À Blois, l’association « Bégon & Grégoire, héritages blésois » veut ouvrir un débat sur l’esclavage, la mémoire et l’espace public

À Blois, une nouvelle association entend faire émerger un débat sur deux figures historiques que tout oppose. D’un côté, Michel Bégon, notable blésois durablement inscrit dans l’espace public, né à Blois et issu d’une famille de robe solidement enracinée. De l’autre, l’abbé Grégoire, évêque constitutionnel de Blois pendant la Révolution, lié à la ville non par la naissance mais par sa fonction, et resté dans l’histoire comme une figure majeure du combat contre l’esclavage et les préjugés de couleur.
Le lancement public de cette association, baptisée « Bégon & Grégoire, héritages blésois », doit passer par une projection-débat organisée mercredi 29 avril à 20 heures au cinéma Les Lobis autour de Furcy, né libre, film d’Abd Al Malik inspiré d’une histoire vraie et centré sur le combat judiciaire d’un homme tenu en esclavage à l’île Bourbon au début du XIXe siècle. Le réalisateur sera présent.

Bégon & Grégoire, héritages blésois
L’association, formellement créée à la fin du mois de février selon ses fondateurs (Louis Buteau, Catherine Lacassagne, Nicole Loza, Philippe Fioyi Ayikon, et Jean-Marie Génard), ne se présente pas comme un collectif de déboulonnage ni comme une structure vouée à la seule dénonciation. Dans l’entretien qu’ils ont accordé à Blois Capitale, Louis Buteau, Catherine Lacassagne et Christel Noslen décrivent au contraire une démarche qui veut d’abord faire connaître, contextualiser, transmettre, puis ouvrir un débat public sur ce que Blois fait de ses propres héritages.
La recherche historique a en effet établi qu’un mémoire signé par Michel Bégon en février 1683 figure parmi les textes préparatoires essentiels de l’édit de mars 1685, communément appelé Code noir. Le texte promulgué deux ans plus tard s’appuie sur deux mémoires successifs, celui de Jean-Baptiste Patoulet puis celui de Michel Bégon, le second étant le plus complet. Un homme né à Blois en 1638, ensuite administrateur colonial, a donc pris part à l’élaboration d’un texte majeur dans l’organisation juridique de l’esclavage colonial français.
Un nom très présent dans l’espace public blésois
Or, Michel Bégon n’est pas, à Blois, une figure obscure. Son nom continue de marquer l’espace public local : il est associé à une rue, à un collège, ou encore à la Maison de Bégon. Ce n’est pas un personnage secondaire de l’histoire locale. C’est au contraire une figure installée, presque familière, dont l’image publique a longtemps été dissociée de son rôle dans l’ordre esclavagiste.
Le premier objectif de l’association, tel que le formule Louis Buteau, est de faire connaître « cette facette de Michel Bégon » restée très peu connue. Non pour réduire le personnage à une seule dimension, mais pour empêcher qu’une mémoire locale continue de fonctionner par sélection et par oubli. L’association entend, dit Louis Buteau, « comprendre le personnage » et interroger « le cheminement » qui l’a conduit à tenir le rôle qu’il a tenu. Le but n’est pas de fabriquer un coupable idéal plus de trois siècles après les faits, mais d’ouvrir une lecture plus complète de ce qu’a été un notable blésois du XVIIe siècle, devenu un acteur important de l’administration monarchique et coloniale.
Face à Bégon, la figure de l’abbé Grégoire
Le second pilier du projet est l’abbé Grégoire. Là encore, la ville n’est pas convoquée par hasard. Grégoire n’est pas blésois d’origine : il est né en Lorraine. Mais il choisit Blois lorsqu’il est élu évêque constitutionnel en 1791, puis il représente le Loir-et-Cher sous la Révolution. Son lien avec la ville est donc institutionnel, politique et ecclésiastique, mais il est réel.
Au cœur du projet, Grégoire n’est pas seulement un contrepoint commode. Il permet de mettre en regard, à Blois même, deux héritages historiques antagonistes. D’un côté, un homme lié à la préparation d’un texte organisant l’esclavage colonial. De l’autre, une figure restée dans l’histoire française comme l’un des adversaires de l’esclavage et des théories d’infériorité raciale.
Louis Buteau le dit, l’association veut faire dialoguer ces deux personnages, alors même qu’ils ne sont pas de la même génération. L’écart chronologique ne lui paraît pas disqualifiant. Il est même au principe de la future création artistique : organiser une controverse entre deux figures séparées par près d’un siècle, mais que le territoire blésois rend aujourd’hui voisines dans la mémoire publique.
Une mémoire locale, mais pas un sujet seulement local
Les fondateurs insistent tous sur ce point : le sujet part de Blois, mais il ne peut pas rester enfermé dans le seul commentaire patrimonial local. Louis Buteau affirme que l’esclavage, le racisme, les discriminations d’hier et leurs effets dans le présent sont des questions qui dépassent très largement la ville. À ses yeux, le passé esclavagiste n’est pas seulement un objet historique ; il aide à comprendre des mécanismes encore actifs.
Cette dimension contemporaine a séduit Catherine Lacassagne, qui dit s’être engagée dans le projet à la fois au nom de ses valeurs humanistes et républicaines, et parce qu’elle a des origines familiales guadeloupéennes. L’infirmière explique aussi avoir été saisie par la découverte du rôle de Michel Bégon dans le Code noir.
Liée à la Maison de Bégon par ses activités d’habitante-relais, Christel Noslen, de son côté, explique avoir été interpellée en faisant des recherches sur le sujet. Selon cette blésoise, il ne s’agit pas de faire semblant de découvrir l’histoire, ni de s’indigner à retardement comme si tout devait être effacé. Il s’agit de connaître et de faire connaître, « sous tous les angles », un personnage historique important de Blois.
Produire autre chose qu’un simple signalement
L’ambition ici est donc d’ouvrir un débat mémoriel et citoyen, puis de le porter aussi par des formes artistiques et culturelles. Le projet phare annoncé est celui d’une pièce de théâtre. Dans l’esprit des fondateurs, cette pièce doit constituer l’élément central du dispositif. Elle mettrait en scène une controverse entre Bégon et Grégoire. L’association souhaite y associer des jeunes Blésois, non seulement comme spectateurs mais aussi, si possible, dans l’écriture et peut-être dans le jeu.
Le calendrier avancé est déjà précis. Une évocation du projet est prévue dès les prochains Rendez-vous de l’histoire, mais l’objectif principal est une présentation de la pièce en 2027, afin de laisser le temps de travailler avec les jeunes sur l’année scolaire 2026-2027. Les fondateurs citent parmi leurs premiers soutiens les Rendez-vous de l’histoire, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, la Maison de Bégon et la Ben Compagnie.
Ne pas confisquer le débat
Une question va surgir à Blois : que faire, à terme, d’un nom aussi visible que Bégon dans l’espace public si sa participation à l’ordre esclavagiste est mieux connue ? Faut-il renommer ? Ajouter ? Expliquer ? Ne rien toucher ? Sur ce point, les réponses des membres fondateurs sont prudentes mais convergentes. Ils disent ne pas vouloir préempter le débat. Tous tiennent à écarter l’idée d’un « déboulonnage » comme horizon premier. Ils le disent : leur intention n’est pas de changer immédiatement les noms de rues, de bâtiments ou d’équipements, ni de faire de Michel Bégon une cible sur laquelle on tirerait « à boulets rouges ».
À travers Bégon, une interrogation plus vaste sur le présent
Le débat souhaité pourrait glisser naturellement vers la situation contemporaine. Les fondateurs ne parlent pas du racisme comme d’une survivance abstraite. Ils parlent d’expériences vécues, de paroles libérées, d’un climat qui s’est durci ou qui, au minimum, laisse davantage s’exprimer ce qui auparavant restait plus feutré. Catherine Lacassagne raconte ainsi avoir eu à subir récemment du racisme à Blois, alors qu’elle ne l’avait pas vécu ainsi auparavant dans une ville où elle dit avoir des ancrages amicaux, familiaux et professionnels. Pour Louis Buteau, il y a aujourd’hui des combats encore à mener, et la compréhension de ce qui s’est joué hier peut aider à mieux saisir les discriminations d’aujourd’hui. Parler de l’esclavage, c’est remettre en jeu des mots très concrets : liberté, égalité, fraternité.


