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Ceux qui reviennent : le Loir-et-Cher face à une nouvelle mobilité résidentielle

Ils sont partis étudier, travailler, se construire ailleurs. Paris, souvent, a été une étape, parfois un passage obligé. Puis vient le moment où l’on regarde autrement son territoire d’origine : non plus comme un lieu quitté, mais comme un lieu où revenir vivre, élever des enfants, travailler autrement, retrouver des liens. Ce mouvement, observé à l’échelle nationale, intéresse directement le Loir-et-Cher. Be LC, l’agence d’attractivité du département, y voit une aspiration à accompagner, mais aussi une chance pour le territoire : celle de faire revenir des compétences, des familles et des énergies qui n’ont jamais complètement cessé de lui appartenir.

Pauline Rochart connaît ce mouvement de l’intérieur. Autrice de Ceux qui reviennent (Payot), spécialiste des mutations du travail, de la prospective et de l’évolution des modes de vie, elle fait elle-même partie de ces “revenants”. Après plus de douze ans passés à Paris, elle est revenue s’installer dans son territoire d’origine, dans l’agglomération de Dunkerque. De cette expérience, elle n’a pas seulement tiré un changement de vie, mais une enquête sur celles et ceux qui, après avoir quitté leur région, choisissent un jour d’y revenir. « On a été assez surpris, en bien, de l’écho du livre. Cela démontre un intérêt vif, le fait que c’est un vrai sujet de société », relève Pauline Rochart.

Emploi, logement, services : les conditions objectives du retour

Pour revenir, il faut pouvoir vivre. L’emploi arrive en tête. Le retour n’a de sens que si l’on peut trouver une activité correspondant à ses compétences, à son niveau de qualification, à ses aspirations. Un territoire peut être beau, calme, patrimonial, agréable à regarder ; si l’on ne peut pas y travailler dignement, l’installation risque de devenir déclassement. « Les raisons qui poussent aux trajectoires résidentielles, c’est un mix entre des raisons objectives », explique Pauline Rochart. Parmi elles, l’experte cite l’emploi et la qualité de vie, au sens très concret du terme : « l’espace dont on va pouvoir bénéficier, le prix de l’immobilier, les espaces verts ». À cela s’ajoute « toute l’offre de services qu’il y a autour ».

On part pour les études, pour le travail, pour Paris, pour une grande métropole, pour une première carrière. Puis arrive un moment où les priorités changent. Les enfants naissent ou sont envisagés. Le logement devient trop étroit. Les trajets deviennent trop lourds. Le coût de la vie pèse davantage. Le couple, la famille, l’école, les modes de garde et la maison entrent dans l’arbitrage. L’expérience de la parentalité transforme profondément le rapport au lieu. On choisit où l’on veut que ses enfants grandissent, dans quel espace, avec quels relais, quelle école, quelle famille proche, quelle respiration quotidienne. Pour autant, Pauline Rochart insiste : le retour ne peut pas être réduit à une addition de cases cochées. « En fait, si c’était aussi simple que ça, ce serait trop facile. »

Le sensible, l’attachement, le paysage

Le retour engage une part plus intime. Il suppose une relation au territoire. Pas forcément un amour béat, mais une familiarité, une mémoire, une attache. « Je trouve que ce phénomène est intéressant à observer en ce qu’il montre que l’on a aussi des raisons qui dépassent les critères objectifs : l’attachement au territoire, le sensible, l’attachement au paysage, les liens que l’on continue d’entretenir avec les gens qui vivent sur le territoire, ceux qui restent, ceux qui n’ont pas bougé. »

Les territoires doivent comprendre ce qu’ils ont déjà déposé dans la mémoire de ceux qui y ont grandi. Une ville, un village, un département, ce n’est pas seulement un ensemble d’équipements. C’est une somme de souvenirs, de relations, de paysages, de trajets répétés, de lieux d’enfance, de liens familiaux, d’expériences scolaires, culturelles, sportives, associatives. Revenir suppose que quelque chose soit resté vivant.

C’est pourquoi l’attractivité ne commence pas au moment où l’on veut faire revenir un trentenaire diplômé, avec conjoint, enfants et emploi qualifié. Elle commence bien avant, dans la manière dont un territoire traite ses jeunes, ses adolescents, ses étudiants, ses enfants d’ici. « Plus vous ferez en sorte que les gens aient vécu des expériences heureuses dans leur jeunesse, dans leur territoire, plus vous aurez de chances qu’ils reviennent », souligne Pauline Rochart. Cela concerne le Loir-et-Cher comme tous les départements. On peut vanter Blois, Vendôme, la Loire, les châteaux, les villages, les forêts, la proximité avec Paris. Mais pour faire revenir ceux qui sont partis, encore faut-il qu’ils aient eu envie, plus jeunes, d’appartenir à ce territoire. Ont-ils accumulé de bons souvenirs ? La réponse future se fabrique dans le présent. « Les élus locaux doivent prendre la mesure de cette question », juge l’autrice.

Revenir n’est jamais un coup de tête

Dans l’imaginaire contemporain, quitter Paris peut ressembler à une tentation de retour de vacances. On respire trois jours ailleurs, on rêve de maison, de jardin, de ciel plus large. Mais entre l’envie d’ailleurs et l’installation réelle, il y a tout un chemin. Pauline Rochart le rappelle : « On ne déménage pas comme ça sur un coup de tête et, encore moins, on ne décide de revenir sur un coup de tête. » Dans son enquête, les personnes interrogées ont mûri leur décision. Elles savent que revenir implique des choix. Elles identifient les difficultés.

Le retour peut impliquer des sacrifices ou des arbitrages : moins d’opportunités professionnelles dans certains secteurs, un tissu social à reconstruire, des modes de vie différents, une place à retrouver, des habitudes locales qui n’ont pas attendu le revenant. « Ça implique de faire des choix, parfois des sacrifices, dans les choix de carrière, dans les choix de vie. Et ça, c’est vrai qu’on ne peut pas toujours l’anticiper. » Cette prudence évite de présenter le retour comme une solution magique à la fatigue métropolitaine. Revenir ne répare pas tout. Revenir ouvre une autre série de questions.

La famille, relais espéré et réalité plus complexe

Le retour est souvent familial. On revient avec de jeunes enfants, ou parce qu’ils arrivent. On cherche de l’espace, une école plus proche, une maison, mais aussi du relais. Les parents restés sur place sont devenus grands-parents. Dans les représentations, ils peuvent incarner une aide, une sécurité, une présence. Pauline Rochart met pourtant en garde contre les projections trop simples. Quand on revient de temps en temps pour un week-end, la famille est heureuse de vous voir. Quand on revient pour vivre, cette présence devient ordinaire. « Une fois que vous revenez, ça n’a plus rien d’exceptionnel. Vous êtes là, vous êtes là. Les gens ne changent pas leur vie parce que vous êtes revenu. » Ils ont leurs engagements, leurs habitudes, leurs contraintes.

Les grands-parents d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’il y a trente ans. Ils peuvent être retraités sans être disponibles en permanence. Ils voyagent, s’engagent, sortent, gardent leurs activités, leur vie sociale, parfois une activité professionnelle ou associative importante. « Ils sont souvent encore actifs, dans le sens où ils s’investissent dans plein de choses. » La garde du mercredi, la sortie de l’école, le dépannage permanent ne vont plus toujours de soi. « On revient pour avoir du relais, et parfois, effectivement, on ne le trouve pas, ou on le trouve moins que ce que l’on aurait espéré. » Pour Pauline Rochart, ce décalage raconte aussi « l’évolution des modes de vie des seniors ».

Le retour vers la famille est donc ambivalent. Il peut alléger la charge mentale, notamment celle des jeunes parents. Il peut offrir une présence précieuse. Mais il ne reconstitue pas automatiquement une communauté familiale disponible à la demande. Là encore, revenir oblige à renoncer à une illusion : celle d’un territoire d’origine qui aurait attendu intact, avec des rôles familiaux inchangés.

Des trajectoires de mobilité successives

Ceux qui reviennent sont rarement des immobiles repentis. Au contraire, leur parcours est souvent fait de déplacements successifs. On quitte d’abord son village ou sa petite ville pour le lycée, puis pour l’université, puis pour une métropole régionale, puis parfois pour Paris. Revenir est alors un moment de plus dans une chaîne de mobilités. Les personnes rencontrées dans l’enquête ont souvent bougé pour les études, puis pour la carrière. Elles ont acquis ailleurs des compétences, des codes, des expériences professionnelles, des références culturelles. En revenant, elles ne retrouvent pas simplement leur place d’avant. Elles reviennent transformées.

Ce point peut aussi créer des frottements. Revenir suppose de l’humilité. On ne revient pas dans un territoire vide. Les autres ont continué à y vivre, à y travailler, à y élever leurs enfants, à y tenir les associations, les commerces, les écoles, les clubs, les réseaux locaux. Le revenant ne reprend pas une place intacte ; il doit en trouver une nouvelle.

Revenir ne veut pas dire renoncer à l’ambition

Revenir en région n’est pas forcément faire une croix sur l’ambition professionnelle. « Ce phénomène questionne la notion même d’ambition », explique Pauline Rochart. Dans les représentations dominantes, l’ambition est souvent associée à l’ascension sociale, aux grandes entreprises, aux grandes villes, aux opportunités concentrées dans les métropoles et en région parisienne. De là naît un amalgame : ceux qui reviennent seraient moins ambitieux. La nordiste conteste cette lecture. L’ambition peut consister à se réaliser autrement que par la seule carrière, à mettre ses compétences au service d’un territoire, à s’investir dans des associations, à passer d’un grand groupe à une PME, à se reconvertir, à travailler dans un milieu que l’on connaît moins, à chercher une utilité plus concrète. « Avoir un boulot bien payé dans une grosse boîte, ce n’est pas l’unique façon d’être ambitieux pour sa vie. »

Les générations qui reviennent interrogent la place du travail dans leur vie. Elles ne veulent pas nécessairement moins travailler. Elles veulent parfois travailler autrement, avec d’autres équilibres, d’autres finalités, d’autres formes de reconnaissance.« La place du statut compte moins que ce que vous faites au quotidien pour votre ville et pour votre territoire. » Ce qui pèse, ce sont les interactions locales : « On s’en contrefiche un peu de savoir que vous êtes cadre dans telle boîte. Ce qui compte dans les discussions du quotidien, ça va plutôt être la façon dont vous interagissez dans les associations du coin, dans la promotion de la culture locale, dans les associations sportives, dans les associations de parents d’élèves. »

Le besoin d’ancrage

Pauline Rochart critique une idée très répandue sur sa génération, et plus encore sur les diplômés : « On a voulu nous faire croire que l’on était une génération très fluide, sans attache, et qu’en fait on pouvait vivre partout. » Elle juge cette idée fausse. « On a besoin d’être ancré dans un territoire, d’être ancré dans un collectif où l’on sent que l’on a une place. »

Ce besoin ne se confond pas avec une idéalisation du territoire. On ne revient pas nécessairement parce qu’un lieu est “hype”, beau, photogénique ou vendable. Cette remarque a une portée directe pour le Loir-et-Cher. Le département dispose d’images fortes : la Loire, les châteaux, les paysages, les villes patrimoniales, la proximité avec Paris. Mais le retour ne se construit pas seulement avec des images. Il se construit avec un sentiment d’appartenance. Ce que l’on a vécu ici, ce que l’on a aimé, ce qui nous a fait grandir, ce qui a donné le sentiment d’avoir une place : voilà ce qui peut, un jour, faire revenir.

Blois, Vendôme, Paris : le train comme question politique

Dans le Loir-et-Cher, la question du transport occupe une place particulière. Vendôme dispose d’une liaison TGV qui met Paris-Montparnasse à environ quarante minutes. Blois dépend du TER, avec des directs moins systématiques, et une revendication locale pour des trains directs entre Blois et Paris permettant un trajet plus rapide [lire ici]. « Ce pays, malheureusement, crève un peu de son extrême centralisation et du fait que c’est à Paris que l’on retrouve le plus d’opportunités, professionnelles notamment », lance-t-elle.

Le train permet de garder un emploi parisien, de conserver des clients, de se rendre ponctuellement dans la capitale, de ne pas rompre d’un coup avec un écosystème professionnel. « Les territoires et les villes qui sont reliés facilement à Paris et qui ont des TGV attirent plus, parce que le coût du retour est moins élevé. » Mais Pauline Rochart nuance. Tous les retours ne se construisent pas dans le maintien d’un lien avec Paris. « On fait des changements de vie plus ou moins drastiques. »

Aimer une ville, c’est aussi être exigeant avec elle

Que produisent ceux qui reviennent ? Disposent-ils d’un regard particulier ? « S’ils choisissent de revenir, c’est parce qu’ils savent pourquoi. Donc très souvent, ils ont envie de s’investir pour le territoire. » Ils ont connu d’autres manières de travailler, d’autres organisations, d’autres rythmes, d’autres références. Ils peuvent apporter des compétences, des idées, mais aussi un regard critique. « C’est un peu comme dans un couple. Quand vous aimez quelqu’un, vous êtes exigeant avec l’autre. Moi, je pense que c’est pareil dans une ville. Quand vous l’aimez, vous êtes exigeant avec elle. » Ce regard décalé peut être précieux, à condition qu’il ne devienne pas surplombant. Pauline Rochart parle de « brassage » et d’« hybridation » entre ceux qui n’ont pas bougé et ceux qui sont partis puis revenus. Les deux expériences ont de la valeur.

Revenir, c’est apprendre à créer du lien

Le retour oblige à fréquenter des gens qui n’ont pas nécessairement les mêmes références, les mêmes opinions, les mêmes habitudes culturelles ou politiques. Ceux qui reviennent peuvent avoir vécu dans des milieux diplômés, urbains, politisés, homogènes socialement. En revenant, ils retrouvent un territoire plus divers, ou différemment polarisé. Pauline Rochart parle sans détour des frottements possibles. Dans certains territoires, les lignes politiques, culturelles ou sociales peuvent être fortes. Revenir impose de ne pas se placer au-dessus. « Plus on aura une posture haute et jugeante, moins on se réintégrera. »

La réintégration passe par l’acceptation d’un monde commun avec des personnes différentes. « Vous devez accepter que vous allez fréquenter des gens qui n’ont pas vos manières de voir le monde, qui n’ont pas forcément les mêmes opinions politiques que les vôtres, qui ne regardent pas les mêmes films, qui n’écoutent pas les mêmes radios, qui ne saluent pas de la même manière que vous. » Ce n’est pas une concession triste. Elle y voit même l’une des beautés du retour. Le territoire oblige à sortir de ses bulles.

Il ne suffit pas d’acheter une maison, d’inscrire ses enfants à l’école et de travailler à distance. Il faut refaire du lien. S’investir. Participer. Proposer. Écouter. « Si l’on ne cultive pas ce lien social et cette base de vivre-ensemble — pour employer un mot un peu galvaudé —, ça ne va pas marcher. On ne va pas bien vivre notre retour. »


À lire : Ceux qui reviennent, de Pauline Rochart, Essais Payot, parution janvier 2025, 256 pages, 20 €.

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