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Aux Lobis : Un jour avec mon père, Love on Trial, Plus fort que moi… et plus encore

Chaque début de semaine, la carte blanche de Laetitia Scherier, directrice du cinéma Les Lobis, dessine une cartographie sensible de la programmation à venir. Et cette semaine, ce sont plusieurs formes d’empêchement qui traversent les films : un père longtemps absent qu’il faut tenter de saisir à travers des souvenirs disloqués, une jeune femme privée du droit d’aimer, une enfant qui doit quitter le robot qui l’a élevée, un adolescent incompris parce que son trouble n’a pas encore de nom. À Blois, cette semaine, le cinéma regarde les corps empêchés, les liens fragiles, les récits qui se recomposent.

Un père, Lagos, 1993 : Un jour avec mon père

La première sortie nationale, c’est Un jour avec mon père, premier long métrage d’Akinola Davies Jr., coécrit avec son frère. Le film avait marqué Cannes en 2025, où il a reçu une mention spéciale de la Caméra d’or, après avoir été présenté en sélection officielle. Il s’agit d’un film nigérian, et c’est déjà, pour Laetitia Scherier, une joie en soi. « C’est très, très rare qu’on ait des films africains contemporains », souligne-t-elle, non parce qu’ils seraient rares, mais parce qu’ils sont peu achetés et encore moins distribués en France.

Le film se déroule à Lagos en 1993, sur une seule journée, dans un contexte de crise politique majeure au Nigeria. Au départ, le synopsis semble simple : un père emmène ses deux fils dans la mégalopole pour tenter de retrouver son employeur et se faire payer, alors que le pays semble paralysé. Mais très vite, le film déploie autre chose. Il y a bien la ville, la tension électorale, la colère qui monte jusqu’au soulèvement populaire. Mais ce que retient d’abord la directrice des Lobis, c’est la matière intime : « la quête affective de ces enfants face à un père totalement absent ».

Le père ne fait que des allers-retours entre Lagos et l’endroit où vivent les enfants avec leur mère, à plusieurs heures de bus. Toute la journée devient alors une tentative de rapprochement, à la fois infime et immense. Et ce qui frappe particulièrement Laetitia Scherier, c’est la forme du film : « une forme très libre, avec des impressions très fragmentées », qui épouse la logique même du souvenir d’enfance. Pas un récit linéaire, pas une reconstruction explicative, mais des bribes, des sensations, des émotions. Comme si l’on essayait moins de raconter un père que de se souvenir de lui.

Elle relève aussi une anecdote de casting qui lui paraît révélatrice : les deux garçons qui incarnent les frères sont réellement frères dans la vie, ce que l’équipe ignorait au moment du casting. Cela renforce, dit-elle, une complicité à l’écran déjà très sensible.

Love on Trial, ou le droit d’aimer face au fantasme masculin

Autre sortie, tout aussi attendue dans son registre : Love on Trial de Kōji Fukada, cinéaste japonais que les spectateurs des Lobis connaissent bien. Love Life, Le Soupir des vagues, Harmonium, Au revoir l’été : tous ou presque sont passés par Blois. Cette fois, le cinéaste s’aventure dans un univers que Laetitia Scherier elle-même dit très mal connaître au départ : celui des idoles de la J-pop. Mais c’est précisément ce déplacement qui l’intéresse. Parce que Fukada part d’un sujet très spécifique, presque a priori générationnel, pour en faire un film profondément contemporain.

Le film suit Mai, jeune star montante de la pop japonaise, liée par un contrat qui lui interdit toute relation amoureuse. Pas seulement sexuelle : amoureuse. Toute sa vie est organisée autour de cette fiction de pureté, imposée au nom d’une image fantasmée. Mais évidemment, elle tombe amoureuse. Et lorsque sa relation éclate au grand jour, c’est sa propre agence qui la poursuit en justice.

Le film glisse alors d’un mélodrame romantique vers un film de procès, et c’est là, dit Laetitia Scherier, qu’on reconnaît pleinement le cinéma de Kōji Fukada : un cinéma capable de faire apparaître, sous le récit individuel, la violence structurelle d’une société. Le réalisateur s’inspire de plusieurs affaires réelles, dont une particulièrement médiatisée dans les années 2010, où une idole avait effectivement été poursuivie pour avoir enfreint une clause similaire. Pour lui, explique-t-elle, la société japonaise — et avec elle beaucoup d’autres sociétés contemporaines — continue d’organiser la domination masculine à travers des attentes profondément inégalitaires : « on accepte qu’une jeune fille soit mise en scène comme un objet sexuel, mais on lui refuse une liberté humaine élémentaire, celle d’aimer ».

C’est cette contradiction-là que Fukada éclaire. Et c’est pourquoi Laetitia Scherier espère que les spectateurs ne s’arrêteront pas à l’idée d’un film sur la pop japonaise, ou sur un monde qu’ils jugeraient lointain. Parce que le film parle surtout de normes, de contrôle, de fantasmes masculins projetés sur les femmes. Et parce qu’il en parle avec une force contemporaine redoutable.

L’Odyssée de Céleste : une enfance cosmique, sans un mot

Dans un tout autre registre, la semaine accueille aussi L’Odyssée de Céleste, premier long métrage de Kid Koala, DJ canadien et auteur du roman graphique Space Cadet, dont le film est l’adaptation. Là encore, la singularité du projet saute aux yeux : un film d’animation totalement muet, reposant intégralement sur la musique, le design sonore, les bruitages et une animation 3D très simple, presque enfantine dans sa géométrie.

Le récit suit Céleste, élevée depuis l’enfance par un robot programmé pour veiller sur elle. Lorsqu’elle devient adulte et part seule pour sa première grande mission spatiale, elle doit laisser derrière elle celui qui l’a accompagnée jusque-là. Laetitia Scherier y voit « une très belle fable sur les émotions, le temps qui passe et l’émancipation ». Le film est jeune public, bien sûr, mais il s’inscrit aussi dans cette lignée de films d’animation capables de toucher au-delà de leur cible initiale, par leur simplicité formelle et leur profondeur émotionnelle.

Une avant-première : Plus fort que moi

Le mardi 31 mars à 20h30, les Lobis proposeront aussi l’avant-première de Plus fort que moi, film britannique inspiré de l’enfance et de la jeunesse d’un porte-parole des personnes atteintes du syndrome de Gilles de la Tourette. Le film suit son parcours depuis le moment du diagnostic, à une époque où ce syndrome n’était même pas vraiment reconnu. Laetitia Scherier raconte combien l’histoire l’a touchée : la honte imposée par le regard social, l’incompréhension, les insultes, mais aussi la rencontre d’une ancienne infirmière qui, elle, comprend ce qui se joue et l’aide à retrouver dignité et place dans le monde. Un film émouvant, parfois drôle, porté par un acteur qui, dit-elle, joue le trouble « extrêmement bien ».

Des événements qui prolongent le cinéma

Autour des sorties, plusieurs événements viennent encore élargir le paysage des Lobis. Mercredi soir, L’Effet Bœuf, rendez-vous itinérant du Chato’do, s’installe pour la première fois dans le cinéma. Le principe est simple : de 19h à 22h30, les spectateurs viennent avec leurs instruments pour une session d’improvisation libre, le bar restant ouvert pendant toute la soirée.

Vendredi à 20h30, un ciné-débat autour de La Maison des femmes réunira Nous Toutes 41 et le Planning familial. Jeudi soir, Ciné’fil accompagnera Rural, en présence de membres de la Confédération paysanne.

Et côté Ciné’fil toujours, une autre proposition apparaît : Amour Apocalypse, film mêlant romance, humour absurde et préoccupations très contemporaines. Un homme hypersensible, qui gère un chenil et souffre d’éco-anxiété, appelle un service après-vente pour sa lampe de luminothérapie et tombe sur une femme dont la simple voix commence à l’apaiser. Sous le ton décalé, le film parle de solitude, de fragilité mentale, d’angoisse écologique.

Enfin, vendredi après-midi, Dérapages installera comme d’habitude son atelier vélo aux Lobis : une permanence ouverte entre rendez-vous pris en amont et diagnostics improvisés, pour permettre aux spectateurs de faire réparer ou examiner leur vélo avant ou après une séance.


Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr


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