[Municipales] Fermeture de la librairie Labbé : les réactions et propositions des candidats

La librairie Labbé va fermer ses portes. L’émoi est grand en ville. Comme un état de choc qui ouvre une séquence politique majeure à Blois. Fondée en 1837, installée rue Porte-Chartraine, transmise sous le nom de la famille depuis 1973, elle fait partie de ces institutions que l’on croyait capables de tout dépasser. L’annonce d’Olivier Labbé de cesser son activité en juin 2026, avec le licenciement de onze salariés, a provoqué une émotion qui dépasse le seul périmètre du commerce du livre. À quelques semaines des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, le sujet fait parler.
Avec une trésorerie fortement entamée ces deux dernières années, la concurrence de l’Espace culturel voisin (Leclerc) et l’implantation récente de Cultura en périphérie, la coupe est pleine pour Labbé. D’autant plus qu’à cela il faut ajouter un marché du livre en recul en 2025, et une mutation profonde des habitudes de consommation. Le libraire dit vouloir partir « proprement », sans procédure collective ni dettes laissées derrière lui.
Dans ce contexte, nous avons demandé aux candidats à la mairie de Blois de se positionner, avec un diagnostic et des outils.
La majorité sortante annonce une mobilisation
Le maire de Blois, Marc Gricourt, et le président d’Agglopolys, Christophe Degruelle, ont rapidement réagi par un communiqué conjoint. Ils y expriment leur « regret » face à la disparition annoncée d’un « acteur économique majeur du secteur culturel blésois » et disent demeurer « aux côtés des salariés ». Ils précisent avoir été informés « depuis plusieurs années » de l’intention d’Olivier Labbé de cesser son activité et rappellent que le contexte national du livre est « particulièrement difficile », marqué par un recul en 2025, une baisse du pouvoir d’achat et des changements profonds dans les modes de consommation.
Le communiqué met en avant le soutien public existant : achats des bibliothèques d’Agglopolys — notamment dans le cadre du prix Emmanuel-Roblès —, remise de dictionnaires aux élèves de CM2, appui aux grandes manifestations culturelles telles que les Rendez-vous de l’histoire et bd BOUM. La ligne est celle d’une continuité d’action : les collectivités ont soutenu l’écosystème culturel et se tiennent prêtes à accompagner une reprise.
Une rencontre avec le libraire et les salariés est annoncée pour ce jeudi soir afin « d’examiner la situation » et « d’explorer des perspectives alternatives », en mobilisant la Ville, l’agglomération et le conseil régional. « Nous ne baissons pas les bras », écrit Marc Gricourt. La majorité assume ainsi une posture de mobilisation et d’ouverture à des solutions, tout en inscrivant la fermeture dans un contexte sectoriel et national défavorable.
Nicolas Orgelet et et l’ouverture à des modèles alternatifs
Candidat de la liste Blois en commun, Nicolas Orgelet évoque une « réelle tristesse » et qualifie la librairie de « poumon littéraire et culturel de Blois ». Il rappelle que chacun garde un souvenir lié à l’enseigne : la découverte d’un livre, l’achat d’un cadeau au rayon jeunesse, les échanges avec des libraires. Pour lui, l’émotion immédiate et les centaines de commentaires publiés démontrent l’attachement profond des Blésoises et des Blésois à leur cœur de ville.
L’élu écologiste ne conteste pas les causes avancées : évolution des habitudes de consommation, désaffection des centres-villes. Mais il estime que l’attractivité du centre doit être « repensée » et qu’il faut accepter de « s’ouvrir à des modèles différents ». Blois en commun affirme soutenir toute initiative de reprise, accompagner un éventuel repreneur et rester attentif au devenir des salariés. Surtout, il ouvre explicitement la porte à des formules alternatives : librairie associative, reprise en SCOP, inscription dans l’économie sociale et solidaire, mixité d’usage.
Dans sa logique, il ne s’agit pas seulement de sauver un commerce, mais de transformer le cadre. L’émotion collective devient un point d’appui pour « inventer un nouveau centre-ville », à dynamiser et à pérenniser dans « l’écoute, le respect et la responsabilité ».
Malik Benakcha : un « double électrochoc » et des instruments d’intervention
Pour Malik Benakcha, candidat de la droite et du centre, la fermeture représente « bien plus qu’un commerce ». Elle fragilise, dit-il, « un symbole du centre-ville » et un lieu de transmission faisant partie de l’identité même de Blois. Mais sa prise de position est aussi une mise en cause de la méthode municipale. Selon lui, la situation était connue depuis plusieurs mois par l’équipe sortante et « aucune action structurante » n’a été engagée pour sécuriser l’avenir de la librairie. Annoncer aujourd’hui une mobilisation alors que rien n’aurait été fait en amont « interroge ».
Il parle d’un « double électrochoc ». Électrochoc politique d’abord, car la séquence révélerait l’urgence de « changer de méthode et d’équipe municipale » pour le centre-ville : anticiper, structurer, investir, protéger les locomotives commerciales et culturelles. Électrochoc citoyen ensuite, car l’émotion prouverait que la librairie n’est « pas un commerce comme un autre » et pourrait susciter des vocations ou renforcer l’attrait pour des repreneurs.
S’il était élu en mars 2026, il affirme agir immédiatement : mobilisation d’une foncière commerciale, accompagnement direct des repreneurs, aide financière ciblée « si nécessaire », sécurisation du foncier, simplification des démarches. Il adresse un message clair aux éventuels candidats à la reprise : la collectivité serait « un partenaire concret, engagé et réactif ». Sa proposition repose sur des outils d’intervention économique identifiés et sur une stratégie foncière assumée.
Marine Bardet dénonce la « récupération »
Du côté du Rassemblement National, Marine Bardet qualifie l’annonce de « nouvelle terrible », mais concentre d’abord sa critique sur ce qu’elle appelle une « récupération politique ». Selon elle, tout le monde cherche à s’emparer de l’histoire « de ce pauvre monsieur Labbé », alors que d’autres commerces ferment sans susciter la même mobilisation.
Elle rappelle que les difficultés n’étaient pas nouvelles : cinq repreneurs potentiels sans aboutissement, banques moins enclines à suivre les investisseurs, évolutions sociétales. Elle insiste sur la concurrence périphérique : après les importants travaux réalisés par la librairie, l’installation de l’Espace culturel voisin, puis celle de Cultura, auraient aggravé la situation. Pour elle, un maire doit être « vraiment présent à l’Agglopolys » et « mettre les pieds dans le plat » pour éviter que des implantations périphériques fragilisent davantage les commerçants du centre de Blois.
La candidate RN développe longuement la question du stationnement. Elle distingue les « courses rapides » — acheter du pain, une tranche de jambon, récupérer un enfant à une activité — du « shopping » de promenade. Selon elle, le centre-ville doit offrir un stationnement « imminent » et accessible aux habitants. Elle propose de transformer le projet Saint-Vincent en grand parking.
Interrogée sur le maintien d’une librairie indépendante, elle souligne qu’il faut d’abord connaître « tous les tenants et les aboutissants » : prix du fonds, vente ou non des murs, adéquation au marché. Elle affirme que l’essentiel est qu’« il y ait un commerce » à cet emplacement, sans garantir que ce sera nécessairement une librairie. Son approche met l’accent sur la défense du centre face à la périphérie et sur les conditions pratiques de fréquentation.
Gildas Vieira : médiation, commandes publiques et alerte sur l’effet domino
Candidat sans étiquette, Gildas Vieira nous explique avoir rencontré Olivier Labbé pour discuter de solutions. Selon lui, certaines propositions pouvaient être « intéressantes », mais le libraire a souligné plusieurs obstacles : complexité des marchés publics, âge, concurrence de l’Espace culturel voisin. Il avance l’idée d’un « terrain d’entente » entre la librairie et l’Espace culturel Leclerc, afin de « bien séparer les rôles » et permettre à Labbé de conserver pleinement son activité de vente de livres. Cette solution supposerait un accompagnement municipal et une discussion approfondie. Au cœur de sa proposition figure le levier des commandes publiques : renforcer les achats des bibliothèques, orienter davantage les livres scolaires vers la librairie, travailler sur les marchés publics pour créer un flux sécurisé, proposer une mixité d’usages.
Le candidat Vieira alerte aussi sur l’effet domino. Selon lui, la librairie constituait un point d’ancrage : des clients venaient y acheter des livres avant de consommer ailleurs. Sa disparition pourrait fragiliser d’autres commerces. Il évoque un centre-ville « à genoux » et considère que la fermeture envoie un « signal fort » à ceux qui doutaient encore de la gravité de la situation. La redynamisation globale du cœur de ville demeure, à ses yeux, la condition sine qua non : sans davantage de fréquentation, « quoi qu’on mette en place, ce sera compliqué ».
Un dossier devenu baromètre
On le voit, la librairie Labbé est passée du statut d’institution commerciale à celui de baromètre politique. Chaque candidat y projette sa vision du centre-ville : continuité et mobilisation institutionnelle pour la majorité, transformation coopérative pour Blois en commun, intervention économique structurée pour la droite-centre, défense face à la périphérie et priorité au stationnement pour le Rassemblement National, opération cœur de ville, médiation et commandes publiques pour Gildas Vieira.
La fermeture est annoncée pour juin 2026. Les électeurs voteront en mars. Entre ces deux échéances, le débat sur la librairie Labbé est devenu l’un des fils conducteurs de la campagne municipale. Reste à savoir si une solution émergera, ou si l’histoire commencée en 1837 s’achèvera au début de l’été, laissant à la prochaine équipe municipale le soin d’écrire un nouveau chapitre pour le cœur de Blois.

