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De La Gradiva à Rebecca Zlotowski : le cinéma au cœur des Rendez-vous de l’histoire

À côté des conférences et du Salon du livre, les Rendez-vous de l’histoire abritent presque un autre festival. Pour l’édition 2026 consacrée aux « Marchands », le cycle cinéma réunit un peu plus de cinquante films et environ soixante-dix rendez-vous, entre projections, avant-premières, ciné-conférences, prix et rencontres. À sa tête, Jean-Marie Génard construit une programmation qui interroge aussi le cinéma comme industrie, comme source historique et comme manière de raconter le passé.

« C’est un festival inséré dans le très grand festival des Rendez-vous de l’histoire », résume Jean-Marie Génard. Et c’est le moins que l’on puisse dire. Entre le mercredi 7 et le dimanche 11 octobre, il sera possible de passer pratiquement toute son édition dans les salles obscures, sans jamais suivre le même fil : commerce et économie, Seconde Guerre mondiale, Ukraine, films de patrimoine, documentaires, fictions historiques, archives, avant-premières ou réflexion sur le cinéma lui-même.

Le responsable du cycle lui assigne trois fonctions. La première reste fidèle au principe des Rendez-vous de l’histoire : faire résonner le thème annuel à travers les images, qu’elles soient documentaires ou de fiction. La deuxième consiste à regarder le cinéma comme un objet historique et économique. La troisième s’affranchit du thème des « Marchands » pour suivre l’actualité du film d’histoire, ses formes et ses manières de travailler le réel.

Selon Jean-Marie Génard, le cycle rassemble habituellement 5 000 à 6 000 spectateurs en audience cumulée. Les capacités des salles imposent leurs propres limites, mais un public s’est installé au fil des éditions. « On a un public cinéma, ça, c’est clair », souffle le responsable.

Du sel du Sahara aux centrales d’achat

Pour « Les Marchands », la programmation voyage dans le temps, les métiers et les rapports sociaux. Avec Caravan to the Future, Alissa Descotes-Toyosaki suit une caravane du sel depuis l’Aïr, au Niger, à travers le Ténéré jusqu’à Bilma puis Kano, au Nigeria. Le documentaire s’intéresse à un commerce caravanier millénaire, à sa rentabilité, à son rôle social et même à cette question très concrète : que peut encore le chameau face au camion ? Deux projections sont prévues le vendredi 9 octobre, au Centre de la Résistance, de la Déportation et de la Mémoire (CRDM) puis à la Maison de Bégon, en présence de la réalisatrice.

À l’autre bout du spectre, La Guerre des prix d’Anthony Dechaux, avec Ana Girardot et Olivier Gourmet, plonge dans les rapports de force de la grande distribution. Une fille d’agriculteurs entre dans une centrale d’achat avec l’ambition de défendre le bio et les producteurs locaux avant de découvrir les méthodes d’un univers économique autrement plus rude. Le film sera accompagné par le réalisateur et Marie-Amandine Stévenin, présidente de l’UFC-Que Choisir.

Le samedi matin, « Paris-commerce : tout se vend, tout s’achète » remontera le temps à partir de quatre films des collections du CNC, de 1927 à 1966, complétés par des publicités commerciales. Quelques heures plus tôt, « Marchander son corps » rapprochera deux réalités que tout semble d’abord séparer : les prostituées lyonnaises mobilisées en 1975 et les nourrices du Morvan. Les historiennes Anne Jusseaume, Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust utiliseront ces films pour regarder ce que l’échange économique fait au corps et au travail des femmes.

Le patrimoine complète cette traversée. La Trace de Bernard Favre suit, en 1859, un colporteur savoyard parti vendre coton, fils, dentelles et colifichets dans le nord de l’Italie. Durand contre Durand, film franco-allemand de 1931 restauré avec l’aide du CNC, joue au contraire la carte de la comédie et des quiproquos entre représentants de commerce. Jean-Marie Génard revendique cette respiration. Dans une programmation qui peut conduire de Vichy au Donbass ou à la Shoah, « il faut aussi respirer, il faut de la comédie ».

C’est également dans cet esprit que L’Aile ou la Cuisse reviendra sur grand écran le dimanche après-midi : derrière Louis de Funès, Coluche et Tricatel, la confrontation entre gastronomie et alimentation industrielle reste parfaitement raccord avec les « Marchands ». La séance sera précédée du documentaire Le Ventre du magasin, tourné en 1930 dans les cuisines de la Samaritaine.

Le cinéma, marchandise pas tout à fait comme les autres

Mais le thème 2026 permet surtout au cycle de retourner la caméra vers lui-même. Un film est une œuvre, mais aussi un produit qui doit être financé, vendu, distribué, exporté et trouver son public. « Le cinéma participe de l’économie marchande, mais d’une façon très originale, avec des concurrences nationales, internationales, avec la place des télés, la place des plateformes », observe Jean-Marie Génard.

Vendredi 9 octobre, le documentaire de Marie-Laurence Rincé Exception culturelle, la bataille qui a sauvé le cinéma français ouvrira un ensemble intitulé « Le cinéma, une marchandise mais pas comme les autres ». René Bonnell, ancien dirigeant de Canal+, Jérôme Clément, ancien président d’Arte, Jérémie Kessler, directeur des affaires européennes et internationales du CNC, la vendeuse internationale Anne-Sophie Martel, la productrice Juliette Schrameck et Marie-Laurence Rincé doivent notamment participer aux échanges. Le débat portera sur l’exception culturelle, la circulation internationale des œuvres et cette particularité du film, à la fois objet économique et bien culturel.

Le sujet se prolongera le samedi avec les 80 ans du Centre national du cinéma et de l’image animée. À 14 heures aux Lobis, son président Gaëtan Bruel dialoguera avec Rebecca Zlotowski, sous la conduite de l’historien Dimitri Vezyroglou, autour des réussites et des défis de cette politique publique créée en 1946. La réalisatrice constituera l’un des fils rouges de cette journée. À 16 heures sera projeté Planetarium, son film de 2016 situé dans le monde du cinéma des années 1930. À 18 h 30, elle retrouvera Antoine de Baecque pour une leçon de cinéma consacrée à son rapport aux images, à l’histoire et à son travail de réalisatrice.

Vichy, le Donbass et la clandestinité

Tout le cycle ne cherche pourtant pas à rentrer de force sous la bannière des « Marchands ». C’est même l’un de ses principes : continuer à regarder ce que le cinéma dit de l’histoire aujourd’hui. La soirée d’ouverture du jeudi 8 octobre donnera ainsi une place centrale à Notre Salut d’Emmanuel Marre. Le film, récompensé du Prix du scénario au Festival de Cannes 2026, suit Henri Marre, fonctionnaire arrivé à Vichy en septembre 1940. À travers ce personnage ambitieux, convaincu de pouvoir se faire une place dans le nouveau régime, le réalisateur observe la mécanique de l’accommodement puis de la compromission. Emmanuel Marre sera présent à Blois.

L’actualité la plus brûlante entre également dans les salles avec l’Ukraine. Dans Vesna de Rostislav Kirpicenko, présenté en séance spéciale à Cannes en 2026, un prêtre orthodoxe tente de restituer clandestinement aux familles les corps de civils ukrainiens exécutés dans une zone occupée. Le film sera projeté vendredi 9 octobre. Le lendemain, La Paix pour Nina de Jeanne Maksymenko-Dovhych prolongera ce regard par le documentaire et le combat d’une mère pour faire reconnaître le crime de guerre dont son fils a été victime. Une rencontre intitulée « Filmer et archiver la guerre en Ukraine » réunira ensuite la réalisatrice, Taisiia Turchyn, Christian Delage et Laurent Veyssière au CRDM.

Avec Clandestins 1940-1944, Jérôme Prieur travaille de son côté à partir de témoignages audiovisuels recueillis entre les années 1960 et 2000 pour restituer la vie quotidienne de celles et ceux qui entrèrent dans la clandestinité pendant l’Occupation. Jean-Marie Génard raconte avoir découvert le film alors qu’il était encore en cours de montage.

La Gradiva, le coup de cœur

Quand on lui demande ce qu’il conseillerait à un ami de ne surtout pas manquer, Jean-Marie Génard ne tergiverse guère : « Pour moi, il ne faut absolument pas rater La Gradiva. C’est vraiment mon coup de cœur ! » Le premier long métrage de Marine Atlan, Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes 2026, accompagne un groupe de lycéens français en voyage scolaire à Naples et à Pompéi. Ce qui commence comme une confrontation avec les ruines et les corps figés par le Vésuve glisse vers autre chose : l’adolescence, le désir, la colère, le groupe, l’intime.

Ancien professeur lui-même, Génard y retrouve une situation familière : des adolescents placés face à un passé que quelqu’un tente de leur transmettre. « Ça n’a pas de rapport avec le sujet, puisque ce n’est pas sur les marchands, mais ça a un rapport avec la manière dont l’histoire peut être traitée par le cinéma, peut dire des choses aussi sur la vie des jeunes. » La Gradiva sera projeté en avant-première vendredi 9 octobre à 20 h 30 aux Lobis, en présence de la coscénariste Anne Brouillet et d’Émilie Parey, de Ciclic Centre-Val de Loire.

Des prix pour juger à la fois l’histoire et le cinéma

Les prix occupent désormais une place importante dans le dispositif. Celui consacré au film de fiction historique repose sur une idée assez simple : ne choisir ni uniquement le « meilleur film », ni celui qui semblerait le plus historique. Jean-Marie Génard parle d’un équilibre entre « l’apport historiographique, la manière dont le réel historique est restitué » et « l’originalité de l’écriture filmique, le montage, les décors, les prises de vue, la photographie ».

Sept films sont en compétition cette année : L’Engloutie de Louise Hémon, Le Gâteau du président de Hasan Hadi, The Mastermind de Kelly Reichardt, Le Temps des moissons de Huo Meng, Hamnet de Chloé Zhao, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho et Deux Procureurs de Sergueï Loznitsa. Un jury de dix spectateurs recrutés sur lettre de motivation, âgés de 19 à 68 ans et venus de Blois, Montrichard, Angoulême, Lausanne ou encore Rabat, doit départager les œuvres. Il est coprésidé par les historiens Olivier Loubes et Antoine de Baecque.

Du côté du documentaire, le palmarès est déjà établi. Le Grand Prix 2026 a été attribué ex æquo à Haute solitude, Jean Zay, prisonnier politique de Laurent Véray et Je n’avais que le néant. Shoah par Lanzmann de Guillaume Ribot. Les Soldats français du Reich de Jean Bulot reçoit le Prix Georges-Duby et L’Évangile de la révolution de François-Xavier Drouet la mention spéciale.

À cela s’ajoute le Prix du projet de documentaire historique, qui intervient bien avant la projection en salle. Il récompense des films encore à construire et leur apporte des moyens de développement. Cette année, le Grand Prix revient à 524 grammes de Ben Salama, tandis que Nous sommes là de Léa Veinstein reçoit une mention.

« Je fais aussi mon marché »

Derrière cette profusion, il y a un travail de sélection largement invisible pour le public. Jean-Marie Génard reçoit les propositions de producteurs et de réalisateurs, visionne des films envoyés par lien, s’appuie sur le CNC et ses autres partenaires, échange avec Laëtitia Scherier, directrice et programmatrice des Lobis, et arpente les festivals. À Cannes, raconte-t-il, il lui arrive de voir 17 films en six jours. Tous ne finissent évidemment pas à Blois. Certains arrivent trop tard. D’autres ne convainquent tout simplement pas. « Ça m’arrive de dire non aussi. » Puis vient une formule qui, cette année, semble écrite pour le thème : « Je fais aussi mon marché parmi les propositions qui me sont faites. »

À quelques jours du festival, les copies arrivent, sont testées, les invités confirment leur présence. Mais Jean-Marie Génard ne cache pas l’inquiétude qui accompagne les dernières semaines. Il pense aux annulations possibles, au public, à ce qui pourrait encore manquer. « Ce sont des excitations qui, finalement, débouchent sur de grands bonheurs. »


Informations pratiques

Les Rendez-vous de l’histoire se dérouleront à Blois du 7 au 11 octobre 2026. Pour les séances payantes des Lobis, les billets seront disponibles à la caisse et sur le site du cinéma à partir du 26 septembre. Pour les séances gratuites aux Lobis, les billets seront distribués le jour même dès 9 heures. Quatre rendez-vous cinéma passent par la réservation générale des RVH : Notre Salut, « Le cinéma, une marchandise mais pas comme les autres », le grand entretien des 80 ans du CNC et la leçon de cinéma de Rebecca Zlotowski. Les réservations ouvriront lundi 28 septembre à 10 heures.


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