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Avec L’Œuvre invisible, Ciné’fil clôt sa saison sur un fantôme de cinéma

Qu’est-ce qu’un film, au fond, lorsqu’il n’a jamais vraiment existé ? Qu’est-ce qu’une œuvre dont il ne resterait presque rien, sinon des traces, des affiches, des récits, des promesses, quelques bobines perdues, des témoins qui se souviennent, et l’ombre obstinée d’un homme qui voulut faire du cinéma sans jamais parvenir à offrir un film au public ?

C’est sur cette matière rare que l’association Ciné’fil a choisi de refermer sa saison 2025-2026 au cinéma Les Lobis. Lundi 22 juin, l’association blésoise proposera L’Œuvre invisible, documentaire d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov consacré à Alexandre Trannoy, cinéaste énigmatique des années 1950 à 1970, entouré de grands noms du cinéma français, mais demeuré sans œuvre visible. La soirée commencera à 19h30 par un temps convivial d’accueil, avant la projection à 20h30, en présence des deux réalisateurs.

Pour Godefroy Hirsch, de l’association Ciné’fil, le choix s’est imposé comme une évidence sensible. « Pour la fin de saison, on a choisi un film qui nous a énormément touchés », explique-t-il. Non pas seulement parce que le film parle de cinéma, ce qui suffirait déjà à retenir l’attention d’une association de cinéphiles, mais parce qu’il interroge ce qui précède parfois les films, ce qui les rend possibles, ce qui les empêche, ce qui les hante.

Une œuvre absente, une enquête réelle

L’Œuvre invisible se présente comme une enquête. Son objet : Alexandre Trannoy. Un nom qui, pour la plupart des spectateurs, ne dira rien. Et c’est précisément le point de départ du film. Trannoy aurait mené pendant plusieurs décennies des projets de longs-métrages, des tournages, des collaborations avec des acteurs, des producteurs, des scénaristes, sans qu’aucun film achevé ne soit finalement parvenu jusqu’au public.

Il ne s’agit pas d’un documentaire consacré à une filmographie oubliée, à un cinéaste injustement effacé des histoires officielles du septième art, dont il suffirait de retrouver les copies. Il s’agit d’un homme dont la trajectoire semble avoir épousé la forme même de l’inachèvement. Des projets annoncés, des images tournées, des affiches parfois réalisées, des collaborations prestigieuses, mais pas de film accompli. Rien, ou presque rien, qui permette de dire : voici l’œuvre.

L’un des épisodes les plus romanesques tient à ce premier long-métrage qu’Alexandre Trannoy devait présenter à Cannes. Sur la route, un accident de voiture. Les bobines brûlent. Le film ne sera pas projeté. Fait établi, légende embellie, reconstruction tardive ? Le documentaire avance dans cette zone incertaine où les preuves et les récits se frôlent sans toujours se rejoindre. Godefroy Hirsch insiste sur cette force du film : il ne ferme pas l’énigme.Il laisse travailler le doute. « Le film ne tranche pas. C’est ce qui fait toute sa richesse, au point que certains spectateurs sortent en disant : “Mais il n’a pas existé, ce gars-là, ce n’est pas possible.” » Ce trouble est au cœur du documentaire. Alexandre Trannoy a-t-il été un artiste empêché ? Un rêveur sublime ? Un homme incapable d’achever ce qu’il commençait ? Un manipulateur brillant ? Un mythomane ? Un cinéaste malchanceux ? Un metteur en scène de lui-même, plus que de ses films ?

Jean Rochefort, Anouk Aimée, Claude Lelouch : les témoins d’un homme insaisissable

Pour approcher ce cinéaste presque sans œuvre, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ont dû s’appuyer sur ce qui restait : des archives, quelques traces matérielles, et surtout des témoignages. Des figures majeures du cinéma français viennent évoquer Alexandre Trannoy, lui donner une consistance.

Jean Rochefort par exemple. « Il est extraordinaire, il vient nous parler d’Alexandre Trannoy, de tout ce qu’il a fait avec lui, à la manière de Jean Rochefort. » Le film convoque aussi Anouk Aimée, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Jacques Perrin, Édouard Baer. Tous, chacun à leur manière, contribuent à faire exister un homme dont les films ne sont pas là pour parler à sa place. « Ils viennent faire exister un réalisateur, faire exister un certain nombre de projets, mais, en fin de compte, de tout cela, il ne reste pas grand-chose », observe Godefroy Hirsch. Plus les témoins parlent, plus Trannoy prend corps ; plus il prend corps, plus son absence devient troublante. Un cinéaste peut-il exister sans film ? Une carrière peut-elle se résumer à ce qui fut tenté, annoncé, rêvé, puis perdu ? Le cinéma est-il seulement ce qui est montré, ou aussi ce qui fut désiré jusqu’à l’obsession ?

Le cinéma comme art de l’illusion

À travers Alexandre Trannoy, L’Œuvre invisible parle d’abord du cinéma. Et de son principe même : l’illusion. « C’est un très beau film sur le cinéma. C’est un très beau film sur l’illusion, qui est quand même l’un des ressorts extraordinaires du cinéma », souligne Godefroy Hirsch. Depuis les premiers films, depuis cette sidération fondatrice d’un train arrivant en gare de La Ciotat, le cinéma repose sur une convention acceptée : le spectateur sait qu’il regarde une image, mais il entre dans le monde qu’elle lui propose. Il sait que l’écran ment, et pourtant il consent à cette vérité particulière du mensonge. Avec Alexandre Trannoy, l’illusion n’est plus seulement sur l’écran. Elle entoure la figure du cinéaste lui-même.

Un film né lui aussi dans la difficulté

La force de L’Œuvre invisible tient aussi à son effet miroir. Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ont consacré de longues années à cette enquête. Ils se sont lancés à la recherche d’un homme dont il restait peu de photos, peu d’images, peu de certitudes. Comment raconter une œuvre absente sans tomber dans le commentaire plat, l’hommage convenu ou la fascination pour le mystère ?

Selon Godefroy Hirsch, cette difficulté est devenue l’une des matières du documentaire. « Ils partaient évidemment à la recherche d’un type dont on n’a quasiment pas de photos, seulement quelques articles de presse, et de très, très beaux témoignages. » Le manque d’archives, au lieu de condamner le film, oblige les réalisateurs à inventer une forme : photos retravaillées, fil graphique, circulation entre témoignages et traces.

Le film a lui-même connu un parcours compliqué. « Il a été tellement difficile à réaliser que les deux réalisateurs ont dû, à un moment, se passer de producteur », raconte Godefroy Hirsch. Tembouret et Rodionov ont enquêté sur un homme qui n’achevait pas ses films, tout en affrontant eux-mêmes le risque de ne pas parvenir à achever le leur…

Pour les cinéphiles, mais pas seulement

Le sujet pourrait sembler réservé aux amateurs très avertis. Un cinéaste inconnu, des films jamais vus, des noms de l’âge d’or du cinéma français, une enquête sur les marges de l’histoire officielle : tout cela pourrait dessiner un objet de niche. Godefroy Hirsch s’en défend. Pour lui, L’Œuvre invisible peut toucher bien au-delà du cercle des cinéphiles.

« Bien entendu, cela intéresse les cinéphiles, mais cela peut aussi intéresser le grand public, notamment parce que les témoignages des acteurs et des témoins sont absolument extraordinaires. » Il y a une enquête, presque un roman. Il y a des personnages. Il y a un homme que l’on cherche. Il y a des images qui manquent. Il y a des souvenirs.

Ciné’fil, une saison de cinéma et de médiation

Si cette soirée clôt la saison de Ciné’fil, elle rappelle aussi le rôle singulier de l’association dans la vie culturelle blésoise. De septembre à juin, Ciné’fil accompagne une trentaine de semaines de programmation aux Lobis, avec un film par semaine. « Tous les lundis soir, il y a des membres de Ciné’fil qui sont là pour présenter le film qui va être projeté tout au long de la semaine », explique Godefroy Hirsch.

Pendant l’été, Ciné’fil préparerà la suite. La saison 2026-2027 se construira dans les semaines à venir, avant une reprise en septembre. Mais la fin de la programmation en salle ne signifie pas l’arrêt de l’activité. Au contraire, l’été ouvre une autre période pour l’association : celle des projections hors les murs.

Trois pieds pour faire tenir le cinéma debout

Godefroy Hirsch décrit Ciné’fil comme une association reposant sur trois pieds. Le premier est la programmation aux Lobis. Le deuxième concerne les projections hors les murs, notamment en été. Le troisième s’adresse à des publics particuliers, avec le soutien à l’option cinéma au lycée et des interventions en prison, avec le SPIP, autour du cinéma auprès des détenus.

Cette manière de faire vivre le cinéma dépasse largement la logique de la salle obscure. Ciné’fil intervient dans le territoire, avec des associations, dans des quartiers, dans des espaces publics. L’association a ainsi lancé sa saison d’été le 6 juin, dans les jardins de l’Évêché, avec Latino Cultura, autour d’un film guatémaltèque. Le plein air change l’expérience. Il y a l’écran, bien sûr, mais aussi la nuit, les bruits de la ville, les corps installés autrement, l’attention collective qui se fabrique sous le ciel.


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