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De La Poupée à Silent Friend en passant par le New Trad Fest, une semaine dense aux Lobis

Au cinéma Les Lobis, la semaine s’annonce particulièrement dense. Quatre nouveaux films à l’affiche, un documentaire musical, une ressortie majeure du cinéma hongkongais, une soirée spéciale New Trad Fest : la programmation défendue par Laetitia Scherier cherche, plus que jamais, à maintenir un équilibre entre œuvres exigeantes, découvertes, cinéma d’auteur, comédie et propositions originales. Dans un contexte où les sorties cannoises de mai commencent déjà à saturer le calendrier, la directrice du cinéma blésois le dit clairement : il faut faire de la place, vite, sans renoncer à la diversité. Cette semaine, cela passe par un éventail particulièrement large : la Tunisie contemporaine vue à travers un drame politique et intime, un documentaire sur l’écoute collective au sein d’un orchestre, une comédie féministe portée par Vincent Macaigne et Cécile de France, un film ambitieux et très long demandé par les spectateurs eux-mêmes, sans oublier un rendez-vous entre musiques expérimentales et cinéma documentaire, ni la ressortie d’un classique de Wong Kar-wai.

À voix basse, ou l’intime traversé par le politique

Première sortie de la semaine : À voix basse, troisième film de Leyla Bouzid. Selon Laetitia Scherier, la cinéaste tunisienne poursuit ici ce qu’elle travaille déjà depuis plusieurs films, à savoir la manière dont les émotions se construisent sous pression, et plus précisément la façon dont le fait politique et social agit sur les existences les plus intimes.

Le film est, dit-elle, « évidemment très politique ». Il faut entendre cette évidence dans un sens concret : en Tunisie, rappelle-t-elle, l’homosexualité reste pénalisée, et le code prévoit encore des peines de prison. Dès lors, le geste du film dépasse la seule narration. Il s’agit aussi d’ouvrir une représentation, de faire exister à l’écran des figures qui puissent être reconnues, identifiées, revendiquées. Laetitia Scherier insiste sur ce point : offrir des images à celles et ceux qui en sont privés peut aussi « ouvrir des brèches ». La directrice doute que le film puisse réellement circuler librement dans son pays d’origine, et encore moins dans d’autres pays arabes. Cette fragilité-là donne d’autant plus de poids à sa présence aux Lobis. Le film apparaît ainsi comme l’un des titres les plus frontalement politiques de la semaine, mais sans que cette dimension n’efface sa matière émotionnelle. C’est précisément dans cet entremêlement entre le cadre collectif et le vécu intime que Leyla Bouzid, selon elle, trouve sa justesse.

Nous, l’orchestre, faire groupe

Autre sortie nationale, autre terrain : Nous, l’orchestre de Philippe Béziat. Cette fois, on quitte la fiction pour un documentaire immersif au cœur de l’Orchestre de Paris, à la Philharmonie. Philippe Béziat n’en est pas à son premier film consacré à la musique — Traviata et nous ou Les Indes galantes l’avaient déjà montré — mais ici, le déplacement est net : il ne s’agit plus de filmer une œuvre en train d’advenir, mais un collectif au travail. Ce qui intéresse Laetitia Scherier, c’est justement cette attention à l’ordinaire, à tout ce qui échappe habituellement au regard du public. Le film se concentre sur les répétitions, les échanges, les regards, les équilibres qui se construisent entre musiciens. Il suit moins la représentation que l’élaboration d’un son commun. D’où, dit-elle, l’importance du « nous » dans le titre.

Le documentaire trouve là une portée qui dépasse largement le cadre de la musique classique. Ce qu’il interroge, c’est la possibilité même de faire groupe. Comment trouver sa place sans écraser les autres ? Comment écouter réellement ? Comment former un ensemble sans dissoudre les singularités ? Ce sont ces questions-là qui, selon elle, donnent au film sa vraie densité. Et si ce type de documentaire reste toujours un peu fragilisé par le marché, parce qu’on le suppose plus difficile d’accès, elle espère justement que la force de son sujet et le cadre prestigieux de la Philharmonie pourront convaincre les spectateurs.

La Poupée, une comédie rare

Il y a aussi, cette semaine, ce que Laetitia Scherier appelle presque « la comédie du mois » : La Poupée, premier long métrage de Sophie Beaulieu. Le film sera partagé avec le Cap’Ciné, mais elle tenait à le proposer aux Lobis pour plusieurs raisons très explicites. D’abord parce qu’il s’agit d’un premier film, et qu’elle considère essentiel de soutenir les cinéastes à ce moment-là. Si les premiers films n’existent pas en salle, si on ne leur fait pas de place, les seconds auront d’autant plus de mal à voir le jour. Ensuite parce qu’il s’agit d’un premier film réalisé par une femme, dans un contexte où, souligne-t-elle, la présence des réalisatrices dans les grandes sélections internationales recule à nouveau.

Mais elle ne programme pas La Poupée uniquement pour des raisons de principe. Elle le programme aussi parce qu’elle le trouve drôle et plus intelligent que son point de départ pourrait le laisser croire. Le synopsis a quelque chose de presque potache : un homme, interprété par Vincent Macaigne, ne s’est jamais remis de sa dernière rupture et partage sa vie avec une poupée, jusqu’au jour où celle-ci prend vie. À ce niveau-là, on pourrait croire à une variation un peu légère sur la comédie romantique. Or, selon Laetitia Scherier, le film travaille bien davantage.

Il interroge d’abord les injonctions sociales pesant sur l’existence amoureuse passée un certain âge. Le personnage principal invente une compagne, lui donne un nom, une personnalité, ment à ses collègues, à sa famille, se raconte une vie conjugale fictive pour répondre à une norme. Et puis il y a le point de vue même du film : le regard sur cette poupée devenue vivante est un regard de femme. À partir de là, le film déplace le fantasme masculin vers le réel et ouvre une réflexion sur la condition féminine, le rapport au corps, à l’argent, au travail, à l’émancipation. La présence de Cécile de France vient encore renforcer ce sentiment d’une comédie plus réjouissante que prévue. « Pour Laetitia Scherier, le film est imparfait — mais comme tout premier film peut l’être —, et c’est précisément ce qui n’empêche en rien le plaisir. « C’est vraiment très drôle ! »

Silent Friend, exigence et patience

Le quatrième titre de la semaine, Silent Friend, n’est pas une sortie nationale mais une nouveauté que la directrice des Lobis a voulu absolument rattraper. L’affaire n’a pas été simple : le film dure 2h27, ce qui, dans une grille de programmation contrainte, reste un vrai casse-tête. Mais des spectateurs lui avaient demandé ce film, et elle a tenu à répondre à cette attente. Le film est signé Ildikó Enyedi, cinéaste hongroise au parcours déjà long, révélée dès la fin des années 1980 avec Mon 20e siècle, Caméra d’or à Cannes, puis consacrée plus tard par l’Ours d’or de Berlin pour Corps et âme. Ici, elle propose une œuvre lente, contemplative, extrêmement construite, qui demande de l’attention mais ne cherche jamais à perdre le spectateur.

Laetitia Scherier insiste sur cette qualité de regard qu’impose le film. Le rythme laisse venir les émotions, les silences, les gestes, les détails. Trois récits s’y enchâssent, à trois époques différentes, en Allemagne, tous reliés par un même “ami silencieux” : un arbre centenaire, figure discrète mais centrale, témoin des existences et point de contact entre elles. À cela s’ajoute une même question, ou presque : comment communiquer autrement ? Comment entrer en relation avec les plantes, avec le vivant, avec ce qui échappe aux formes habituelles du langage ?

Ce n’est pas du fantastique, précise-t-elle, mais le film glisse vers l’étrangeté. Il demeure pourtant très clair, même dans sa fragmentation. Et c’est justement cette radicalité douce, cette liberté formelle, qui en fait, selon elle, une œuvre riche.

Une soirée New Trad Fest

La semaine ne se limite pas aux sorties. Le samedi 25 avril, une soirée entièrement pensée par Guillaume Legret, projectionniste des Lobis, associera la Fondation du Doute et le New Trad Fest, festival musical de Saint-Aignan mêlant musiques expérimentales et traditionnelles.

La soirée commencera à 18h30 à la Fondation du Doute avec un concert du groupe Copène, avant de se poursuivre au cinéma Les Lobis à 20 heures avec Trad, documentaire coréalisé par Russell Gray et Alois Dufaud. Le film revient sur la découverte du festival par Russell Gray, musicien anglais installé dans la Creuse, et sur l’expérience à la fois musicale, humaine et sensorielle qu’il y a vécue. La projection sera précédée d’un court métrage de Garance Thénault, déjà exposée aux Lobis lors de la rétrospective David Lynch, et suivie d’un débat avec l’équipe du festival et Russell Gray lui-même, qui a confirmé sa présence. Puis la soirée se prolongera au bar avec un DJ set mêlant, là encore, traditions et expérimentations.

Dérapage et Wong Kar-wai

Comme chaque mois, Dérapages tiendra vendredi après-midi sa permanence de diagnostic et réparation vélo dans le hall du cinéma. Une manière simple d’animer le lieu entre les séances et de maintenir cette ouverture sur d’autres usages.

Enfin, côté Ciné’fil, la semaine sera marquée par la ressortie de Chungking Express de Wong Kar-wai, en version restaurée. Film emblématique du réalisateur hongkongais, mais aussi plus largement du cinéma de Hong Kong, il sera proposé à nouveau alors même qu’une rétrospective lui avait déjà été consacrée il y a quelques années. Laetitia Scherier en garde le souvenir d’un film saturé de couleurs, de néons, de corps, d’une ville-labyrinthe — Hong Kong — où les trajectoires se croisent sans se rejoindre vraiment. Le récit se compose de deux histoires distinctes, chacune centrée sur un policier esseulé, mais Wong Kar-wai s’y intéresse moins à l’intrigue qu’aux sensations, aux fragments, aux temporalités éclatées, aux solitudes urbaines. Une manière de finir la semaine sur un classique, certes, mais un classique qui continue de vibrer.

Pour en savoir plus : blois-les-lobis.cap-cine.fr

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