Aux Lobis, de Ryota Nakano à Pierre Salvadori, une semaine riche

Au cinéma Les Lobis, la semaine s’organise autour d’un équilibre : entre découvertes internationales, premiers films, avant-premières liées à Cannes et propositions cinéphiles. Une programmation, signée Laëtitia Scherier, qui, cette fois encore, articule l’intime et le politique, tout en ouvrant des perspectives très différentes sur les formes du récit.
Le deuil et la mémoire au cœur du cinéma japonais
Parmi les sorties de la semaine, Mon grand frère et moi de Ryota Nakano s’inscrit dans une continuité thématique déjà bien identifiée dans son œuvre. Cinquième long métrage du cinéaste, mais seulement le deuxième à sortir en France, le film confirme les difficultés persistantes de diffusion du cinéma étranger, même lorsque les réalisateurs bénéficient d’une reconnaissance dans leur pays d’origine, observe Laëtitia Scherier, directrice du cinéma Les Lobis. Le précédent film distribué en France, La famille Asada, avait pourtant rencontré un succès notable en 2023, dépassant les 250 000 entrées — un score significatif pour ce type de production.

Adapté d’un essai autobiographique, Mon grand frère et moi poursuit une exploration des liens familiaux, avec une attention particulière portée aux transmissions invisibles et au travail du deuil. Le récit suit une écrivaine confrontée à la disparition de son frère, dont elle tente de reconstruire la mémoire à travers des souvenirs fragmentés.
Le film repose sur un jeu constant entre présent et passé, structuré par des flashbacks qui redessinent progressivement la figure d’un frère à la fois excentrique et insaisissable. À mesure que le récit avance, la perception du personnage évolue, entre marginalité assumée et possible fragilité psychique. Ryota Nakano aime introduire des moments inattendus — parfois proches du décalage, voire d’une légère étrangeté — au sein d’un sujet profondément mélancolique. Une manière de déplacer le regard sur le deuil, en évitant toute frontalité excessive.
Un autre Ouest américain
Changement radical de décor avec The New West, premier long métrage de Kate Beecroft, récompensé par le prix du public au Sundance Film Festival. Le film se situe à la frontière de la fiction et du documentaire. Son origine même — une immersion de trois ans au sein d’un ranch du Dakota du Sud — en conditionne la forme. En mêlant acteurs professionnels et habitants réels, Kate Beecroft construit un récit au plus près des corps et des gestes.

Au centre du film, une femme, Tabatha, qui dirige une communauté accueillant des adolescents en rupture. Jeunes en échec scolaire, marqués par des parcours familiaux fragiles, ils trouvent dans ce cadre une forme de reconstruction. Le film propose ainsi une relecture du mythe de l’Ouest américain. Ici, pas de conquête, pas de figures viriles héroïsées. L’espace devient celui d’une Amérique marginale, féminine, où la survie repose sur l’entraide et la transmission.
Visuellement, le film s’ancre dans une matérialité très forte : paysages ouverts, poussière, présence animale. Une approche presque ethnographique, qui donne au film une densité particulière, d’autant plus remarquable pour un premier long métrage.
Cannes en ligne de mire
La programmation s’ouvre également sur le Festival de Cannes avec une avant-première marquante : La Vénus électrique de Pierre Salvadori, proposé le mardi 12 à 20h30, simultanément à sa projection officielle.

Le film prend place dans le Paris des années 1920 et suit un peintre en deuil, persuadé de communiquer avec sa femme disparue grâce à une fausse voyante. À partir de ce point de départ, le récit s’organise autour d’un mensonge qui devient progressivement moteur dramatique.
Porté par un trio d’acteurs — Pio Marmaï, Anaïs Demoustier et Gilles Lellouche — le film joue sur les quiproquos et les situations absurdes, dans un rythme soutenu.
Entre comédie romantique et mécanique narrative plus complexe, le film revendique une forme de légèreté maîtrisée, sans renoncer à des enjeux émotionnels plus profonds. Une proposition qui s’inscrit dans la continuité du cinéma de Pierre Salvadori, tout en retrouvant une énergie plus frontale.
Regards contemporains et tensions du réel
Du côté de Ciné’fil, la semaine propose Collapse (face à Gaza) de Anna Teven, documentaire tourné sur plus de deux ans dans la bande de Gaza, entre 2023 et 2025.

Le film s’inscrit dans une temporalité immédiate, marquée par les événements récents, et documente les effets concrets de la guerre sur les territoires et les populations. Une séance présentée est prévue lundi à 20h45.
Enfin, la semaine se prolonge déjà vers les sorties à venir, largement influencées par Cannes. Sont annoncés : Histoire parallèle de Asghar Farhadi, tourné en France avec un casting international ; L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen ; Autofiction de Pedro Almodóvar, attendu en avant-première le 19 mai. Autant de films qui sortiront au rythme de leur présentation officielle.
La programmation se complète avec une séance de Conversation secrète de Francis Ford Coppola, Palme d’or 1974, proposée en version restaurée avec l’association La Prochaine Séance.
Côté ancrage local, la permanence du Salon qui bouge revient le vendredi 15 mai, accompagnée de la tatoueuse Serial X Graphic.
Enfin, pour être complet, L’Abandon, film consacré à l’assassinat de Samuel Paty, sera intégré à la programmation des Lobis la semaine suivante après une première exploitation au Cap’Ciné. Un film à la forme classique, mais dont la portée et le traitement ont été jugés respectueux et nécessaires.
Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr


