De la forêt à YouTube : Alerte Blaireau Dégâts, chronique d’un engagement
Il y a des spectacles qui racontent une histoire. Il y a ceux qui ouvrent un espace. Alerte Blaireau Dégâts – joué samedi 17, dimanche 18 et mardi 20 janvier à la Halle aux grains plus le mercredi 21 à Veuzain-sur-Loire – appartient aux deux catégories, avec un espace de parole, de trouble, de circulation des regards et des responsabilités. Créé fin 2022 par la Compagnie dans l’Arbre, le spectacle s’inscrit dans un cycle de recherche mené par l’équipe autour d’une question aussi simple que vertigineuse : qui sont les médias aujourd’hui, et où se loge la vérité ?
À partir de cette interrogation fondatrice, la metteuse en scène Pauline Van Lancker a construit, avec l’autrice Gwendoline Soublin, un récit qui prend à bras-le-corps les pratiques contemporaines de l’information, en s’adressant prioritairement à celles et ceux qui les vivent de l’intérieur : les adolescent·es. « Il y avait l’idée de questionner vraiment comment on s’informe quand on a quinze ans », explique-t-elle, rappelant que, lors des rencontres préparatoires, « on a rencontré pas mal d’ados qui nous ont tous parlé de YouTube ».
Le youtubeur comme figure centrale
De cette réalité partagée est né un personnage fictif : Gabin Alonso, jeune youtubeur engagé, passionné de nature, qui apprend que la forêt de son enfance va être rasée. Face à l’imminence de la destruction, il décide d’agir. Non par le spectaculaire immédiat, mais par l’outil qu’il connaît : la création d’une chaîne YouTube destinée à informer, alerter, fédérer.
Le choix de cette figure n’est pas anodin. « Gwendoline Soublin était assez fascinée par le personnage du youtubeur, à la fois très isolé, très seul, et en même temps en connexion avec l’extérieur », précise Pauline Van Lancker. YouTube apparaît alors comme un espace paradoxal : un lieu où coexistent tutoriels de maquillage, conseils pratiques, divertissement et contenus politiques, dans une continuité de zapping qui reflète notre manière contemporaine d’absorber le monde.
Le spectacle se construit ainsi au croisement de plusieurs lignes : la défense du vivant, l’engagement, la circulation de l’information, mais aussi la porosité entre virtuel et réel. Lorsque Gabin sollicite sa sœur, influenceuse beauté, pour apprendre les codes du « buzz », le récit glisse vers une autre zone de friction : celle de la visibilité à tout prix. Peu à peu, le jeune garçon timide « va faire de plus en plus de choses pour être vu, pour être visible », jusqu’à risquer de se perdre dans une logique du clic, sans jamais abandonner pour autant son objectif initial : sauver la forêt.
Un théâtre de la proximité
Si Alerte Blaireau Dégâts vise juste, c’est aussi par sa forme. Très tôt, la metteuse en scène a imposé une évidence : la circularité. « Les gradins sont en cercle autour de cet acteur qui est tout seul, qui joue tous les personnages et qui nous raconte cette histoire », explique-t-elle. Cette disposition crée une communauté immédiate : le public est proche, presque enveloppant, engagé physiquement dans l’écoute.
Cette proximité permet au spectacle de se jouer partout : théâtres, salles des fêtes, établissements scolaires, halls, lieux non dédiés. « Amener le théâtre partout », insiste Pauline Van Lancker, supposait un dispositif capable de faire oublier le réel environnant. Le cercle devient alors un seuil : on quitte la cantine, le cours de maths ou le décor banal pour entrer dans un autre régime d’attention.
Au centre, une simple souche de bois. Un tronc. Rien de plus. Et pourtant, dès l’entrée en salle, « il y a quelque chose qui opère ». Clairière, feu de camp, forêt imaginaire : l’objet ouvre un espace symbolique où l’imaginaire circule librement. « Je travaille beaucoup sur un théâtre symbolique. Ce n’est pas figuratif, ce sont des images », rappelle la metteuse en scène.
L’après, comme prolongement du plateau
La représentation ne s’arrête pas au noir final. La proximité instaurée sur scène se prolonge naturellement dans les échanges qui suivent. Bord-plateau avec le comédien, présence régulière de la metteuse en scène ou de l’assistante à la mise en scène : la parole circule, se déploie, s’approfondit. Ces temps d’échange sont particulièrement riches en contexte scolaire, mais trouvent aussi toute leur place dans les représentations tout public. Les discussions abordent plusieurs niveaux de lecture : la défense du vivant, bien sûr, mais aussi la relation frère-sœur, centrale dans le récit, et à laquelle les adolescent·es sont particulièrement sensibles. Elles interrogent également l’usage des réseaux sociaux comme outil de mobilisation, et les limites de cet engagement virtuel.
Un moment du spectacle cristallise ces questions : lorsque Gabin, monté dans un arbre pour empêcher sa destruction, appelle sa communauté virtuelle à le rejoindre — et que personne ne vient. « Ça pose la question de la réalité entre ce qu’on est prêt à faire derrière un écran et ce qu’on fait dans la vraie vie », souligne Pauline Van Lancker, attentive à la résonance de cette scène auprès des collégien·es et lycéen·es.
Pas de happy end, mais des déplacements
Alerte Blaireau Dégâts ne propose pas de résolution facile. Le combat du jeune héros est trop grand pour lui. Et pourtant, quelque chose advient. « Même si son combat est vain, il a des effets positifs », observe la metteuse en scène. Il fait bouger sa sœur, ses parents, des adultes autour de lui. Il crée du débat, du doute, de la réflexion. C’est sans doute là que le spectacle touche à l’essentiel : dans cette inversion des rôles où un adolescent devient moteur de questionnement pour les adultes. « Raconter l’histoire d’un ado qui fait bouger des adultes, moi, ça me parle beaucoup aujourd’hui », confie Pauline Van Lancker.
Présenté dans le cadre du temps fort Génération Climat #5, Alerte Blaireau Dégâts trouve une résonance particulière. À l’heure où l’engagement se mesure souvent en likes et en partages, Alerte Blaireau Dégâts rappelle que le théâtre peut encore être ce lieu rare où l’on se rassemble physiquement pour penser ensemble — et, peut-être, commencer à agir autrement.


