qui est perdu. Laëtitia Scherier recommande Arrietty, le petit monde des chapardeurs à partir de 5 ou 6 ans. Il compte parmi les films du studio les plus accessibles aux jeunes spectateurs.

Histoires de la nuit : quand la maison familiale devient une prison
La semaine est également marquée par l’avant-première d’Histoires de la nuit, troisième long métrage de Léa Mysius, après Ava et Les Cinq Diables. Le film adapte le roman de Laurent Mauvignier, paru en 2020, et réunit notamment Hafsia Herzi, Bastien Bouillon, Monica Bellucci et Benoît Magimel.
Au départ, tout ressemble presque à un récit familial ordinaire. Un couple vit avec sa fille dans une ferme isolée à la campagne. Le mari prépare une fête surprise pour l’anniversaire de sa femme. Leur voisine, une peintre très proche de la famille, participe aux préparatifs. Puis la nuit tombe. Des hommes font irruption dans la maison et la fête bascule en prise d’otages. Laëtitia Scherier ne souhaite pas en dire davantage, notamment pour celles et ceux qui n’ont pas lu le roman. Une grande partie de la puissance du récit repose précisément sur la découverte progressive de ce qui se joue.
Le film fonctionne largement comme un huis clos. Mais son intérêt tient moins au lieu lui-même qu’à sa transformation. La maison reste matériellement identique. Les pièces, les meubles, les portes ne bougent pas. Pourtant, le regard porté sur cet espace change totalement. « Elle arrive à transformer un espace domestique rassurant en un espace de menace totale », observe Laëtitia Scherier. Le lieu familial, associé quelques instants auparavant à l’intimité et à la sécurité, devient une prison.
Le choix de concentrer l’action sur une seule nuit renforce cette sensation. La structure prend presque une dimension théâtrale, avec une unité de lieu et de temps très forte, tandis que Léa Mysius exploite pleinement les codes du thriller. La tension s’installe progressivement puis ne relâche pratiquement plus le spectateur. « On est vraiment pris à la gorge », résume Laëtitia Scherier. L’avant-première est programmée mardi prochain à 20h30.
Amour : retrouver le choc de Michael Haneke
Les Lobis proposent également de revoir Amour, de Michael Haneke, Palme d’or au Festival de Cannes en 2012. Porté par Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva et Isabelle Huppert, le film avait ensuite connu un parcours exceptionnel dans les cérémonies de récompenses, remportant notamment plusieurs César majeurs ainsi que l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.
Le récit repose pourtant sur une situation d’une grande simplicité. Georges et Anne forment un couple âgé, uni depuis des décennies. Après un accident cérébral, Anne voit progressivement son autonomie diminuer. Georges décide de rester auprès d’elle et de prendre soin d’elle. À partir de cette situation intime, Michael Haneke construit une réflexion particulièrement exigeante sur l’amour, la vieillesse, la dépendance et la dignité. Qu’est-ce qu’aimer lorsque le corps de l’autre décline ? Jusqu’où peut-on accompagner ? Que reste-t-il de l’autonomie lorsque l’on dépend entièrement de quelqu’un d’autre ? Et que signifie respecter la dignité d’une personne que l’on aime ? Laëtitia Scherier se souvient encore de sa découverte du film en salle en 2012. « J’avais été complètement bouleversée. » Elle présentera elle-même cette nouvelle projection aux spectateurs dans le cadre de Dimanche à 14 heures.
La reprise d’Amour s’inscrit également dans Passerelle, le dispositif développé avec la Halle aux grains – Scène nationale de Blois. Le principe est de faire régulièrement dialoguer la programmation cinématographique des Lobis avec celle du spectacle vivant. Ici, le lien passe notamment par la musique, très présente dans Amour. Georges et Anne sont d’anciens professeurs de musique et l’univers de Franz Schubert traverse le film. Plus tard dans la saison, ce même dispositif permettra notamment de proposer Le Cirque de Charlie Chaplin en écho à Circ & Plus.

Le Triangle d’or : le luxe comme cage
Enfin, Ciné’fil reprend son rendez-vous du lundi soir, à 20h45, avec Le Triangle d’or, premier long métrage d’Hélène Rosselet-Ruiz. Le titre désigne ce secteur particulièrement luxueux du 8e arrondissement de Paris, autour des Champs-Élysées, de l’avenue Montaigne et de l’avenue George-V. Le film suit Laura, une jeune femme qui a besoin d’argent et accepte un poste d’assistante auprès de Souria, une jeune Saoudienne installée dans un somptueux hôtel particulier parisien par son amant, un prince saoudien. Le salaire est très élevé. Mais les contreparties le sont aussi. Laura doit s’installer sur place et se rendre disponible pratiquement en permanence. Elle comprend surtout progressivement que sa mission dépasse largement celle d’une simple assistante. Elle doit aussi participer à la surveillance de Souria : contrôler ses déplacements, ses relations, les personnes qu’elle rencontre ou avec lesquelles elle communique.
Le luxe devient une forme d’enfermement. Les deux femmes semblent pourtant se trouver aux extrémités opposées de l’échelle sociale. Laura est contrainte d’accepter ce travail parce qu’elle a besoin d’argent. Souria vit dans une richesse extrême. Mais l’une comme l’autre découvrent qu’elles ne disposent pas pleinement de leur liberté. Le film fait ainsi se croiser plusieurs formes de domination : économique, sociale, de classe et de genre.
Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr/



