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Les mots que des photos d’Éric Diot ont fait naître : retour sur une soirée spéciale

Il y eut, en ce mardi de mars, à la tombée du soir, dans la boutique Blois Capitale, au 16 rue Émile-Laurens, quelque chose d’infiniment simple — et, dans le même souffle, quelque chose de presque rare, presque précieux. Quelques photographies d’Éric Diot, dressées en grand format comme des présences. Autour d’elles, un cercle d’hommes et de femmes. Des feuilles entre les mains. Des textes en suspens. Des voix prêtes à naître.

On n’assistait pas seulement à la restitution de créations littéraires deux semaines après un temps d’observation des photographies. Non. C’était autre chose. Un passage. Une transfiguration silencieuse. Les images, détachées du mur, semblaient entrer dans les mots. Et les mots, à leur tour, quittant la page, s’élevaient, prenaient souffle, devenaient chair dans la voix humaine. Il y avait là, dans ce mouvement presque imperceptible, quelque chose de l’ordre de la métamorphose.

boutique Blois Capitale

Le principe, en lui-même, tenait presque de l’évidence. Trois photographies. Trois points de départ. Et, à partir d’elles, autant de textes que de regards.

Quelque chose s’est produit entre les images d’Éric Diot, l’accompagnement de David Di Bella le travail des « écrivantes » et « écrivants » de l’atelier, et la qualité d’écoute. Quelque chose d’assez rare pour que le photographe lui-même dise avoir « redécouvert [ses] photos ».

photographie d’Éric Diot

Trois images, trois seuils

Les trois photographies ouvraient un imaginaire singulier, presque un monde. La première montrait une figure féminine sur fond rouge, le visage partiellement dissimulé, la peau comme texturée, minérale, prise dans une intensité visuelle qui relevait à la fois de l’icône et de la métamorphose.

photographie d’Éric Diot
photographie d’Éric Diot

La seconde, en noir et blanc, laissait voir une route sous un ciel légèrement chargé, dans une campagne dépouillée où la ligne du paysage semblait inviter à la projection, au départ, à l’inconnu. La troisième, plus cosmique, plus troublante aussi, donnait à voir une percée lumineuse dans les nuages, comme une déchirure dans le ciel, un passage, une irruption de lumière dans la matière sombre.

photographie d’Éric Diot
photographie d’Éric Diot

On pouvait regarder ces images comme de simples compositions plastiques. On pouvait aussi y voir des seuils. C’est ce qu’ont fait les participantes et participants. Aucun ne s’est contenté de décrire. Chacun, ou presque, a pris l’image comme un déclencheur.

Et puis, l’écriture ne s’arrête pas au moment où l’on pose le stylo. Elle passe par la lecture, par l’écoute, par l’oralité, comme le souffle Agathe Beignet-Aubert, l’une des participantes de l’atelier d’écriture de David Di Bella. « Entendre nos textes à l’oral, les lire, ça nous permet de nous rendre compte des erreurs, de ce qui fonctionne, du rythme », explique-t-elle. Écrire, ici, ne consiste pas seulement à produire un texte ; cela consiste à le mettre à l’épreuve d’une voix, d’un souffle, d’une présence. Le texte doit tenir debout.

boutique Blois Capitale

Ce soir-là, cette dimension était encore renforcée par la présence du public. Agathe le dit : le groupe s’était entraîné, avait relu, retravaillé, cherché « le bon rythme, le bon tempo ». Et pourtant, au moment venu, l’expérience s’est révélée « plus détendue » qu’elle ne l’avait imaginée, dans « une ambiance bienveillante », plaisante, apaisée. C’est aussi cela qu’a produit la soirée : un cadre suffisamment exigeant pour tirer les textes vers le haut, mais suffisamment accueillant pour que la parole y circule librement.

Voir les images échapper au photographe

Pour le photographe Éric Diot, l’expérience fut visiblement forte. « Une très grande expérience, intime », dit-il, avec des retours « très différents » sur les textes lus. Il insiste surtout sur un point : cette soirée lui a permis de revoir ses propres clichés autrement. « Dans la plupart des textes, j’ai redécouvert mes photos. Ça m’a permis de les voir différemment, ou d’entrer à nouveau dans le visuel que j’avais créé. »

Habituellement, l’image est donnée au regard du spectateur. Ici, elle lui revenait après avoir été traversée par d’autres. L’auteur des photographies devenait à son tour lecteur, auditeur, presque spectateur de sa propre œuvre déplacée par les imaginaires des autres.

Éric Diot parle aussi de l’intensité affective de ce moment. Il dit avoir reçu « beaucoup d’amour » à travers ces textes. Non seulement parce qu’ils étaient personnels, mais aussi parce qu’ils étaient amples, développés, investis. « Sur une photo, on peut écrire deux lignes, trois lignes, quatre lignes, peut-être un titre… et là, tous les écrivains et les écrivantes ont fait deux pages, trois pages, quatre pages. » Cette générosité l’a manifestement touché.

On aurait pu s’attendre à de courts fragments, à des impressions rapides. Or les lectures ont souvent donné à entendre des textes construits, parfois très élaborés, avec de véritables déploiements narratifs ou symboliques. D’une lecture à l’autre, les images semblaient se reconfigurer. Elles devenaient tour à tour icônes, routes intérieures, cosmogonies, récits de violence politique, méditations sur le deuil, la mémoire, la résurrection ou le passage.

boutique Blois Capitale

Dalila De Soulages : trois textes, trois traversées

Avec Soleil d’éclat pourpre (voir ci-dessous), inspiré de la « photographie rouge », Dalila De Soulages fait de l’image le point de départ d’une figure féminine en transformation. Le texte s’ouvre comme une réinvention iconographique : « La Madone auréolée des temps modernes / Pose devant sa toile de fond, rouge, graphique » . Très vite, la photographie cesse d’être un simple portrait pour devenir le lieu d’une remontée, d’une traversée des blessures, d’un mouvement de résurrection. Le vocabulaire du feu, du pourpre, de la lave et des armures tombées accompagne cette métamorphose intérieure jusqu’à cette formule : « c’est la résurrection » .

Avec La route, le texte se fait plus dépouillé, plus frontal aussi. L’image du paysage en noir et blanc devient l’occasion d’un texte sur le départ, le détachement, le non-retour. « Il est des routes qui prennent l’allure d’un non-retour » , écrit-elle d’emblée, avant de déployer une méditation sur la nécessité de partir « et se délester de toute souillure » . Là encore, l’image agit comme matrice, mais le texte s’en émancipe pour devenir un chemin intérieur.

Enfin, avec Passage éclair, c’est la photographie céleste qui ouvre la voie à une méditation plus métaphysique. « Est-ce bien l’entrée en matière de la lumière dans un corps de chair… » : la question initiale donne le ton. Il sera question d’âme, de passage, de mondes visibles et invisibles, de lumière et d’incarnation. Le texte décrit un « passage éclair du monde réel au monde des illusions » , et pousse l’image jusqu’à ses résonances spirituelles les plus vastes.

Agathe Beignet-Aubert : écrire en images

Chez Agathe Beignet-Aubert, l’écriture semble naître d’un rapport très fort à l’image mentale. Elle le dit elle-même : elle imagine ses textes presque cinématographiquement. « Moi, j’imagine en images », explique-t-elle. À propos de son petit texte de fiction, elle ajoute : « je voyais Clotaire, mon personnage, fermer les yeux, parler, se mouvoir ; j’entendais les grillons derrière, je voyais le soleil frapper le personnage. » Puis cette formule, très simple et très belle : « J’entends, j’entends, c’est sonore, je vois, j’ai l’odeur, j’ai l’image. » Son rapport au texte est sensoriel. Il touche au rythme, à la matière, à l’incarnation. Elle dit faire attention « à la musicalité des mots », non pour écrire de la poésie à tout prix, mais parce qu’« il faut que ça sonne bien ».

Son parcours n’est pas sans lien avec cette sensibilité. Formée en histoire de l’art, elle explique que ses études lui ont appris à voir, à observer, à repérer des détails que d’autres ne remarquent pas forcément. L’écriture qu’elle développe aujourd’hui se nourrit visiblement de cet apprentissage du regard. Et son horizon, elle le nomme clairement : l’audiovisuel. Elle aimerait travailler un jour sur des scénarios, sur des récits appelés à devenir images. L’atelier, dans cette perspective, n’est pas une fin en soi. C’est « un tremplin », dit-elle. Un lieu où l’on travaille, où l’on s’exerce, où l’on apprend à mieux écrire en affrontant les contraintes du thème, du temps, de l’oralité.

Son texte présenté ce soir-là, autour de la photographie de la route, allait déjà dans ce sens : ouvrir une scène, une fiction, une respiration. Chez elle, le visible devient presque immédiatement narration.

Adrien Léonard : quand l’image bascule dans le réel politique

Le texte d’Adrien Léonard a introduit une autre tonalité encore. Avec Qu’auriez-vous fait à sa place ?, il part de l’une des photographies pour déployer une véritable nouvelle située en Afghanistan. Le récit s’ouvre sur Aryana, jeune femme de 18 ans qui s’apprête à sortir acheter des aubergines pour cuisiner un borani banjan . En quelques lignes, une situation se dessine, un quotidien apparaît, un décor prend forme.

Très vite pourtant, le contexte politique prend le dessus. Le texte rappelle que « depuis que les talibans ont pris le pouvoir, il est interdit d’écouter de la musique » . Le geste de glisser des écouteurs sous le hijab devient dès lors un acte de désobéissance intime. La tension monte progressivement jusqu’à la scène de violence au marché, lorsque la jeune femme est repérée, arrêtée, fouettée. Le récit bascule alors dans une brutalité frontale : « il commença à frapper le dos d’Aryana avec une telle violence » . La chute, avec l’intervention de Shadi puis ce dernier mot, « Maman !? » , donne à l’ensemble une charge émotionnelle très forte.

Ce texte montrait, lui aussi, la fécondité du dispositif. La photographie n’y était pas traduite ; elle y devenait le point de départ d’un monde entier, avec sa géographie, son contexte politique, ses enjeux humains. Là où d’autres avaient choisi l’introspection, le symbolique ou la méditation, Adrien Léonard engageait l’image sur le terrain du récit social et politique. La soirée révélait ainsi, très concrètement, qu’une image n’impose jamais une lecture unique. Elle ouvre un champ.

Ce que la lecture à voix haute change

Écouter une image… l’un des apports de cette soirée tient sans doute à ce passage de l’écriture à la voix. Tant qu’un texte reste sur la page, il garde une part de secret. Il peut être relu, corrigé, réaménagé silencieusement. À l’oral, il doit assumer sa ligne, sa respiration, ses déséquilibres éventuels. Il devient immédiatement plus vulnérable, mais aussi plus vivant. Humain.

L’émotion d’Éric Diot a trouvé un prolongement concret à la fin de la restitution. Deux photographies ont été offertes à deux écrivantes. Le geste n’était pas prévu. C’est pendant la soirée, dans le mouvement même de ce qu’il recevait, que l’envie lui est venue. Il insiste d’ailleurs sur le sens qu’il voulait donner à ce geste. Il ne s’agissait ni d’un prix, ni d’une récompense, ni d’un classement implicite. Il s’agissait plutôt de « donner de l’amour » et de dire merci.


Agathe Beignet--Aubert

Les textes d’Agathe Beignet–Aubert :

La première chose à laquelle j’ai pensé en rentrant dans cette petite pièce, seulement fermée par des tissus, a été lié à l’imaginaire. Et pourtant, aussitôt sortie, toute forme de créativité le fut aussi. Il m’a suffit d’entrapercevoir une des cartes postales pour notifier un changement de couleur avec l’original. Je m’empressais évidemment immédiatement de questionner le journaliste qui me dirigea vers l’artiste. Quand on a la chance d’être en présence de l’artiste, il faut se saisir de l’occasion. Et à l’instant où je répétais ma question, je sus pertinemment qu’il n’y aurait pas de retour en arrière.

Les questions fusaient, sans que je ne sache comment. J’étais restée en tout et pour tout une minute, et ne m’étais pas attardée sur les détails. Malgré moi, mon œil avait capté assez d’informations pour rebondir, réponse après réponse. Couleur, cadrage, pose, noir et blanc, lumière, tout y passait. À l’artiste de m’arrêter en m’expliquant ne pas vouloir en donner trop, pour ne pas brider notre imagination. Trop tard. Bien trop tard. L’analyse avait depuis longtemps remplacé l’imaginaire, et bien que je priais pour l’ignorer, mes pensées débattaient entre elles, le pourquoi du comment et le comment du pourquoi. M. Diot avait dit souhaiter ne pas donner les titres, mais avait tout de même donné un détail. Il voyait un personnage sortir de l’une de ses photos. Et ce personnage, je pensais moi aussi l’avoir vu. Nous ne l’avions pas eu mais le titre était écrit au dos de la carte postale. L’enfer de Dante .

photographie d’Éric Diot
photographie d’Éric Diot

Évidemment, me dis-je. J’avais vu juste. Si j’avais espoir de retrouver un semblant d’imagination avec cette photographie, l’idée de ne pas pouvoir avoir un trait d’originalité me bloqua. C’est pourtant cette photographie qui m’avait le plus marqué. Les nuages enveloppaient le soleil d’une masse dense, et pourtant loin de se laisser obscurcir, ses rayons flamboyants transperçaient les nuages. De son cœur se dégageait une intensité vibrante. Et entouré de ces traînées sombres, il formait un oculus de lumière. Le symbole s’écrivait de lui-même. Les interprétations étaient cependant multiples. Était-ce une lutte contre les forces du mal qui s’accumulaient comme un tourbillon autour de la seule lueur d’espoir ? La sinuosité des nuages laissait entrevoir une armée au dos courbé remonter le long d’une colonne noire vers la clarté restante. Devait-on voir en ce petit nuage, détaché de ses semblables par un arc étincelant, Jésus et son bâton de berger venu sauver nos âmes ? Était-il descendu guider son peuple dans un fracas lumineux ?
Ou peut-être était-ce au contraire la porte de l’enfer, au feu éternel et à la douleur perpétuelle ? La lumière était d’une telle intensité qu’on aurait dit du magma jaillissant des entrailles de la Terre, laissant derrière elle des coulées funèbres. Le petit personnage s’échappait-il de l’enfer ? Ou était-ce au contraire Lucifer, œil de ce cyclone démoniaque qui rappelait ses troupes ? Quoique nous pouvions imaginer en ce nuage stratifié la structure de l’Enfer en entonnoir, et en son centre Lucifer confiné à jamais non pas dans du feu mais dans les eaux gelées du Cocyte. Et ainsi, nous avions notre Enfer de Dante. Il m’avait apparu quelques instants que cette spirale nébuleuse pouvait être la Tour de Babel, mais cette forme si particulière incarnait la Carte des Enfers, des abîmes infernaux, tel que Boticelli la peignait ou Dante la décrivait. Bémol cependant, une petite entrevue bleue, au-dessus de l’oculus, nous rappelait à la rationalité, il n’était question que de nuages et soleil. Bien que peut-être était-ce un clin d’œil à notre humanité si imparfaite…
Dans une dimension moins biblique, j’y ai aussi vu la possible dualité d’Apollon, dieu des arts, de la guérison et de la Lumière. Caractériel, vindicatif, jaloux et prompt à la colère. Nombreux sont les récits surtout de nos jours à le dépeindre en vilain. Mais peut-être qu’en fin de compte, elle ne représentait qu’une flopée de détraqueurs s’attaquant à Harry Potter lançant à bout de bras un expecto patronum, ou était-ce Gandalf le Blanc, sauveur des forces de Théoden contre celles de Saruman dans la légendaire Bataille du Gouffre d’Helm ?

Impossible donc, pour moi, de faire preuve d’imagination et en terme d’analyse, la petite photographie rouge avait attiré mon attention. Portrait en noir et blanc sur fond rouge d’une femme au visage recouvert de ses mains, la photographie semblait détonner des autres propositions artistiques de M. Diot. C’était sans compter son titre, Madonna Bianca, « Madone Blanche », qui rappelait, à nouveau, la Bible. Celui-ci était intriguant, il faisait probablement référence aux représentations de Vierge et au noir et blanc du sujet mais je trouvais l’interprétation moins évidente. Si le blanc, symbole de pureté, est en effet une couleur que porte Marie par sa robe blanche, il est cependant presque toujours associé au bleu de son voile. Rare sont les esprits qui l’associe au rouge, symbole du salut et de la justice, et pour la plupart du sang et de la Passion du Christ. Et pourtant, il existe bel et bien quelques représentations de la Madone en rouge, où sa robe n’est pas blanche. La majorité d’entre elles étant par ailleurs des Vierge à l’Enfant comme la Madone à la prairie de Rafael ou La Madone à l’œillet de De Vinci. Mais ce choix colorimétrique n’était pas anodin, et je serais curieuse d’en connaître la raison. Autre sujet de mes questions : ce filtre mosaïque appliqué à la fois au décor et au sujet. En forme de rosace, son centre souligne l’œil du sujet avant d’encadrer son visage, orientant le regard. Comme une onde, ces cercles continuent de se diffuser jusqu’aux limites du cadre. Et hasard, forment une auréole.

Plus étonnant, la pose du sujet. Cette femme porte à son visage ces deux mains, terrifiée ? Peut-être. Mais son expression, que l’on devine, semble plutôt neutre. Rien ne laisse envisager une quelconque terreur, au contraire. Son œil droit, au centre de l’image, dans le premier rayon de la rosace, nous regarde, frontalement, sans une once de gêne semblerait-il, même si le noir et blanc assombrit ce détail. Qu’a-t-elle vu ? Se cache-t-elle ? Quel contraste avec la paix habituelle de Marie. Existe-t-il par ailleurs des représentations d’elle horrifiée par la mort de son fils ? J’y voyais surtout des références, au Désespéré de Courbet d’abord, au Cri de Munch ensuite. Et un peu des deux surtout. Pudeur, terreur ou mise en scène pure, cette nouvelle madone transgressait subtilement les codes.

photographie d’Éric Diot
photographie d’Éric Diot

Paysage de Beauce, en noir et blanc, la dernière photographie proposée nourrissait pour moi un nouvel espoir créatif. Certes, elle offrait un joli travail des lignes et courbes – L’horizon divisait l’image en deux part plus ou moins égales. La route sinueuse formait une diagonale qui guidait le regard du spectateur – Mais aussi étonnement qu’il puisse paraître, elle m’inspirait autre chose. Adieu l’analyse ? Non. Elle ne peut jamais sans aller complètement. Mais je me laissais ici aller à la rêverie. De cette rêverie est née un texte, imaginaire cette fois-ci, mais il s’agit d’une autre histoire.

Clotairemicro-nouvelle de fiction sur la photographie Route de Vendôme de Eric Diot

« Tu t’es déjà demandé ce qu’il y avait par delà les nuages ? »
Je secoua la tête. « Grand-père me racontait souvent que les nuages étaient les gardiens du ciel, et qu’ils venaient cacher la lumière pour le protéger. Un ciel limpide était bon signe, un ciel clairsemé comme aujourd’hui signifiait qu’ils étaient sur leur garde. Tu vois là par exemple ils veillent au grain. Puis quand je lui demandais pourquoi ils protégeaient le ciel, il me répondait que personne ne savait, que c’était un secret ancestral transmis de génération en génération au plus important d’entre nous, et que le jour venu la vérité nous serait révélée. Et avant de partir, il me chuchotait  » Mais tu sais moi, je crois savoir ce que c’est « . Il marquait toujours une pause à ce moment là, comme pour faire monter le suspens. Et le sourire aux lèvres, il terminait par dire  » Pour moi ce n’est pas le ciel qu’ils protègent mais les étoiles, tu sais celles qui brillent tellement le soir qu’on aimerait les toucher. Elles abritent tous nos rêves et nos désirs, tous nos vœux et nos espoirs, toutes nos âmes parties. Elles ont une valeur inestimable, imagine combien aimerait les voler ! ». Puis il s’en allait, me laissant à mes peurs d’enfants. J’ai passé des nuits entières à regarder les étoiles et à remercier les nuages de les protéger. ».

Clotaire ferma doucement les yeux, et se pencha en arrière. Il semblait détendu, presque apaiser. Il faut dire que la journée était belle, et au détour d’un virage, nous nous étions arrêtés au bord de la route pour pique-niquer dans un champ. Le coin était calme, trop calme presque. Je me demandais comment on pouvait ne pas être perdu d’ailleurs, la route était bétonnée certes mais à sens unique et sans marquage ; et seule une forêt au loin cassait la monotonie du paysage. Mais Clotaire, assis dans les restes de pailles coupées, semblait ravit. Moi au contraire, je réfrénais l’envie de me plaindre, l’herbe séchée me piquait les fesses, le soleil me tapait la tête et les grillons me rendaient fou. J’étais pas un fan de l’été, et je me demandais pourquoi j’avais dit oui à son idée à la con. Et alors que je pestais intérieurement contre ma décision, Clotaire continua.

« Je suis content qu’il y ait les nuages, parce qu’ils protègent les étoiles. Leurs présences me rassurent. Tant qu’ils sont là, tout ira bien. Tu sais, quand Maman est morte, c’est vers les étoiles que je me suis tourné. Elle était là-haut comme le disait Papi, avec toutes nos âmes parties. C’est futile je sais, c’est des histoires pour enfants, mais ça m’avait fait du bien de les voir aussi belles dans la nuit. C’était comme un repère pour ne pas me perdre, comme un doudou que je ne pouvais pas câliner mais que je savais en permanence avec moi. Elle était là sans être là, et les nuages la protégeaient. Toujours, tout le temps. J’aime les nuages. Et je sais qu’un jour, tu les aimeras aussi. ». Il se releva doucement, me jeta un bref regard que je ne sus interpréter, plia la nappe et remonta dans la voiture. Je le suivis, et à peine assis le moteur se mit à vrombir et nous reprîmes la route.

C’était rare quand Clotaire se livrait, et ce jour là je n’avais pas osé lui demander ce qu’il
voulait dire. Je le compris plus tard. Trop tard à vrai dire, bien trop tard. J’aurais dû lui parler, lui
demander ce qu’il sous-entendait, insister peut-être mais je m’étais tu. Et maintenant devant sa
tombe, je ne peux que regarder les nuages.
J’aime bien les nuages, ils protègent les étoiles.


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