Aux Lobis, Isabelle Huppert, des sangliers et des ados face à Pompéi

Les Rendez-vous de l’histoire vont occuper une grande partie des écrans des Lobis cette semaine, sans faire disparaître pour autant les sorties nationales. Laetitia Scherier a retenu deux films très différents, Ni vue, ni connue de Marc Fitoussi et L’Espèce explosive de Sarah Arnold. Elle revient aussi sur trois rendez-vous qu’elle défend particulièrement pendant le festival : Notre Salut, déjà sorti et en plein succès, La Gradiva de Marine Atlan et Le Corset de Louis Clichy.
Isabelle Huppert en figurante que personne ne regarde
Avec Ni vue, ni connue, qui sort ce mercredi 7 octobre, Marc Fitoussi part d’une idée assez savoureuse : confier à Isabelle Huppert, l’une des actrices françaises les plus célèbres au monde, le rôle d’une femme qui passe son temps au fond du cadre. Corinne Maclou est figurante. Elle enchaîne les tournages, distribue son CV dès qu’elle pense avoir croisé quelqu’un susceptible de l’aider et garde l’espoir d’obtenir enfin un vrai rôle. Sa rencontre avec Sandrine Kiberlain, qui interprète ici une version d’elle-même, lui laisse entrevoir une possible entrée dans ce monde auquel elle rêve d’appartenir depuis longtemps. Autour d’elles apparaissent également Anne Marivin, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger, Ana Girardot ou Vincent Dedienne.
Laetitia Scherier avait envie depuis quelque temps de pouvoir proposer une bonne comédie française à son public. Elle regrette que celle-ci n’ait pas obtenu la recommandation Art et Essai, mais n’a pas voulu que ce classement décide à sa place. « Quand je me retrouve face à un film qui peut plaire à mon public, qui me semble être de très bonne qualité et devant lequel on passe un très bon moment, même s’il n’est pas recommandé Art et Essai, j’ai quand même envie que mes spectateurs le voient. » Le film s’amuse de la hiérarchie très particulière d’un tournage et des signes qui permettent à chacun d’identifier immédiatement qui compte et qui restera en périphérie.

Pour Laetitia, la comédie pose une question assez simple : « Qu’est-ce qui fait qu’une personne va être considérée comme importante ? Est-ce que c’est le fait d’être talentueuse ? De travailler, de persévérer ? La reconnaissance de ses pairs ? Celle du public ? » Et derrière tout cela revient l’idée de visibilité. « Est-ce que, finalement, on n’existe vraiment que lorsque quelqu’un nous regarde ? »
L’Espèce explosive, entre sangliers et colère rurale
L’autre sortie nationale de la semaine est beaucoup plus difficile à ranger dans une case. L’Espèce explosive est le premier long métrage de Sarah Arnold, présenté au printemps à la Quinzaine des Cinéastes. Il mêle polar, comédie et chronique rurale dans le nord-est de la France. Au casting figurent notamment Alexis Manenti, Ella Rumpf, Vincent Dedienne, Bertrand Belin et Thierry Godard. Laetitia Scherier l’a découvert plusieurs mois avant sa sortie par l’intermédiaire du groupe Inédits de l’AFCAE, où elle représente le Centre-Val de Loire. « Ça a vraiment été un gros coup de cœur pour l’ensemble du groupe. »

Dans la campagne, agriculteurs et chasseurs s’affrontent autour d’un problème devenu incontrôlable : des sangliers trop nombreux dévastent les cultures. Brun, un céréalier au bord du gouffre, disparaît. Un an plus tard, Fulda, gendarme nouvellement arrivé dans la région, et Stéphane, psychologue de la gendarmerie elle-même en difficulté, se retrouvent plongés dans une enquête dont les ramifications dépassent rapidement le simple fait divers. Sarah Arnold se sert de cette disparition pour faire apparaître tout un territoire : ses alliances, ses rancœurs, ses traditions, les conflits entre chasseurs et agriculteurs, la défiance envers les institutions et les pouvoirs locaux. Et si les paysages ne sont pas ceux de la Beauce ou de la Sologne, les tensions que décrit le film peuvent faire écho.
Toutefois le film ne s’installe jamais durablement dans le réalisme social. Il bifurque, surprend, accepte le loufoque et pousse parfois ses personnages très loin. « Pour moi, on est aussi sur une comédie. C’est vraiment un premier film à la croisée de la comédie et du polar rural, et c’est très audacieux. » Cette liberté de ton a convaincu Laetitia. Elle souligne également la maîtrise du rythme d’une réalisatrice qui signe pourtant son premier long métrage. « Je pense vraiment que c’est une réalisatrice à suivre. Je serais très étonnée qu’elle ne s’impose pas dans le cinéma français dans les années à venir. »
Notre Salut, quelques jours plus tard
Les Rendez-vous de l’histoire vont naturellement prendre possession d’une grande partie des Lobis à partir de mercredi. Et nous n’allons pas résumer la soixantaine de séances et rencontres prévues dans les salles du cinéma. On retiendra cependant quelques rendez-vous. Comme Notre Salut d’Emmanuel Marre qui sera projeté jeudi 8 octobre à 20 heures, en présence du réalisateur, de Christian Delage et de Jean-Marie Génard. Le film est déjà à l’affiche depuis le 30 septembre. Aux Lobis, Laetitia évoque près de 400 entrées en une semaine, un démarrage qu’elle n’avait plus connu depuis longtemps sur un film de ce type. « On se doutait un peu dans le milieu de l’exploitation que le film allait fonctionner parce que c’était un coup de cœur pour tout le monde. Là, c’est vraiment une très belle sortie qui se confirme. »

Avec La Gradiva, la jeunesse court au milieu des morts
Parmi les avant-premières des Rendez-vous de l’histoire, Laetitia Scherier attend beaucoup de La Gradiva. Le premier long métrage de Marine Atlan sera projeté vendredi 9 octobre à 20 h 30, en présence de la coscénariste Anne Brouillet et d’Émilie Parey. Présenté à Cannes au printemps, le film y a remporté le Grand Prix de la Semaine de la Critique.
Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples puis à Pompéi. Face aux corps pétrifiés par l’éruption du Vésuve, quelque chose se dérègle peu à peu. Le désir, la colère et la peur de l’avenir remontent à la surface. Laetitia Scherier reconnaît volontiers être exigeante avec les films consacrés à l’adolescence. Beaucoup lui paraissent enfermés dans une génération, avec des dialogues ou des comportements qui parlent très précisément à ceux qu’ils représentent et laissent les autres à distance. Ce n’est pas le cas avec La Gradiva. « Peu importe son âge ou sa génération, le film nous embarque totalement. Il arrive vraiment à capter la complexité de la jeunesse, qui est à la fois complètement insouciante et en même temps accablée par l’incertitude de l’avenir. »
Marine Atlan filme des jeunes constamment en mouvement. Ils marchent, courent, parlent, dansent, se rapprochent puis s’éloignent. « Le fait de mettre tous ces jeunes, qui sont tout le temps en mouvement, face à l’immobilité totale des ruines de Pompéi, je trouve ça absolument brillant. » On y retrouve cette période étrange où l’avenir semble ouvert dans toutes les directions, tandis que personne ne sait encore vraiment laquelle prendre. « Il y a ces moments de joie, de fête avec ses amis, où toutes les possibilités semblent être là, et en même temps le poids d’une incertitude totale sur ce qui va se passer. »
Le Corset, ou la possibilité de ne pas devenir son père
Autre coup de cœur de Cannes, Le Corset de Louis Clichy sera présenté dimanche 11 octobre à 14 heures. Le réalisateur et Gary Clichy participeront à la rencontre animée par Laetitia Scherier.

Louis Clichy connaît déjà très bien le cinéma d’animation. Il a notamment travaillé chez Pixar et coréalisé avec Alexandre Astier Astérix : Le Domaine des dieux puis Le Secret de la potion magique. Le Corset constitue en revanche un projet beaucoup plus personnel. Le film a reçu cette année le Prix spécial du jury à Un Certain Regard, avant de repartir du Festival d’Annecy avec le Prix du jury, le Prix du public et le Prix Fondation Gan à la diffusion.
L’histoire se déroule dans la Beauce, à la fin des années 1980. Christophe, 11 ans, grandit dans une famille d’agriculteurs et imagine naturellement suivre les traces de son père. Son corps va en décider autrement. Il tombe régulièrement et doit bientôt porter un corset orthopédique. Le travail de la ferme devient plus difficile, comme le vélo, le sport ou simplement le fait de vivre sans penser constamment à son corps. Cette contrainte va pourtant ouvrir une brèche. Christophe découvre la musique, se rapproche de Clara, fait l’expérience des premiers sentiments et commence à imaginer une vie qui ne reproduirait pas nécessairement celle de son père.
Laetitia Scherier a particulièrement aimé la manière dont Louis Clichy fait résonner le corset de l’enfant avec celui, beaucoup moins visible, de l’adulte. Le père est prisonnier d’un cadre tout aussi rigide : la ferme qu’il faut sauver, la rentabilité, les choix économiques, les coopératives, la transmission et cette idée qu’un fils doit normalement prendre la suite. « Au final, le père est lui aussi prisonnier quelque part, mais d’un corset qui est invisible. »
Le Corset sortira nationalement le 14 octobre. Le rendez-vous des Lobis permettra donc de le découvrir trois jours plus tôt, en présence de Louis Clichy.
Plus d’informations via blois-les-lobis.cap-cine.fr/


