À Blois, François Ruffin appelle à « une bronca » au sein du Parti socialiste

Présent à Blois en ce weekend de CamPuS du Parti socialiste, François Ruffin s’est offert ce samedi 29 août une escapade à L’Arboré Sens, loin du format des grandes tables rondes. Devant militants, élus et sympathisants venus de plusieurs sensibilités de gauche, le candidat à l’élection présidentielle a développé son diagnostic : l’ordre libéral s’épuise, mais c’est aujourd’hui le Rassemblement national qui semble le mieux placé pour en recueillir les fruits. Sa réponse tient dans une formule : « réconcilier gauche et populaire ». Une ambition qui passe, selon lui, par le travail, l’écologie et l’unité, mais qui se heurte immédiatement à la question de la primaire organisée autour du PS et de Place publique.
À quelques rues du CamPuS socialiste, le décor change. À L’Arboré Sens, les participants, trop nombreux pour tous trouver place à l’étage de l’établissement blésois, s’installent autour des tables tandis que certains restent debout. Les questions et prises de parole viennent directement de la salle. Dans le public, Alexis Corbière, Marc Gricourt et plusieurs personnalités socialistes locales. Autour de François Ruffin se retrouvent aussi des responsables politiques venus d’horizons différents : Sophie Taillé-Polian, députée membre de Génération.s, responsable du programme et porte-parole de sa campagne ; Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel, de la Gauche républicaine et socialiste (GRS) ; ainsi que Stéphane Delpeyrat-Vincent, maire socialiste de Saint-Médard-en-Jalles.

Un ordre libéral qui « s’effondre aux yeux des gens »
Pour poser son diagnostic, François Ruffin convoque Gramsci et l’idée d’un « détachement de l’idéologie dominante ». Il égrène les mots qui, selon lui, ont structuré plusieurs décennies de discours économique : « concurrence, croissance, mondialisation, compétitivité, marché ». Des termes qui, estime-t-il, « ne sont plus des mots qui enthousiasment, mais sont des mots qui dégoûtent ». Son raisonnement est celui d’une crise de confiance plus profonde qu’un simple rejet du gouvernement. Les salaires, le déclassement, les services publics, les conséquences des canicules ou encore les incendies deviennent chez lui les manifestations concrètes d’un même épuisement. « Leur ordre, l’ordre libéral, en fait, est en train de s’effondrer aux yeux des gens. Les gens ont un profond désir d’autre chose », affirme-t-il.
D’où le paradoxe qu’il place au centre de son intervention. Face à l’échec qu’il prête aux libéraux, les forces antilibérales devraient selon lui se trouver en situation de conquérir le pouvoir. Or c’est l’extrême droite qu’il voit aujourd’hui en position de force. « Si on laisse faire l’Histoire, c’est une entrée à l’Élysée de Marine Le Pen, de l’extrême droite et du Rassemblement national », prévient-il. Pour Ruffin, la responsabilité de la gauche est donc d’empêcher ce scénario. Non seulement parce qu’elle risquerait de perdre une nouvelle présidentielle, mais parce que les conséquences, insiste-t-il, ne seraient pas également réparties : « Ce n’est pas moi qui aurai à payer le plus fort prix. Le plus fort prix, il sera payé par les immigrés, il sera payé par les enfants des quartiers […] il sera payé par les femmes aussi. » C’est à partir de là qu’il formule l’objectif qui traversera pratiquement toute la rencontre : « Ma grande bataille, c’est de réconcilier gauche et populaire. »
Hollande, Mélenchon : deux ruptures avec le populaire selon Ruffin
Cette reconquête suppose d’abord, dans son analyse, de regarder ce qui a éloigné une partie des catégories populaires de la gauche. François Ruffin ne ménage pas le quinquennat Hollande. Il va jusqu’à qualifier cette période de « machine à accélérer le vote RN ». Mais la critique ne s’arrête pas à l’ancienne majorité socialiste. De l’autre côté, il estime que La France insoumise a réussi à recréer un lien avec une partie des quartiers populaires, mais pas avec « la France populaire de manière générale ». Dans sa lecture, le problème de la gauche est donc double : avoir perdu une partie du monde ouvrier et employé pendant les années de gouvernement socialiste sans être parvenue, depuis, à reconstruire une coalition populaire suffisamment large.
Le député du groupe Écologiste et Social refuse dès lors de revenir au schéma des « deux gauches irréconciliables ». Il rappelle la Nupes puis le Nouveau Front populaire pour contester l’idée que les divergences rendraient tout accord impossible. À l’Assemblée nationale, avance-t-il, les différentes composantes de la gauche votent très souvent ensemble. Mais il voit aujourd’hui deux pôles se reconstituer autour de Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann, avec le risque, selon lui, de « se partager la gauche comme des parts de marché ».
« Là on a une primaire qui va de Raphaël à Glucksmann ! »
C’est précisément là que surgit le conflit sur la primaire. Ruffin rappelle avoir plaidé pour une consultation extrêmement large. « Moi, j’étais favorable à une primaire qui aille de Poutou à Hollande. Vous voyez comme j’étais prêt à embrasser très large ! Et là on a une primaire qui va de Raphaël à Glucksmann ! » Il lui assignait trois fonctions : départager les nombreuses personnalités disponibles à gauche, créer du « débordement » en faisant participer des centaines de milliers, voire des millions de citoyens, et enlever aux appareils politiques le dernier mot. « Ce ne sont pas les appareils qui décident, ce sont les gens », résume-t-il.
Ce projet n’est plus celui qui est aujourd’hui organisé autour du PS. Le 9 juillet, les militants socialistes ont rejeté à 55,5 % contre 44,5 % l’option soutenue par Olivier Faure d’une primaire très ouverte, accessible aux sympathisants pour deux euros. Ils ont privilégié un périmètre centré sur le « pôle socialiste ».*
« Un suffrage censitaire »
À L’Arboré Sens, le candidat Ruffin reprend et développe la critique qu’il venait également d’exprimer publiquement au CamPuS : celle d’un « suffrage censitaire » et d’un dispositif qu’il juge « antipopulaire ». Devant le public, il pousse l’image plus loin. « C’est comme si on était à l’entrée d’une boîte de nuit et que le vigile venait dire : “On ne veut pas d’untel, d’untel et d’untel.” » Puis viennent les électeurs eux-mêmes. Ruffin considère le tarif comme une barrière supplémentaire alors même que, selon lui, ouvriers, employés, auxiliaires de vie ou aides à domicile ne manifestent déjà pas spontanément une grande proximité avec le PS. Il convoque alors l’histoire socialiste : « Est-ce qu’on imagine Jean Jaurès qui viendrait dire aux ouvriers de Carmaux : “Vous avez à payer 15 euros pour choisir votre député” ? Est-ce qu’on imagine Léon Blum, au moment du Front populaire, venir dire : “Vous aurez à payer 100 balles pour avoir votre ticket d’entrée et pouvoir vous exprimer” ? C’est impensable. » Et François Ruffin poursuit : « C’est parce que je suis fort que l’appareil a réagi comme ça. » Il s’appuie notamment sur les 100 000 soutiens que sa campagne affirme avoir recueillis en quinze jours au mois de février. « Ils se sont dit : “Putain, mais alors on va se faire balayer !” », lance-t-il.
Pour le député de la Somme, l’erreur serait surtout de penser qu’une organisation aujourd’hui affaiblie électoralement pourrait se permettre de réduire encore son périmètre. « Aujourd’hui, on a, excusez-moi, un Parti socialiste rétréci, riquiqui », lance-t-il, avant de juger absurde de ne pas chercher à élargir à d’autres composantes de la gauche, notamment celles issues de LFI.
Mais François Ruffin ne s’en tient pas au constat. Devant les militants et responsables socialistes présents dans la salle, il les appelle directement à contester ce choix de l’intérieur. « C’est vous, à l’intérieur du Parti socialiste, qui êtes en mesure de faire la bronca », lance-t-il. À ses yeux, le sujet dépasse largement les modalités d’une primaire : alors que le divorce entre la gauche — et singulièrement le PS — et les classes populaires est déjà profond, restreindre davantage l’accès au processus reviendrait à l’accentuer. « Ça relève d’une forme de suicide », estime-t-il. Pour François Ruffin, la bataille porte donc autant sur le choix d’un candidat que sur la capacité du Parti socialiste à rouvrir ses portes à un électorat dont il s’est progressivement éloigné.
Le « travaillisme climatique » comme tentative de ligne commune
Côté programme, Sophie Taillé-Polian défend une écologie étroitement liée au travail, qu’elle souhaite soustraire aux affrontements culturels et identitaires qui, selon elle, saturent aujourd’hui le débat public. La députée du Val-de-Marne est aujourd’hui responsable du programme et porte-parole de François Ruffin. À Blois, elle annonce la préparation d’un nouveau cahier de campagne consacré à ce que l’équipe appelle le « travaillisme climatique » : une écologie pensée à partir des métiers, de la production et des conditions concrètes de travail. « Nous allons sortir des propositions […] pour essayer de proposer une forme de nouvelle écologie, une écologie qui soit profondément en lien avec le travail », explique-t-elle.

La GRS choisit pourtant d’entrer dans la primaire
C’est ici que la séquence à L’Arboré Sens devient particulièrement révélatrice. Car ceux qui partagent une partie du diagnostic de François Ruffin n’en tirent pas tous les mêmes conclusions stratégiques. Trois jours plus tôt, la Gauche républicaine et socialiste a annoncé qu’elle participerait à la primaire initiée par le PS et Place publique. Le mouvement affirme vouloir y défendre une gauche « authentique, crédible, ayant tiré les leçons du passé », tournée notamment vers les classes populaires et moyennes. À Blois, Marie-Noëlle Lienemann explique que la GRS a non seulement choisi d’entrer dans la primaire, mais qu’elle s’oriente vers une candidature d’Emmanuel Maurel, à condition que ses militants la valident. Celui-ci expose le pari de son mouvement : puisque la primaire existe, il faut y entrer pour tenter d’en modifier l’orientation.

Au fond, la rencontre fait apparaître une convergence réelle sans encore dessiner de débouché commun. Autour des mêmes tables se retrouvent des responsables convaincus que la gauche doit renouer avec le travail, l’industrie, les services publics et les catégories populaires, tous préoccupés par la progression de l’extrême droite et critiques du bilan macroniste. Mais reste entière la question de savoir comment traduire ces convergences en candidature commune.
Le Parti socialiste apparaît ainsi sous tension. La GRS a choisi d’investir la primaire pour y défendre sa ligne de l’intérieur. François Ruffin, lui, estime que le dispositif retenu va précisément à rebours de l’élargissement dont la gauche aurait besoin. Sans pour autant se résoudre à une séparation durable entre des familles politiques qui continuent, sur de nombreux sujets, à partager le même logiciel. À Blois, la formule « Réconcilier gauche et populaire » a trouvé un terrain de discussion. Elle n’a pas encore trouvé son mode d’emploi. « Mais nous ne nous résignons pas ! », assure Sophie Taillé-Polian.

*Adopté le 25 août par le Parti socialiste et Place publique, « Choisir 2027 » autorise les sympathisants à s’inscrire pour participer au vote. Deux tours électroniques sont prévus les 9 et 10 octobre, puis les 16 et 17 octobre. Le droit de participation est fixé à 15 euros, avec un tarif de 10 euros pour les étudiants et les personnes non imposables. Les candidatures doivent être enregistrées entre le 1er et le 15 septembre.


