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Eau potable : le tritium dans la Loire relance la question des pollutions invisibles

À Blois, l’eau du robinet reste soumise aux contrôles sanitaires réglementaires. Mais la surveillance citoyenne menée par Sortir du Nucléaire 41 et l’ACRO interroge la présence de tritium, marqueur des rejets radioactifs dans la Loire. Pour Didier Narbeburu, préleveur volontaire, le sujet dépasse la seule question nucléaire : il renvoie à la transparence des rejets, à la protection de la ressource et au rôle des citoyens dans la gestion de l’eau.


L’eau arrive au robinet sans bruit. À Blois, comme ailleurs, elle appartient à ces évidences quotidiennes : boire, cuisiner, se laver, arroser. Derrière ce geste ordinaire se tient une chaîne technique, sanitaire et environnementale complexe. L’eau distribuée sur le secteur provient de la Loire et de forages situés à Vineuil, au lieu-dit Pimpeneau, dans les calcaires de Beauce. En 2023, l’usine des eaux a produit 4 648 938 m³ pour les communes de Blois, La Chaussée-Saint-Victor et Villebarou, selon le rapport annuel d’Agglopolys sur le prix et la qualité du service public de l’eau potable.

Cette eau est contrôlée. La qualité radiologique des eaux destinées à la consommation humaine fait l’objet d’un contrôle spécifique mis en œuvre par les Agences régionales de santé. La réglementation française retient notamment l’activité en tritium comme indicateur de contamination d’origine humaine. Au-delà de 100 becquerels par litre, des investigations doivent être engagées afin d’identifier et de quantifier d’éventuels radionucléides artificiels et rechercher les causes de la contamination. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande, pour sa part, une valeur-guide de 10 000 Bq/L pour le tritium dans l’eau de boisson.

La présence de tritium n’est donc pas, en soi, synonyme d’alerte sanitaire immédiate. Mais elle peut signaler une contamination d’origine humaine. C’est précisément sur ce terrain que Didier Narbeburu, président de Sortir du Nucléaire 41 et préleveur volontaire d’eau de Loire, souhaite placer le débat. Car la Loire n’est pas seulement un fleuve patrimonial ou touristique, elle est aussi une ressource exploitée, prélevée, refroidissante, rejetante, agricole, potable. Un fleuve qui concentre plusieurs usages et plusieurs vulnérabilités.

Loire Blois

La Loire, à la fois ressource et exutoire

En amont de Blois, la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux occupe une place particulière dans le paysage ligérien. Pour 2023, le rapport environnemental annuel du CNPE de Saint-Laurent indique une restitution au milieu aquatique de 62,83 millions de m³ d’eau de refroidissement, soit 83,6 % par rapport au prélèvement. La consommation, correspondant principalement à l’eau évaporée dans les tours aéroréfrigérantes, est évaluée à 12,6 millions de m³ sur l’année.

À cette question quantitative s’ajoute celle des rejets. En septembre 2025, le registre mensuel des rejets radioactifs de Saint-Laurent-des-Eaux mentionne, pour Saint-Laurent B, un volume rejeté de 9 250 m³ pour les rejets radioactifs liquides du mois, avec notamment 1,500E+06 MBq de tritium déclarés, dans le cadre des limites annuelles applicables.

centrale nucléaire de Saint-Laurent-Nouan

Ces rejets sont réglementés. Ils sont déclarés, mesurés, comparés à des limites. La question posée par Didier Narbeburu est cependant plus opérationnelle : les collectivités et services d’eau situés en aval disposent-ils d’une information suffisamment précise, lisible et utilisable au moment où ces rejets ont lieu ?

Des prélèvements citoyens pour suivre le tritium

Didier Narbeburu ne se présente pas comme un expert. Il insiste au contraire sur sa position de citoyen. « Moi, je suis préleveur volontaire, consommateur d’eau, et je prélève des échantillons d’eau que j’envoie à l’ACRO », résume-t-il.

L’ACRO, l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest, est un laboratoire indépendant né dans le contexte post-Tchernobyl. Sur son site, l’association indique organiser régulièrement des campagnes de prélèvements tout au long de l’année, sur le littoral de la Manche comme sur différents cours d’eau, afin de faire analyser des échantillons environnementaux dans son laboratoire.

Dans le Loir-et-Cher, cette surveillance citoyenne est portée par Sortir du Nucléaire 41. « C’est tout un réseau de préleveurs volontaires », explique Didier Narbeburu. Lui dit participer à ces prélèvements depuis « au moins trois ans ». Le principe est simple : prélever, transmettre, analyser, comparer. Mais l’interprétation demande prudence. Les prélèvements citoyens ne remplacent pas les contrôles officiels. Ils ne bénéficient pas toujours de la même fréquence, ni du même maillage, ni du même statut réglementaire. Ils ont cependant une fonction démocratique : faire apparaître des signaux, documenter des variations, poser des questions publiques.

« Ce n’est pas tant tel niveau à tel moment qui compte, mais l’évolution, et s’il y a des pics d’alerte sur lesquels il faut se mobiliser », avance Didier Narbeburu. « Ce que l’on peut demander aux élus locaux, c’est de faire pression avec d’autres collectivités qui s’approvisionnent également dans la Loire pour demander à ce qu’EDF, quand il fait des lâchages de polluants, de radioéléments, de tritium, les déclare de façon à ce qu’on ne pompe pas à ce moment-là. Ne serait-ce que cela. »

Le tritium, marqueur discret des rejets nucléaires

Le tritium est un isotope radioactif de l’hydrogène. Il peut se retrouver sous forme d’eau tritiée, ce qui le rend particulièrement mobile dans l’environnement. « Dans les nappes d’eau, en général, en France, on tourne autour de 2 becquerels par litre, pas plus », indique Didier en se référant aux ordres de grandeur couramment évoqués pour la radioactivité naturelle. « Au-dessus de 10, là, il n’y a pas de doute : il y a une pollution, il y a une contamination radioactive quelque part. »

16 Bq/L en septembre 2025

Selon Didier Narbeburu, un échantillon d’eau du robinet prélevé à Blois en septembre 2025 et transmis à l’ACRO aurait révélé une concentration de 16 Bq/L de tritium. « À Blois, l’eau du robinet contient du tritium. Est-ce que c’est un problème ? Voilà, c’est la question », dit-il. Sa réponse tient en une nuance : « Oui, c’est un problème à partir du moment où l’on admet que des faibles doses répétées et cumulées peuvent présenter, à terme, un danger pour les populations. » Les concentrations sont très inférieures à la référence réglementaire de 100 Bq/L. Mais les associations antinucléaires demandent de ne pas réduire la discussion à la seule conformité réglementaire.

Les données mensuelles de rejets radioactifs sont publiées. Mais la question soulevée par SDN 41 porte sur un autre niveau d’information : non seulement savoir qu’il y a eu des rejets dans le mois, mais pouvoir connaître, de façon opérationnelle, les jours de rejet afin que les services d’eau puissent au préalable adapter leurs prélèvements.

Le nucléaire, mais pas seulement

Pour Didier Narbeburu, l’eau tritiée n’est qu’une entrée dans un sujet plus vaste : celui des pollutions multiples. « Il faut sortir des approches en silo. » Il évoque les pesticides, les PFAS, les microplastiques, mais aussi les pollutions agricoles et la dégradation générale de la ressource.

Son raisonnement rejoint une inquiétude plus large : lorsque les ressources se dégradent, la réponse consiste souvent à traiter, mélanger, diluer, interconnecter les réseaux. Or cette logique peut permettre de revenir sous les seuils sans supprimer la pollution à la source. « Cette affaire de mélanger ou de diluer pour faire baisser les seuils, c’est une course en avant », estime-t-il. « Il y a une incidence sanitaire, mais aussi une incidence économique. On a un avenir où l’on s’expose à devoir payer de plus en plus pour s’assurer l’accès à une eau de qualité, quelle que soit l’origine des polluants. L’eau est un problème majeur. Ici, on le vit. C’est une ressource qui est menacée. »

Que faire ? Sa réponse tient en deux verbes : s’informer et questionner. S’informer sur les pollutions, les contrôles, les normes, les rejets. Questionner les élus qui siègent dans les instances de gestion de l’eau. Demander si les prélèvements sont faits avant ou après mélange. Demander si les collectivités en aval peuvent être informées plus précisément des périodes de rejets. Demander comment protéger les captages et les têtes de source. « Une des conclusions, c’est cela : s’informer, se documenter ; questionner les élus locaux ; mais surtout sortir de l’espèce de passivité dans laquelle on est. »


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