Aux Lobis : Quentin Dupieux, Steven Soderbergh, Yeon Sang-ho et Ghibli

Deux sorties nationales, trois nouveautés, le lancement du cycle Ghibli, une avant-première japonaise et un rendez-vous au bar : la semaine s’annonce riche au cinéma Les Lobis. Laëtitia Scherier, directrice du cinéma blésois, défend une programmation où se croisent l’expérimentation animée de Quentin Dupieux, une comédie dramatique de Steven Soderbergh sur l’art contemporain, un thriller horrifique sud-coréen signé Yeon Sang-ho, un classique de Hayao Miyazaki et le nouveau film de Naomi Kawase.
Quentin Dupieux en animation : Le Vertige, un OVNI volontairement rétro
La première sortie nationale de la semaine est aussi le coup de cœur de Laëtitia Scherier : Le Vertige, nouveau film de Quentin Dupieux. « J’ai mis un coup de cœur, parce que je trouve vraiment que le film le mérite, tant c’est un OVNI », explique-t-elle. Présenté en clôture de la Quinzaine des cinéastes à Cannes, Le Vertige marque une étape particulière dans la filmographie du réalisateur. Quentin Dupieux avait deux films présentés à Cannes cette année. Le second, Full Phil, sortira plus tard. Celui-ci est son premier film d’animation.

Le film réunit notamment Alain Chabat, Jonathan Cohen et Anaïs Demoustier. Le point de départ tient dans une idée aussi simple que vertigineuse : Jacky, interprété vocalement par Alain Chabat, se rend chez son ami Bruno, à qui Jonathan Cohen prête sa voix, pour tenter de le convaincre que le monde dans lequel ils vivent n’est peut-être qu’une simulation. Chez Dupieux, cette hypothèse métaphysique ne donne pas naissance à une fable solennelle, mais à une comédie étrange, joueuse, volontairement décalée.
Laëtitia Scherier insiste sur la singularité du projet. « S’il n’y avait pas eu cette sélection à Cannes, je pense que le film ne serait probablement jamais sorti en salle, puisque c’est vraiment une expérimentation, une recherche totale. » Visuellement, Le Vertige ne cherche pas la perfection technique. Au contraire. Là où de nombreux films d’animation contemporains rivalisent de précision pour reproduire le réel, les mouvements de l’eau, la lumière ou les textures, Quentin Dupieux assume une esthétique plus rudimentaire, plus rétro, presque volontairement imparfaite. « Le résultat fait penser aux Sims, ou aux premières simulations et aux premiers jeux vidéo », observe la directrice des Lobis. Ce choix correspond à l’univers du cinéaste, qui préfère le pas de côté à l’illusion lisse.
Le film a été réalisé avec cinq jeunes diplômés des Gobelins, grande école parisienne notamment reconnue pour ses formations en cinéma d’animation, jeu vidéo, photographie et design graphique. Pour Laëtitia Scherier, cette dimension expérimentale est précisément ce qui rend le film précieux. « Il utilise l’animation au service de son univers complètement foutraque et décalé. »
Depuis plusieurs années, Quentin Dupieux tourne à un rythme très soutenu, avec un ou deux films par an. Son cinéma travaille souvent à déconstruire les formes : le cinéma lui-même dans Rubber ou Réalité, le théâtre dans Yannick, ou encore les réseaux sociaux et leur envers dans L’Accident de piano. Avec Le Vertige, Laëtitia Scherier voit moins une parodie du cinéma d’animation qu’une exploration proche du jeu vidéo. « C’est toujours drôle, parfois hilarant, décalé au possible. C’est un pas de côté dans sa filmographie », estime-t-elle. Le film ne prétend pas atteindre la complexité narrative de Rubber, qu’elle considère comme « un peu son chef-d’œuvre », mais il possède une liberté rare. « C’est un vrai petit bonbon d’1h07. »
The Christophers : Steven Soderbergh interroge l’art, l’héritage et l’authenticité
Deuxième sortie nationale de la semaine : The Christophers, de Steven Soderbergh. Là encore, Les Lobis accompagnent un cinéaste très prolifique. Depuis Sexe, mensonges et vidéo, Palme d’or à Cannes, le réalisateur américain a construit une filmographie particulièrement éclectique, capable de passer de productions très populaires comme Ocean’s Eleven, Magic Mike ou Logan Lucky à des œuvres plus engagées ou plus proches du cinéma art et essai, comme Erin Brockovich ou The Laundromat : L’Affaire des Panama Papers.
Avec The Christophers, Soderbergh propose une comédie dramatique située dans le milieu de l’art contemporain londonien. Le film raconte l’histoire d’un peintre retiré du monde, vivant reclus dans une maison à étages à Londres. Il n’est plus capable de créer. Pour gagner un peu d’argent, il se prête à des vidéos et à des signatures virtuelles, comme un artiste d’un autre temps tentant de raccrocher les wagons d’une époque qui lui échappe.

Ses enfants, eux, pensent d’abord à leur héritage. « On comprend qu’il n’a pas été très présent pour eux », souffle Laëtitia Scherier. Ils engagent alors une restauratrice d’œuvres d’art, dont le passé touche aussi au faux, afin de terminer secrètement une série de toiles inachevées. Ces œuvres, intitulées The Christophers, pourraient valoir très cher après la mort de l’artiste. Lui refuse pourtant catégoriquement de les achever.
Le peintre est interprété par Ian McKellen. « Il est toujours aussi convaincant », souligne Laëtitia Scherier, qui décrit un personnage « tour à tour horripilant et extrêmement touchant ». Il ne s’agit pas seulement du portrait d’un artiste sur le déclin, mais de celui d’un homme ayant dépassé sa période de gloire, confronté à ce qu’il a produit, à ce qu’il n’a pas terminé, et à ce que les autres voudraient faire de son œuvre.
Le film ouvre ainsi une série de questions sur la valeur artistique. Qu’est-ce qui fait une œuvre ? Sa matière ? La qualité des pinceaux, de la toile, du geste technique ? L’intention qui l’a fait naître ? Le regard porté par celui qui l’observe ? Ou encore le discours critique, le marché, la spéculation, tout ce qui entoure l’objet artistique et finit parfois par en déplacer le sens ? « Le film pose la question de l’authenticité », analyse Laëtitia Scherier. « Qu’est-ce qui fait une œuvre d’art ? »
Derrière les reparties piquantes et le dispositif presque théâtral du huis clos, elle retient surtout une tonalité plus douce. The Christophers parle du temps, de la trace : « Oui, j’ai surtout trouvé que c’était un film plein de douceur sur le temps qui passe, sur ce qu’on laisse derrière soi, et plus particulièrement sur ce qu’un artiste laisse derrière lui. »
Colony : Yeon Sang-ho renouvelle encore le film de zombies
La troisième nouveauté arrive avec un léger décalage. Colony, thriller horrifique sud-coréen de Yeon Sang-ho, est sorti deux semaines plus tôt, d’abord en multiplexe. Le réalisateur est bien connu des amateurs de cinéma de genre. Près de dix ans après Dernier train pour Busan, qui a profondément marqué le cinéma de zombies, Yeon Sang-ho revient avec un nouveau récit de contamination.

Colony a été présenté en séance de minuit à Cannes. Son point de départ est simple : après un accident biologique dans un immense complexe de Séoul, des survivants se retrouvent piégés dans le bâtiment. Un virus se transforme, se transmet progressivement, et les personnes contaminées deviennent des créatures organisées, intelligentes, capables d’élaborer des stratégies collectives.
Le film ne révolutionne pas entièrement le genre zombie, reconnaît Laëtitia Scherier, mais il en déplace les codes. Dans beaucoup de films du genre, les infectés sont menaçants mais lents, privés d’intelligence, réduits à une masse qui avance. Ici, au contraire, les contaminés fonctionnent comme une colonie d’insectes. Ils partagent des informations, coordonnent leurs attaques, cherchent à répandre le virus le plus rapidement et le plus efficacement possible.
Comme souvent dans les films de genre, le récit horrifique permet de parler d’autre chose. Colony peut être lu comme une métaphore. « On peut y voir des éléments connectés à notre époque : la métaphore des réseaux sociaux, la circulation virale de l’information, qui n’est pas toujours juste, et les comportements grégaires de nos sociétés », observe Laëtitia Scherier.
La mise en scène participe pleinement à l’efficacité du film. Le décor vertical du gratte-ciel transforme chaque étage en obstacle, chaque niveau en étape nouvelle, presque comme dans une progression de jeu vidéo. Les scènes d’action sont nerveuses, tendues, directes. La directrice des Lobis ne prétend pas que Colony retrouve l’effet de surprise de Dernier train pour Busan. Mais elle y voit la confirmation d’un savoir-faire rare. « Cela démontre tout de même que le réalisateur reste, selon moi, l’un des rares cinéastes de ces dernières années capables d’apporter encore un peu de fraîcheur à un genre que l’on a déjà vu, revu et rerevu. »

Ghibli commence avec Le Château dans le ciel
Cette semaine marque aussi le lancement de la rétro Ghibli d’été aux Lobis. Le premier film proposé est Le Château dans le ciel, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 1986. C’est le premier long métrage sorti au cinéma sous l’étiquette du studio Ghibli, et le troisième film du cinéaste japonais.
La programmation s’inscrit dans le cadre de « Ciné Marmots », dispositif jeune public mené en partenariat avec la Ville de Blois. La majorité des séances sera donc proposée en version française, afin de rendre le film accessible aux enfants. Laëtitia Scherier recommande toutefois le film plutôt à partir de 7 ou 8 ans. « Avant cet âge, il peut être un peu complexe et certaines séquences peuvent être impressionnantes », précise-t-elle, tout en rappelant qu’il n’existe évidemment aucune interdiction particulière.
Deux séances en soirée seront également proposées en version originale sous-titrée, pour les adultes, les adolescents, les grands enfants et les spectateurs attachés à la V.O. L’objectif est simple : permettre à chacun de découvrir ou redécouvrir le film dans les meilleures conditions.
Le Château dans le ciel raconte l’histoire de Sheeta, une jeune fille qui possède un mystérieux pendentif, et de Pazu, un garçon apprenti mécanicien passionné d’aviation. Ensemble, ils partent à la recherche de Laputa, une cité flottante convoitée à la fois par des pirates de l’air et par l’armée. C’est un grand film d’aventure, mais aussi une œuvre fondatrice. Pour Laëtitia Scherier, on y trouve déjà les thèmes qui traverseront toute l’œuvre de Miyazaki : l’émerveillement devant la beauté du monde, l’importance de la nature, la préservation de l’environnement, la méfiance envers le pouvoir militaire, mais aussi envers la technologie lorsqu’elle est mise au service de la domination.
Même près de quarante ans après sa sortie, le film conserve une puissance intacte. Son animation traditionnelle, entièrement dessinée à la main, son imaginaire aérien, sa richesse visuelle et son absence de manichéisme continuent de le distinguer de nombreuses productions destinées au jeune public. Pour Laëtitia Scherier, Le Château dans le ciel reste « un vrai bijou », et même « clairement un chef-d’œuvre de l’animation ».

Naomi Kawase en avant-première avec L’Illusion de Yakushima
Les Lobis proposeront également en avant-première L’Illusion de Yakushima, nouveau film de Naomi Kawase. Le film suit Corry, une infirmière française installée au Japon, interprétée par Vicky Krieps. Formée à Paris, elle travaille comme coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique dans un hôpital de Kobé. Elle accompagne des enfants en attente de greffe, ainsi que leurs familles, dans un pays où le don d’organes demeure un sujet délicat.
Le film aborde donc une question médicale, mais aussi culturelle et spirituelle. Laëtitia Scherier rappelle que le Japon entretient un rapport particulier au corps, à la mort et à la transmission, ce qui rend la question du don d’organes plus complexe encore.
À cette dimension professionnelle s’ajoute un récit intime. Le compagnon de Corry, photographe, disparaît sans explication. La jeune femme se trouve alors confrontée à l’absence dans deux dimensions de son existence : celle des enfants qu’elle accompagne à l’hôpital et celle de sa propre vie affective.
Naomi Kawase entrelace ainsi deux sujets : le don d’organes et le phénomène des personnes qui choisissent de disparaître volontairement. Laëtitia Scherier rapproche ce second motif de celui abordé récemment par le film français Les Enfants vont bien. Il s’agit d’une forme de deuil singulière, puisqu’elle naît non d’une mort, mais d’une disparition choisie.
Dans L’Illusion de Yakushima, cette absence devient le point de départ d’un voyage intérieur. Le film se déploie dans une relation forte à la nature, aux liens invisibles, à ce qui unit les vivants et les disparus. « Tout le film repose clairement sur l’interprétation de Vicky Krieps, que je trouve remarquable », souligne Laëtitia Scherier. Elle retient surtout la sincérité de l’actrice et la dimension sensorielle du film. « Ce que je retiens surtout du film, plus encore que l’aspect médical, c’est sa dimension sensorielle et spirituelle. C’est un film assez bouleversant. »
Bientôt une rétro autour des genres au cinéma
Laëtitia Scherier annonce enfin la préparation du cycle rétro de l’été. Ce rendez-vous de films de patrimoine revient pour la troisième année. La soirée d’ouverture est encore en cours de finalisation, mais elle devrait être consacrée à Retour vers le futur. Le choix répond à une tradition installée depuis le lancement du cycle : ouvrir avec un film accessible, capable de rassembler largement. La première année, Les Lobis avaient proposé Les Dents de la mer. L’an dernier, l’ouverture s’était faite avec La Cité de la peur. La suite de la programmation devrait explorer plusieurs familles de cinéma : le road movie, le drame intemporel, la comédie romantique, le film policier et le film historique.
Enfin, au bar des Lobis, le rendez-vous de la semaine aura lieu vendredi 12 juin, de 14h à 19h, avec la onzième permanence du Salon qui bouge. Comme à chaque édition, une invitée sera présente. Cette fois, il s’agira d’une personne du Houppier, tiers lieu éco-culturel situé à Blois.
Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


