Annie Raveau, le mystère au-delà du réel
À la Galerie Wilson, en Blois-Vienne, les tableaux d’Annie Raveau ouvrent des brèches. On y entre par une colonne, une ruine, une lumière, un morceau d’architecture suspendu, puis les repères lâchent. Ni époque précise, ni lieu identifiable : seulement la sensation d’un monde ancien, déplacé, recomposé, qui aurait survécu quelque part hors du temps. L’artiste part volontiers du réel. Elle ne s’y attarde pas longtemps. « Je le transforme malgré moi », explique-t-elle à Bruno Bianchi, lui-même artiste, face aux œuvres présentées ce mois-ci. Il rebondit aussitôt : « Pourquoi malgré toi ? Tu sembles le subir ? » Annie Raveau sourit à cette idée. « Mais c’est plutôt agréable. C’est une évasion, en fait. C’est plus fort que moi. J’ajoute des choses qui sont irréelles, qui ne peuvent pas arriver. » Bruno Bianchi pointe aussitôt le paradoxe : « Et pourtant, tu les concrétises. »

La peinture d’Annie Raveau prend sa source, dans cet entre-deux où le réel commence à perdre ses contours. Une architecture, un relief, une matière, parfois de la musique ou quelques mots suffisent à lancer le mouvement. Ensuite, les repères glissent, les formes se recomposent et le monde familier bascule vers un ailleurs qui n’obéit plus qu’à ses propres lois. « Il faut que ça déborde vers le rêve, vers l’imaginaire. Je ne peux pas expliquer pourquoi. »

« J’ai peut-être plus le sens du mystère que du merveilleux »
Annie Raveau a longtemps travaillé autour des colonnes. Elle les a déclinées, déplacées, recomposées, fidèle à son goût pour les séries et les thèmes, avant d’introduire peu à peu des volumes plus contemporains au milieu de ces réminiscences. Un tableau peut rappeler Delphes et faire pourtant surgir des sapins sous la neige. L’incohérence est assumée, recherchée. « C’est la construction qui me plaît, l’architecture, observe-t-elle. Ça me plaît de faire de l’architecture, mais de la rendre dans l’imaginaire. » Lorsque Bruno Bianchi l’interroge sur les motifs qui reviennent dans son travail, Annie Raveau répond : « L’espace-temps. » Il prolonge la pensée : « Finalement, te positionner dans un infini, ou peut-être plusieurs infinis ? » « Peut-être, oui », répond-elle. Elle repense alors à ses voyages picturaux dans l’univers, conçus « sans espace et sans temps » : « des infinis spatiaux mais des infinis temporels également ».
L’imaginaire d’Annie Raveau ne se cantonne pas aux architectures et aux paysages. Avec Les Prisonnières de leur passé (à gauche sur la photographie), il gagne les visages. Des masques foisonnent. Derrière ce motif affleure une réflexion très quotidienne sur la manière dont chacun se présente au monde. « On se met un masque pour être dans la société. » Il y a le masque que l’on offre aux autres, celui qui protège, celui qui facilite la vie sociale. Annie Raveau en évoque un autre, plus intime : celui que l’on peut finir par porter devant soi-même. La création Les Prisonnières de leur passé renvoie ainsi autant à ce qui a été vécu qu’à ce qui demeure obscur à soi-même. Ces femmes sont aussi prisonnières, précise-t-elle, « par le manque de leur propre connaissance ». Le passé prend dès lors une autre épaisseur. Il n’est plus seulement dans les pierres et les ruines ; il accompagne les êtres.

« La connaissance est lumière »
La Connaissance tranche par sa composition. Au-dessus d’un paysage sombre, traversé de ruines, une forme géométrique irradie. Elle paraît appartenir à un autre ordre que le monde qu’elle surplombe. Annie Raveau parle d’une « lumière géométrique » qu’elle s’est amusée à construire. La géométrie l’attire, et elle trouve ici une place inattendue au-dessus de ce paysage accidenté. « La connaissance vient de la lumière, vient du haut, et éclaire un peu le bas qui est en ruine », explique-t-elle. Une question suffit à déplacer légèrement la proposition : la connaissance vient-elle de la lumière ou est-elle elle-même lumière ? « La connaissance est lumière. » La dissonance fait la force de la composition : la rigueur d’une forme lumineuse suspendue au-dessus d’un monde blessé, sans que l’une absorbe jamais complètement l’autre.

Un univers reconnaissable, malgré les écarts
Les œuvres peuvent différer fortement par leur traitement, Annie Raveau reste pourtant reconnaissable. Sa manière, elle, accepte les écarts. Certaines toiles retrouvent les surfaces lisses et les tonalités bleu-gris qui lui sont familières. D’autres prennent de l’épaisseur sous le couteau et se chargent de bruns, d’ocres, de couleurs plus ardentes. D’un registre à l’autre, quelque chose persiste pourtant : ces architectures détachées du monde ordinaire, ces morceaux de sol en suspension, cette sensation que la gravité elle-même peut céder. La technique change ; l’espace demeure profondément sien.
La nature plus forte que les pierres
Les ruines occupent une place particulière dans cet imaginaire. « La nature est toujours plus forte que les pierres, ça me fascine toujours », glisse l’artiste. Elle évoque alors Hubert Robert, et son travail sur les ruines. Une construction peut avoir été pensée pour durer, afficher la puissance et la solidité ; il suffit de temps pour renverser le rapport de force. Alors, la ruine devient moins le souvenir d’un âge disparu que la mesure du temps. Elle montre ce que deviennent les architectures lorsque les hommes qui leur donnaient un usage, un nom ou une importance ne sont plus là.


