Nouveau Club, nouveaux publics : le projet d’Antoine Thibault pour le Chato’do

Antoine Thibault connaît le Chato’do depuis bien avant d’y travailler. Il y a joué, organisé des concerts, siégé au conseil d’administration et même collé ses affiches. Revenu à Blois en 2012 pour devenir administrateur de la salle, il en prend aujourd’hui la direction à la suite de Rémi Breton. Une transmission qui coïncide avec une autre transformation : celle du Club, actuellement en chantier. Nouveau plateau, jauge augmentée, usages repensés… Mais derrière les murs se dessine surtout une question : comment renouveler les publics d’une salle née il y a plus de trente ans sans perdre ce qui fait son identité ?
Le chantier est en cours. Plaques de plâtre, échafaudage, matériel au sol : l’ancien Club du Chato’do, à côté de la grande salle de concert de 630 places, change de dimensions. Lorsqu’il rouvrira, son plateau ne sera plus le petit carré de quatre mètres sur quatre qui imposait rapidement ses limites aux groupes accueillis. Il devrait offrir environ six mètres sur quatre et permettre d’imaginer d’autres configurations musicales, avec davantage de musiciens sur scène. Pour Antoine Thibault, ce nouvel outil arrive exactement au moment où il prend une responsabilité différente au sein d’une maison qu’il connaît intimement. Mais le changement de direction ne doit pas être interprété comme un changement de cap brutal. « Ce n’est pas un projet de rupture, parce que j’étais déjà dans les murs. Ce serait quand même bizarre de dire que tout est nul et qu’après, tout sera super », plaisante le responsable. Il le dit d’autant plus volontiers qu’il a travaillé pendant quatorze ans aux côtés de Rémi Breton. « Je suis très content du bilan et très content du chemin qu’on a parcouru, parce que c’est une aventure de longue date. »
Un Club pensé autrement
Le futur Club ne gagnera pas seulement en capacité : son fonctionnement doit aussi être plus souple. La jauge réglementaire pourra atteindre 280 personnes, mais le Chato’do ne compte pas nécessairement aller jusque-là à chaque concert. Pour les soirées payantes, Antoine Thibault imagine plutôt autour de 200 spectateurs, afin de préserver de bonnes conditions d’écoute et de visibilité. « On va faire les premiers essais pour voir un peu le ressenti de salle, et puis on affinera en fonction. »
Pour les Clubs du jeudi, gratuits, l’organisation pourra être plus ouverte : certains suivront le concert au plus près de la scène, d’autres resteront davantage du côté du bar ou du hall. L’enjeu est de mieux différencier les espaces et les usages. Jusqu’ici, dans l’ancien Club, tout se concentrait au même endroit : scène, bar, restauration, discussions, avec en plus la régie qui occupait une partie de la salle. Les travaux doivent permettre de mieux faire cohabiter ces fonctions. Sans changer la nature du lieu pour autant : « On reste une salle de concert », rappelle Antoine Thibault. Mais l’idée d’un lieu de vie, où l’on peut aussi venir se retrouver, prend désormais une place plus affirmée dans le projet.

Le succès des jeudis a changé la donne
La transformation du Club est aussi directement liée à une évolution engagée en 2022 : le succès des concerts gratuits du jeudi, qui réunissent aujourd’hui en moyenne autour de 120 personnes. Leur transfert dans la grande salle pendant les travaux a permis d’absorber plus facilement cette fréquentation et de limiter les refus d’entrée. Le futur Club a donc été pensé en partie à partir de cette nouvelle réalité. Son agrandissement doit aussi ouvrir le jeu sur le plan artistique. Jusqu’ici, avec un plateau de quatre mètres sur quatre, certaines formations trouvaient vite leurs limites : un trio rock ou un projet électronique pouvait s’y installer sans difficulté, mais l’accueil devenait plus compliqué dès qu’il fallait faire entrer plusieurs instrumentistes ou des cuivres. Le nouveau plateau permettra ainsi d’élargir les esthétiques programmées et d’accueillir des groupes aux configurations plus étoffées.
Une autre piste est à l’étude : accueillir un groupe en résidence pendant plusieurs jours, avant de conclure ce temps de travail par un concert, gratuit le jeudi ou payant le week-end. L’idée est de proposer aux artistes un espace de création dont les dimensions se rapprochent davantage de celles qu’ils retrouveront ensuite en tournée.

Aller chercher une nouvelle génération
Le nouveau Club doit aussi servir un autre objectif, moins visible que les travaux mais tout aussi central pour Antoine Thibault : faire venir une nouvelle génération de spectateurs. Selon lui, le concert n’est plus un réflexe aussi naturel qu’il a pu l’être. « La sortie à un concert, ça a toujours été une habitude assez ancrée. Il n’y avait pas à se poser la question : tiens, on va au concert. C’est moins le cas pour les plus jeunes générations. »
Cette volonté de toucher davantage les étudiants passe par exemple par des formats qui ne reposent pas uniquement sur le concert. Jeudi, pour la soirée de rentrée, le Chato’do associera ainsi le live de M.A.O. Cormontreuil à un atelier de sérigraphie dès 18 h 30, puis à un karaoké après le concert, avec l’association La Vitrine Itinérante. Une manière de faire de la soirée un moment plus large, où l’on peut venir pour la musique, mais aussi pour participer, rester, discuter et découvrir le lieu autrement.
Si le Chato’do peut s’appuyer sur un public fidèle, l’enjeu est de préparer la suite. Antoine Thibault le résume avec humour : « Ce serait bête qu’on se retrouve à dire : tiens, c’est bizarre, les gens en ont marre d’être debout, ils ne viennent plus au Chato’do parce qu’on a mal au dos, et qu’on n’ait pas fait un peu le boulot de fond pour faire venir à nous les plus jeunes générations. » La programmation sera l’un des leviers, mais pas le seul.
Le paradoxe géographique du Chato’do
Pour attirer davantage d’étudiants de l’INSA, de l’IUT ou de l’École de la nature et du paysage, un obstacle très concret demeure : l’accès au Chato’do. Des échanges ont récemment été engagés avec Azalys, explique Antoine Thibault, sans qu’une solution immédiate soit encore arrêtée. Le lieu souffre en effet d’un paradoxe assez net : facile à rejoindre en voiture à l’échelle de l’agglomération ou de la région, il l’est beaucoup moins depuis le centre-ville lorsqu’on ne dispose pas de véhicule. « On est très accessibles au niveau de la région parce que Blois est au centre, on est très accessibles en voiture […] mais on n’est pas du tout accessibles du centre-ville si t’as pas de voiture. » Et même à pied ou à vélo, le trajet n’a rien d’évident avec un environnement peu agréable et peu engageant, qui ne donne pas forcément envie de faire le déplacement jusqu’au lieu.

Autour du Chato’do, le décor est surtout celui d’une zone d’activités. « Un bassin d’emploi, en fait, et il s’arrête quand nous on commence. » Cet isolement a au moins un avantage : la salle peut fonctionner sans les contraintes de voisinage auxquelles sont confrontés d’autres lieux culturels. Mais il la prive aussi du passage et de la vie quotidienne d’un quartier habité.
Le bâtiment lui-même accentue cette mise à distance. Massif, peu ouvert sur l’extérieur, avec une entrée assez discrète, il ne donne pas forcément à voir ce qui s’y passe. Pour quelqu’un qui ne connaît pas déjà le Chato’do, pousser la porte peut donc demander un premier pas supplémentaire. D’où la nécessité, selon Antoine Thibault, de faire le chemin dans l’autre sens : « À nous d’aller chercher un peu les gens, pour leur dire qu’on fait des trucs super et qu’on a beau vivre dans le noir, on est quand même gentils ! »
Et si les abords changeaient eux aussi ?
Le nouveau directeur veut aussi élargir la réflexion aux abords du Chato’do. Après un été marqué par de fortes chaleurs, il pointe les limites d’un environnement très minéral, rapidement difficile à investir dès que les températures grimpent. Rien n’est encore arrêté, mais plusieurs pistes sont évoquées : davantage de végétalisation, des aménagements plus adaptés aux usages extérieurs et, pourquoi pas, un travail mené avec des étudiants pour imaginer ce que pourrait devenir le site. Cette réflexion rejoint l’un des fils directeurs du futur projet : la transition écologique, aux côtés du renouvellement des générations et de la diversification des publics.
Un « numéro d’équilibriste » pour la programmation
La diversification ne consiste pas à suivre toutes les tendances du moment. Le Chato’do reste une Scène de musiques actuelles généraliste, avec un équilibre à trouver entre les esthétiques, les générations, les artistes en développement et ceux déjà bien identifiés par le public. La place des femmes dans les programmations fait également partie des points de vigilance. « C’est un numéro d’équilibriste à chaque bouclage de com et de programmation », confie Antoine Thibault. Et le choix ne manque pas : un jour, Rémy Saysana, chargé de communication de la salle, a compté 145 propositions reçues en une seule journée, presque toutes venues d’artistes, de producteurs ou de tourneurs.
Mais pendant que le Chato’do cherche à préserver cette diversité et cette proximité avec les artistes, l’économie du spectacle vivant se concentre de plus en plus autour des grands producteurs, des artistes les plus visibles et des salles de grande capacité. Les exigences techniques suivent le même mouvement : camions supplémentaires, besoins électriques plus importants, décors plus imposants, productions toujours plus lourdes. Pour certaines tournées, la limite qui empêchait autrefois le Chato’do de se positionner était surtout financière. Elle devient désormais aussi technique.
À cela s’ajoutent les grandes salles, les arenas, l’augmentation du prix des billets et désormais l’arrivée de pratiques comme la tarification dynamique, où le prix varie en fonction de la demande. Le directeur y voit la conséquence d’une évolution plus profonde : pendant longtemps, la tournée servait aussi à vendre des disques. Aujourd’hui, le live est lui-même devenu l’un des principaux moteurs économiques de l’industrie musicale. « Il y a une sorte de fuite en avant de l’industrie du live aux gros événements. »
L’une des missions premières d’une SMAC est d’intervenir très tôt dans le parcours des artistes, en donnant une scène à des groupes encore émergents et en permettant au public de faire de vraies découvertes. Plusieurs artistes passés par le Chato’do ont ensuite changé de dimension. Avec, quelques années plus tard, cette remarque que l’équipe entend régulièrement : « Si j’avais su, je serais venu. » Mais c’est justement tout l’enjeu : les programmer avant qu’ils ne deviennent évidents pour tout le monde. « Je suis content qu’il y ait 70 personnes devant un groupe un peu pointu […] et je suis content qu’il y ait 600 personnes qui ont la banane et qui soient venues une fois par an au Chato’do. Moi, les deux, ça me va. »


