Cambriolée, ruinée, mais pas résignée : Laurène Bailly veut relancer sa ferme bio

Dans les rues de Blois, Laurène Bailly, 39 ans, fait aujourd’hui la manche pour tenter de tenir. Installée depuis 2011 à la ferme des Grotteaux, à Huisseau-sur-Cosson, cette maraîchère bio a vu son exploitation s’arrêter net après deux cambriolages survenus en 2025, à quelques semaines d’écart. Depuis, la ferme ne produit plus. Privée de ses tracteurs, de sa voiture, de son matériel, d’équipements de la maison, confrontée ensuite à la coupure de l’électricité puis à l’impossibilité de remettre seule le site en état, elle a craqué moralement et quitté les lieux pour vivre chez ses parents avec son petit garçon. Sur place, les serres, les bâtiments et les dépendances sont toujours là, mais tout dit l’arrêt : champs envahis, maison dégradée par des squats, équipements manquants, activité suspendue. En quelques semaines, une exploitation construite sur quinze ans (depuis ses 23 ans) a basculé dans l’abandon.

Aujourd’hui, Laurène Bailly dit vouloir repartir, relancer la ferme des Grotteaux. À condition de retrouver un minimum de matériel, de trésorerie et de moyens. Et c’est là que chacun, chacune peut apporter sa pierre.
Une ferme achetée en 2010, lancée seule en 2011
La ferme des Grotteaux n’est pas une exploitation reprise dans la continuité d’une histoire familiale. Laurène Bailly l’a achetée le 16 novembre 2010 pour s’y installer officiellement le 1er janvier 2011, avec un objectif immédiat : produire des légumes dès le printemps suivant pour alimenter une AMAP. Au moment de l’acquisition, rien ou presque n’était en place. « Il n’y avait pas de clôture, il n’y avait pas de serre, il n’y avait pas de forage », dit-elle. Les anciens propriétaires avaient eu des moutons et un peu de vigne, mais étaient retraités depuis des années. Mais la volonté était là. « En six mois, je me suis installée. » Le site représente 2,5 hectares, avec la maison, le bâti et les champs. Aujourd’hui, précise-t-elle, l’ensemble est payé. Le prêt principal avait été contracté sur quinze ans ; le prêt d’entreprise, sur sept ans, était soldé depuis longtemps.

Un projet agricole à taille humaine, sans grosse structure
Laurène Bailly décrit une ferme volontairement maintenue à une échelle modeste. « Moi, c’était un choix de ne pas prendre d’employé, et puis de ne pas avoir non plus une grosse structure. » Elle travaille seule, avec ponctuellement des stagiaires et du woofing.
La production est diversifiée : courgettes, concombres, tomates, aubergines, poivrons, carottes, radis, salades, pommes de terre, haricots. L’objectif est de composer des paniers de légumes. Une partie de l’activité passe par l’AMAP pendant plusieurs années. « Pendant sept ans, j’ai fait les paniers », résume-t-elle. À cela s’ajoutent de la vente à la ferme, des marchés, des surplus écoulés localement, ainsi qu’un peu de fruit : pommes, mirabelles, quetsches, cerises. Deux poulaillers sont construits, pour aller jusqu’à 200 poules. Un volet ensuite réduit, notamment après la naissance de son fils.

Une formation locale, entre maraîchage, environnement et animation nature
Originaire de Vineuil, Laurène Bailly inscrit son parcours dans une histoire locale. Son père a été boucher-charcutier et éleveur de vaches à Vineuil ; son grand-père tenait auparavant la boucherie familiale. Elle suit pour sa part une autre voie, mais sans rompre avec le travail de la terre. Elle passe par le lycée horticole de Blois, où elle prépare un bac professionnel en production horticole, option production légumière et florale, avec mention européenne. Elle effectue un stage chez un maraîcher de Vineuil, puis un autre aux Pays-Bas dans des serres. Elle poursuit ensuite avec un BTS Gestion et protection de la nature.
Dans son esprit, agriculture et environnement ne s’opposent jamais. Hors de question d’utiliser un pesticide. « On travaille le sol, on protège la biodiversité, on est dans un environnement et il faut le préserver pour le futur. » Laurène évoque aussi son goût pour la transmission : « J’aime bien parler, j’aime bien animer. »
À Huisseau, un lieu de production, mais aussi de vie
Autour des cultures, elle avait aussi développé d’autres présences : chevaux, basse-cour, oies, dindon. La ferme des Grotteaux, c’est sa maison, son espace, une vie avec des animaux, des saisons, un cadre de vie idéal pour son fils. « Mon père me dit de vendre la ferme. Mais moi, je ne veux pas. Elle est finie de payer. C’est ma maison. Mon fils est né ici. C’est un beau lieu, c’est agréable quand tout est en état, c’est magnifique à vivre. »
Un parcours ornithologique aussi
L’une des particularités de la ferme des Grotteaux tenait aussi à un parcours ornithologique mis en place avec la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Des bornes avaient été installées. L’idée était cohérente avec le parcours de Laurène Bailly, entre maraîchage bio, observation du vivant et sensibilisation.

Deux cambriolages en 2025
Le point de rupture tient en deux épisodes successifs, deux cambriolages, en mai 2025. « Il y a eu un premier cambriolage où on a volé un tracteur ainsi qu’un outil. » Puis les auteurs reviennent peu après. « Ils sont revenus quelques semaines après, et là ils ont tout pris. Ils ont pris l’autre tracteur, la voiture, tout, vraiment tout ! », explique-t-elle, les larmes aux yeux. Aux tracteurs et à la voiture s’ajoutent de nombreux outils et équipements, agricoles ou domestiques. Elle cite notamment du matériel d’atelier, un chauffe-eau, des radiateurs, la chaudière… Une immense partie de ces biens ne sera pas indemnisée. Le préjudice total est évalué par elle à environ 55 000 euros. L’assurance, dit-elle, ne lui a versé que 1 747 euros, « pour juste quelques outils ». Beaucoup d’éléments volés ne sont pas pris en compte, soit parce qu’ils n’étaient pas couverts de manière adéquate, soit parce qu’ils étaient anciens et sans facture.
Une enquête sans suite
Après le signalement des vols, la gendarmerie intervient rapidement. « En un quart d’heure, ils étaient sur place. Ils ont fait les relevés d’empreintes », raconte Laurène. Dans la maison, elle dit avoir vu des traces nettes, jusque dans la chambre de son fils. Selon elle, les gendarmes lui ont alors indiqué qu’elle avait probablement été observée en amont, le second cambriolage étant survenu pendant une absence de deux jours. Elle souhaite l’exploitation d’images de vidéosurveillance. Cette demande n’aboutit pas. « On m’a dit, mot pour mot : “Ça fait bien trop d’heures de visionnage pour nous.” » À ce jour, l’affaire est, selon elle, « classée sans suite ».
Après les vols, l’impossibilité de continuer
Le choc matériel se double immédiatement d’un blocage concret. Les cambriolages surviennent à un moment décisif du calendrier agricole. « Au mois de mai, c’est là où justement, mai-juin, c’est là où on plante tout. » Sans tracteur, sans outils, sans capacité d’intervention dans les champs, sans argent, elle ne peut plus suivre.
« Je n’avais plus d’outils, je ne pouvais plus rien faire dans les champs. » Ce qui était déjà planté tient un temps : « Il y avait des tomates encore, un petit peu, des choses comme ça qui étaient plantées. » Mais très vite, la situation se dégrade encore avec la coupure de l’électricité. Or le forage fonctionne à l’électrique. « Sans eau, pas de légumes, ça c’est sûr. » Impossible de continuer. C’est le burn-out.

« J’ai perdu pied »
C’est à ce moment-là que l’effondrement devient aussi psychique. Elle part vivre chez ses parents. La ferme, elle, reste en l’état. « J’ai tout laissé. J’ai perdu pied », dit-elle lorsqu’elle revient sur les semaines qui suivent. Elle emploie aujourd’hui le mot de dépression, qu’elle dit ne pas avoir voulu poser tout de suite. « J’en parle maintenant, mais bon au début je ne mettais pas trop un nom dessus. »
Ce qu’elle décrit est celui d’un après marqué par la sidération, la répétition des mêmes questions, l’impossibilité de se remettre en mouvement. « Toujours les mêmes questions : pourquoi on m’a fait ça ? Pourquoi ils m’ont tout pris ? Pourquoi on m’a tout cassé ? » Elle ajoute : « On ne le saura jamais. Donc il faut arrêter de penser au pourquoi. Désormais, il faut penser à l’avenir. »
Une ferme encore debout, mais à l’arrêt
Sur place, le site donne aujourd’hui à voir cette suspension. Les serres sont encore là, les dépendances aussi, le forage existe toujours, mais rien n’est réellement en ordre de fonctionnement. Dans les champs, l’herbe a repris. « Il y a même des petits arbres qui ont poussé. »

La maison, de son côté, n’est plus habitable en l’état. Laurène explique que des passages ont encore eu lieu après les cambriolages, avec à l’évidence du squat. De l’eau a coulé dans la maison, des robinets ayant été ouverts en son absence. Le chauffage a disparu. « Ils m’ont pris ma chaudière, ils m’ont pris tous mes radiateurs. Donc je n’ai plus de chauffage. » La jeune femme dit aussi ne plus avoir de poêle à bois dans la cuisine. La salle de bain est à reprendre. La porte est endommagée. Des souris sont passées. « Il y a de l’eau noire partout dans la maison », résume-t-elle. À l’extérieur comme à l’intérieur, tout indique un lieu qui n’est pas ruiné au point d’être perdu, mais qui a été désossé et laissé sans continuité. Il y a du travail, mais tout est encore possible.
À Blois, la manche pour tenir
Ce cauchemar a conduit Laurène à faire la manche chez Auchan. Éconduite, elle s’est déplacée dans le centre-ville de Blois. Car, même si ses parents l’hébergent, eux-mêmes ont des moyens limités. « Il y a mon fils, il y a moi, il y a l’assurance de la maison, la mutuelle, tout ça ils en ont pris la charge. Et il n’y a plus d’argent. Ça m’a fait faire quelque chose de mes journées aussi. » L’image est rude : une agricultrice bio installée depuis quinze ans, propriétaire d’une ferme désormais entièrement payée, réduite à demander de l’aide dans les rues de Blois pour acheter de quoi nourrir sa famille alors que son outil de travail lui a été ôté.
Ce qu’il lui faudrait pour se relancer
Pour relancer l’activité, Laurène Bailly estime qu’il lui faudrait environ 30 000 euros. À cela s’ajoutent environ 6 000 à 6 500 euros de dettes, notamment liées à l’électricité et à son label bio. Sur le plan matériel, elle liste des besoins précis : un tracteur, un gyrobroyeur, un rotavator, un cover crop, des outils de base, des graines. Elle précise qu’elle possède encore un petit semoir poussé, mis à l’abri chez ses parents, et qu’elle n’a pas besoin d’un parc matériel démesuré. « Pas un gros panel d’outils », mais le minimum pour travailler. Sa banque a refusé de lui prêter de l’argent. Or, c’est le nerf de la guerre. De son combat.

Sur la capacité à repartir, elle se montre nette. « En six mois, même moins de six mois… » Le nettoyage ne l’effraie pas en soi. Dans les champs, dit-elle, la remise en état peut aller assez vite avec les bâches occultantes qu’elle utilisait déjà. Ce qui manque, ce sont les moyens de relancer correctement la mécanique.
La reprise qu’elle imagine ne serait pas forcément un retour à l’identique. Elle parle d’une production « assez simple », moins éclatée, recentrée sur des légumes qu’elle sait produire et vendre : tomates, courgettes, aubergines, poivrons, concombres, haricots, pommes de terre. Elle évoque aussi l’idée de l’endive bio, peu présente localement.
Sur un point, elle ne veut pas changer : le bio. « Ah oui, toujours ! » Elle insiste sur sa manière de travailler, sans pulvérisateur, sans traitements, y compris ceux autorisés en agriculture biologique. « Même la bouillie bordelaise sur mes tomates, je n’en ai jamais fait. » Pour les débouchés, elle cite plusieurs pistes : retrouver une AMAP, reconstituer un réseau de clients le vendredi après-midi et le samedi matin à la ferme, refaire des marchés. Aujourd’hui, Laurène Bailly est prête à repartir. Il lui manque les moyens.
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