À l’École du paysage de Blois, la grève fait pousser des idées

Pendant deux semaines, les étudiants de l’École de la nature et du paysage de Blois ont participé à la mobilisation pour l’éducation, avant de transformer leur établissement en espace de débats, de création et d’expérimentation pédagogique. Soutenus par leurs enseignants, ils interrogent les moyens accordés à leur formation et réfléchissent à d’autres façons de faire école. Maloïs, étudiant en quatrième année, nous raconte cette expérience collective, ses premières avancées et les interrogations qu’elle laisse ouvertes.
Dans le grand hall de l’École de la nature et du paysage de Blois, les chaises ont été rapprochées pour accueillir des assemblées générales. Des fanions colorés traversent l’espace, des affiches recouvrent une partie des murs et un studio radio a été installé autour d’une grande table équipée de microphones. Pendant deux semaines, l’établissement, intégré à l’INSA Centre-Val de Loire, a pris des allures d’atelier collectif. Sérigraphie, fabrication de maquettes, écriture de fanzines, enregistrements de podcasts et discussions ouvertes ont remplacé une partie des enseignements habituels.

Le mouvement est né dans le prolongement de la mobilisation des lycéens pour défendre leurs conditions d’études. Mais, à mesure que les journées passaient, les étudiants paysagistes ont commencé à interroger leur propre formation, son organisation et ses moyens. Une réflexion menée avec le soutien d’une grande partie du corps enseignant, dont 31 membres ont signé une motion le 16 octobre. Pour Maloïs, étudiant en quatrième année et participant à l’organisation du studio radio, ces deux semaines ne peuvent pas être considérées comme une simple interruption de la scolarité. « Ça a été un énorme moment de pédagogie pour nous tous », estime-t-il. Une conviction qui résume assez bien ce que les étudiants ont tenté de construire.
D’abord, soutenir les lycéens
À l’origine, les étudiants de l’École du paysage n’entendaient pas nécessairement engager une réflexion générale sur le fonctionnement de leur établissement. Ils souhaitaient avant tout rejoindre le mouvement lycéen qui s’était développé à Blois, comme dans de nombreuses villes françaises, autour du manque de moyens, des conditions d’enseignement et de l’avenir de l’éducation publique.

Les manifestations des 6 et 13 octobre ont notamment rassemblé lycéens, enseignants, étudiants et organisations syndicales dans les rues blésoises. Lors de la première, environ 1 200 personnes avaient été comptabilisées. « Nous, on s’est surtout mobilisés par rapport au mouvement lycéen de base, qui a un peu réveillé les consciences à l’école, que ce soit à l’échelle des étudiants, mais aussi à l’échelle du corps enseignant », explique Maloïs.
La première semaine a été largement consacrée à cette solidarité. À l’École du paysage, les étudiants ont produit des pancartes, des affiches et des tracts. Ils se sont également rendus dans des établissements pour soutenir les mobilisations et relayer les revendications. Puis, progressivement, leurs préoccupations se sont élargies. « Ça nous concerne, cette lutte, en tant que jeunes, mais aussi en tant qu’étudiants », souligne Maloïs. La deuxième semaine a donc été davantage consacrée à leur propre quotidien : les enseignements, les conditions de travail, les moyens matériels et les possibilités d’évolution de l’école.
Des micros, des ateliers et une parole qui circule
Au fil des jours, l’organisation de la grève a donné naissance à une multitude d’initiatives. Les étudiants se sont réunis en assemblées générales, puis répartis en groupes de travail pour organiser les activités, produire des documents et maintenir la mobilisation. Parmi ces réalisations, un studio radio a donc occupé une place particulière. Maloïs fait partie des trois étudiants à l’origine des ateliers de podcasts, conçus comme des espaces de discussion accessibles à différents publics. « On a pu interviewer à la fois des professeurs, d’autres étudiants, lycéens, DN MADE, ingénieurs, étudiants de l’École du paysage, personnels de l’administration. Ça nous a permis d’avoir une sorte de porosité avec cette école ouverte pendant la grève. »
Les émissions ont donné lieu à des échanges tantôt légers, tantôt plus sérieux, notamment sur la place des enseignants dans la mobilisation et leur regard sur les revendications étudiantes. Plusieurs professeurs de projet ont pris part aux discussions, tout comme Christophe Le Toquin, directeur de l’école, et Nicolas Orgelet, premier adjoint au maire de Blois et ancien étudiant de l’établissement. Pour Maloïs, ces rencontres ont surtout permis de mesurer l’ampleur du soutien du corps enseignant, bien au-delà de ce que les étudiants imaginaient. « On a été surpris de voir à quel point on était soutenus par les professeurs. Donc ça, on l’a très vite remonté aux autres étudiants. Ça a boosté, ça a créé une autre énergie. »

Le soutien des enseignants et du directeur
Le vendredi 16 octobre, les enseignants de l’École de la nature et du paysage, réunis en assemblée générale, ont adopté une motion de soutien à la mobilisation étudiante. Le document, dont Blois Capitale a obtenu une copie, porte 31 signatures, dont celle de Christophe Le Toquin, directeur de l’établissement. Les signataires y expriment leur solidarité avec les lycéens et les étudiants mobilisés, tout en dénonçant le manque de moyens accordés à l’éducation, à l’enseignement supérieur et à la recherche, ainsi que les exigences croissantes de rentabilité imposées aux établissements. Ils critiquent également la réponse policière aux mouvements de la jeunesse et les pressions exercées, selon eux, dans certains établissements.
Ce soutien s’est aussi traduit concrètement dans le fonctionnement de l’école. Des cours ont été banalisés pour laisser place aux ateliers, aux débats et aux initiatives étudiantes, auxquels plusieurs enseignants ont directement participé. Maloïs souligne également l’attitude de Christophe Le Toquin, qu’il décrit comme « complètement à l’écoute » des propositions des étudiants.
Et si la grève permettait de repenser les cours ?
Au cours de la dernière semaine de mobilisation, les étudiants ont progressivement élargi leur réflexion : au-delà de la défense de leurs conditions d’études, ils ont commencé à imaginer comment faire évoluer leur formation. Les discussions ont porté aussi bien sur l’organisation des enseignements que sur l’avenir du métier de paysagiste et les moyens accordés aux établissements publics. « On va établir plein de questionnements qu’on a sur nos études, sur l’avenir de notre profession par rapport à ce qui se passe en ce moment, notamment les financements de l’enseignement supérieur, mais aussi des services publics en général », explique Maloïs.
Les étudiants s’interrogent également sur la manière d’aménager et de faire vivre leur école. Parmi les pistes envisagées, une réorganisation du grand hall pour en faire un lieu plus propice aux rencontres et aux échanges, mais aussi une plus grande ouverture de l’établissement sur l’extérieur. La salle des maquettes pourrait, elle aussi, être repensée pour offrir des espaces de travail plus calmes, tout en favorisant les discussions entre étudiants et enseignants. Au-delà de l’aménagement des lieux, c’est l’organisation même de la formation qui est questionnée, avec une réflexion sur l’évolution de la maquette pédagogique et la façon dont les enseignements pourraient être articulés autrement.

Derrière la mobilisation, des inquiétudes sur les moyens de la formation
L’École de la nature et du paysage forme en cinq ans de futurs paysagistes-concepteurs. Sa pédagogie repose notamment sur le projet, l’analyse des territoires, les pratiques artistiques et l’observation de terrain. Autant d’enseignements qui nécessitent du temps, des moyens matériels, des intervenants aux compétences variées. Et les multiples serrages de vis budgétaires se font sentir. Extrêmement. « On a besoin d’être sur le terrain. Si on ne peut même plus se permettre de payer un bus pour aller à une heure ou deux heures de route d’ici, ça va être hyper compliqué. »
À cela s’ajoutent les difficultés liées à l’organisation des études. Maloïs décrit des emplois du temps très chargés, un manque de temps pour échanger individuellement avec les enseignants. La question des partenariats privés nourrit également la contestation. Les étudiants s’interrogent notamment sur les liens entretenus par l’INSA Centre-Val de Loire avec Vinci et Thales. Le groupe Vinci, présent dans la construction et l’exploitation d’autoroutes et de grandes infrastructures, exerce des activités dont les conséquences sur l’artificialisation des sols, les paysages et la biodiversité soulèvent des interrogations chez les futurs paysagistes. Thales, acteur majeur des industries de défense, de l’aéronautique et du spatial, suscite quant à lui des questionnements d’ordre environnemental et éthique. Pour les étudiants, ces partenariats posent la question de la cohérence entre les valeurs écologiques enseignées et les activités des entreprises associées. Au-delà de ces deux groupes, c’est plus largement la place croissante des financements privés dans l’enseignement supérieur public qui est interrogée. Dans leur motion du 16 octobre, les enseignants dénoncent d’ailleurs une tendance à « marchandiser » l’éducation.
Une mobilisation qui dépasse Blois
La mobilisation des étudiants blésois s’inscrit dans un mouvement plus large, qui concerne plusieurs écoles de paysage en France. Maloïs évoque notamment des échanges avec les établissements de Versailles, Angers, Bordeaux et Lille, dont certains ont encouragé les étudiants de Blois à se mobiliser. L’idée est désormais de faire émerger des revendications communes, de les porter auprès des directions d’établissement et des ministères de tutelle, et de donner davantage de poids à leurs préoccupations sur l’avenir des formations.
À Blois, les étudiants entendent aussi garder une trace de ces deux semaines particulièrement intenses. Un travail d’archivage et d’écriture a déjà été engagé pour rassembler les réflexions, les témoignages et les créations réalisées pendant la grève. Livrets, fanzines, manifestes et podcasts devraient permettre de partager cette expérience au-delà de l’école et de nourrir les discussions à venir. Reste à savoir comment poursuivre cette dynamique une fois les cours repris. Aucune forme précise n’a encore été arrêtée pour la rentrée, mais les étudiants souhaitent éviter que tout ce qui a été construit pendant la mobilisation ne reste sans lendemain.
Après le sprint, le temps du marathon ?
Une semaine de vacances débute pour les étudiants. « Il y a une grosse fatigue, on s’est beaucoup donné », reconnaît Maloïs. Mais cette lassitude n’efface pas le sentiment d’avoir vécu une expérience importante. Le soutien des enseignants, les rencontres entre promotions et les initiatives prises au sein de l’école ont contribué à faire évoluer les relations et à ouvrir des discussions. Reste désormais à transformer cette énergie en quelque chose de durable. « Pour nous, ça a été comme un sprint. Là, ce qu’il faut qu’on mette en place, c’est un genre de marathon pour durer dans le temps. On apprend à s’organiser, on apprend à monter en puissance, on apprend à faire passer des idées et on apprend à faire ça collectivement et avec de la solidarité. »


