Aux Lobis, une semaine avec des films qui font très envie

Après plusieurs semaines marquées par les sorties cannoises, le cinéma art et essai Les Lobis propose quatre films très différents, entre enquête psychologique, chronique adolescente, fable animalière décalée et retour d’un classique de David Lynch. À cela s’ajoutent un ciné-débat consacré à l’artiste blésois Jean-Luc Johannet et l’annonce d’un cycle estival dédié aux studios Ghibli.
L’Affaire Zanetti : le crime n’est pas une énigme, mais une mémoire à interroger
La première sortie nationale de la semaine est L’Affaire Zanetti, de Leonardo Di Costanzo. Le réalisateur italien, d’abord connu pour son travail documentaire, poursuit ici une exploration du monde carcéral déjà présente dans Ariaferma, son précédent long métrage de fiction, consacré aux tensions entre détenus et gardiens.
Avec L’Affaire Zanetti, le cinéaste s’éloigne toutefois des codes habituels du film policier. Le film s’inspire d’un fait divers réel et des travaux de deux criminologues italiens autour des crimes intrafamiliaux. Mais il ne cherche ni l’effet d’enquête, ni le suspense artificiel. « Ce n’est vraiment pas un polar », insiste Laëtitia Scherier. « Le film ne cherche pas du tout à reconstituer le crime ou à entretenir un quelconque suspense. On sait qu’elle a tué sa sœur. »
Roschdy Zem y interprète un professeur criminologue qui mène des entretiens avec des femmes incarcérées. Le récit se concentre plus particulièrement sur Elisa Zanetti, incarnée par Barbara Ronchi, condamnée pour le meurtre de sa sœur, mais qui affirme n’avoir conservé qu’un souvenir très fragmentaire de son geste. Le film repose largement sur ce face-à-face. D’un côté, un criminologue qui tente de comprendre. De l’autre, une femme dont la mémoire se reconstruit par fragments, entre flashes, hésitations, contradictions et moments de déni. « Même si on sait qu’elle l’a fait, cela interroge toutes les zones d’ombre qu’il peut y avoir », observe Laëtitia Scherier.

La mise en scène, très épurée, installe une grande partie du film dans le huis clos de la salle d’entretien. Tout y passe par les mots, les silences, les regards et les inflexions du jeu. Barbara Ronchi donne au personnage une opacité qui empêche toute lecture simple. Sa culpabilité n’est pas niée, mais le film déplace la question : comment une personne peut-elle vivre avec un acte dont elle ne parvient pas elle-même à reconstituer entièrement le chemin intérieur ?
The Plague : une microsociété adolescente sous tension
Le deuxième film défendu cette semaine par Les Lobis est The Plague, premier long métrage de Charlie Polinger. Laëtitia Scherier le présente comme « un premier film assez prodigieux », au point d’avoir choisi de lui accorder huit séances.

Le film se déroule dans un camp de water-polo au début des années 2000. Un adolescent tente de s’intégrer dans cette microsociété régie par ses propres règles : celles des adultes, bien sûr, mais surtout celles que les jeunes établissent entre eux, souvent de manière plus brutale. Le personnage principal découvre alors un garçon marginalisé, tenu à l’écart du groupe, souffrant d’acné et d’une infection cutanée. Les autres adolescents le surnomment cruellement « la peste ». À partir de là, le film observe une mécanique de contamination sociale. Non pas la contamination physique, mais celle de la peur : « Le simple fait d’être vu avec lui, de sympathiser, d’avoir de la peine pour lui ou d’essayer de comprendre ce qui lui arrive devient une menace pour sa propre position dans le groupe », résume Laëtitia Scherier.
À partir d’une situation qui pourrait sembler relever d’une cruauté de cour d’école, Charlie Polinger construit un récit plus ample sur l’exclusion, le harcèlement de groupe et la construction de la masculinité chez les jeunes adolescents. Le film montre comment une communauté d’enfants peut fabriquer ses propres rituels, ses dominations et ses bannissements, loin du regard véritablement protecteur des adultes. Laëtitia Scherier y voit d’abord un film sur « la peur universelle d’être rejeté ». Même si les personnages principaux sont adolescents, le sujet dépasse largement leur âge. Chacun peut reconnaître, dans cette peur de se retrouver à l’écart, une angoisse plus ancienne et plus générale.
Le scénario est inspiré des journaux intimes que le réalisateur tenait lorsqu’il fréquentait lui-même des camps d’été, même si le reste de l’histoire relève de la fiction. Le film prend peu à peu la forme d’un thriller psychologique. Tourné en 35 mm, il développe une atmosphère visuelle très marquée. « Dans son ambiance, il peut rappeler Kubrick », note Laëtitia Scherier, qui y a aussi vu un écho à Sa Majesté des mouches. Le film ne vise peut-être pas le public le plus large, reconnaît la directrice, mais elle insiste sur la nécessité de le découvrir en salle. « Il y a des plans absolument incroyables et il faut absolument voir le film sur un grand écran. »
Cocotte : une fable politique à hauteur de poule
La troisième proposition de la semaine, Cocotte, de György Pálfi. Laëtitia Scherier y a trouvé une œuvre suffisamment singulière pour mériter d’être proposée aux spectateurs blésois. « C’est une proposition décalée, et cela me semblait important de la prendre pour tous les goûts », explique-t-elle. Le film suit une poule noire qui s’échappe d’un élevage industriel. À partir de ce point de départ, György Pálfi construit un récit animalier qui tient à la fois de la fable politique, du drame social et du burlesque. La singularité du film vient d’abord de son dispositif : là où beaucoup de productions auraient eu recours à l’animation numérique ou à l’anthropomorphisme, le réalisateur travaille avec de véritables animaux. « Rien que cela, c’est un exploit quand on voit le film », souligne Laëtitia Scherier.

La caméra est placée à hauteur d’animal. Les humains sont souvent vus en contre-plongée, parfois seulement jusqu’aux genoux. Ce choix formel modifie entièrement le regard. Les hommes deviennent des silhouettes menaçantes, grotesques ou absurdes, observées depuis un point de vue étranger à leurs logiques sociales. Au fil de son parcours, la poule traverse plusieurs milieux humains. Elle monte dans des camions, marche, court, se déplace d’un lieu à l’autre, et devient le témoin involontaire d’une société traversée par la violence, les injustices et les rapports de domination. « Il y a évidemment un aspect très politique au film », relève Laëtitia Scherier, « mais avec une vraie tonalité burlesque par moments ».
Le CNC a accompagné le film d’un avertissement, afin d’éviter que des spectateurs ne viennent y chercher un documentaire animalier. Cocotte est tout autre chose : une fable étrange, incisive, volontairement décentrée, qui utilise le regard animal pour mieux révéler ce que les humains ne voient plus d’eux-mêmes.
Dune de David Lynch : tenir une promesse faite aux spectateurs
La semaine verra aussi le retour de Dune, de David Lynch. « Quand les spectateurs me demandent des films, surtout des films comme ça, j’essaie toujours de trouver une petite place », explique-t-elle. Troisième long métrage de David Lynch après Eraserhead et Elephant Man, Dune adapte le premier volume du roman de Frank Herbert, publié près de vingt ans avant la sortie du film. L’œuvre littéraire est réputée pour sa densité : politique, religion, écologie, génétique, monologues intérieurs, concepts abstraits. Autant d’éléments qui en font un monument de la science-fiction, mais aussi un livre particulièrement difficile à adapter.

À l’époque, le producteur voyait dans le projet un possible nouveau Star Wars. George Lucas avait d’ailleurs proposé à David Lynch de réaliser Le Retour du Jedi, ce que celui-ci avait refusé. Lynch accepte finalement Dune, alors même qu’il ne connaissait pas le roman au départ. Il s’approprie peu à peu cet univers et tente d’en faire tenir la complexité dans un seul film. La comparaison avec les adaptations plus récentes de Denis Villeneuve est inévitable, mais elle permet surtout de mesurer la différence d’approche. Là où Villeneuve a choisi d’étaler le récit sur plusieurs films et de privilégier une forme plus lisible pour un large public, Lynch a cherché à tout intégrer, au risque de la saturation.
Le film fut un échec critique et commercial à sa sortie. Lynch l’a longtemps renié, notamment parce qu’il n’a pas eu le contrôle du montage final. « Son montage à lui faisait pas loin de 4 h 30 », rappelle Laëtitia Scherier. Plusieurs versions ont ensuite circulé, certaines désavouées par le réalisateur au point d’être signées sous pseudonyme. Avec le recul, Dune apparaît toutefois comme une œuvre importante pour comprendre son cinéma. « On retrouve tout le travail de Lynch, tout son univers », estime Laëtitia Scherier. Le film porte déjà les traces d’Eraserhead et annonce plusieurs obsessions visuelles et mentales qui traverseront la suite de sa filmographie.
Ciné-débat autour de Jean-Luc Johannet
L’événement de la semaine aura lieu vendredi 5 juin à 19 h 30, avec une ouverture du bar dès 18 h 30. Les Lobis accueilleront un ciné-débat autour du documentaire Jean-Luc Johannet. Anarchitecte, réalisé par Danilo Proietti, qui sera présent. La soirée est organisée par Guillaume Legret, projectionniste des Lobis.

Le documentaire retrace le parcours de Jean-Luc Johannet, artiste né à Blois au début des années 1950. Architecte, plasticien, créateur engagé, il a conçu des maquettes, des structures et des formes qui ont marqué plusieurs générations de Blésois. Une petite exposition est visible dans le hall des Lobis, avec des photographies de certaines œuvres. Le photographe Thierry Cardon, ami de longue date de Jean-Luc Johannet, participera également au débat.
Parmi les réalisations évoquées figure notamment L’Oiseau euphorique, exposé en 1986 sur le parvis de la Halle aux Grains de Blois. Depuis le lancement de la communication autour de la soirée, de nombreux spectateurs ont réagi. Certains racontent l’avoir rencontré, d’autres avoir travaillé avec lui. « On sent beaucoup de tendresse quand les gens en parlent », observe Laëtitia Scherier. À partir du milieu des années 1980, Jean-Luc Johannet a également développé un travail d’art-thérapie.
La rencontre réunira donc Danilo Proietti, Thierry Cardon, l’historienne de l’art Roberta Trapani, ainsi que le psychiatre Jean-Pierre Klein, spécialiste de l’art-thérapie. Ce dernier ne pourra pas être présent physiquement, mais a enregistré une vidéo pour évoquer le travail de Jean-Luc Johannet et son héritage.
Bourse aux affiches samedi aux Lobis
Autre rendez-vous de la semaine : la septième bourse aux affiches, organisée samedi entre 11 h et 16 h. Le bar sera également ouvert. L’idée est simple : permettre aux spectateurs de venir choisir des affiches de cinéma, prendre le temps de regarder, d’échanger, et, pourquoi pas, de s’installer autour d’un café. Une proposition plus légère, mais fidèle à l’esprit des Lobis : faire du cinéma un lieu de passage, de discussion et de curiosité, au-delà des seules séances.
Un été Ghibli aux Lobis
Laëtitia Scherier annonce enfin un cycle jeune public consacré au studio Ghibli, du 10 juin au 15 septembre. Dix films seront proposés, à raison d’un film par semaine, hors période de fermeture estivale. La sélection Ghibli répond à un double objectif : proposer des œuvres exigeantes et rassembler plusieurs générations. Les premières réactions du public semblent déjà confirmer l’attente. « Je crois que c’est la première fois qu’on a des réponses aussi enthousiastes et autant de répondants sur les réseaux sociaux », observe Laëtitia Scherier. Les films du studio Ghibli occupent une place particulière dans l’imaginaire de nombreux spectateurs. Beaucoup les ont découverts jeunes, sans toujours avoir eu l’occasion de les revoir ensuite avec leurs enfants ou petits-enfants. Pour Laëtitia Scherier, c’est précisément ce qui rend ce cycle important : permettre à des œuvres d’Hayao Miyazaki ou d’Isao Takahata d’être vues ou revues sur grand écran. Une manière de faire dialoguer les souvenirs d’enfance, la transmission familiale et la puissance intacte du cinéma d’animation japonais.
>> Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


