Au cinéma Les Lobis : exil, amours rebelles, animation queer, Ghibli engagé… et salles climatisées !

Cette semaine, le cinéma Les Lobis propose une programmation particulièrement politique, sans perdre de vue le plaisir du cinéma. Laëtitia Scherier, directrice du cinéma blésois, y fait entrer quatre films : L’Étrangère, de Gaya Jiji, Seuls les rebelles, de Danielle Arbid, Jim Queen, de Marco Nguyen et Nicolas Athané, et Pompoko, d’Isao Takahata, dans le cadre du cycle Ghibli. À cela s’ajoutent l’ouverture du cycle rétro avec Retour vers le futur, la venue de Dérapages pour les réparations de vélos et la Fête du cinéma.
« On est sur une semaine bien engagée », confie Laëtitia Scherier. En effet, les films programmés cette semaine traversent l’exil, les frontières sociales, les migrations, les identités queer, l’écologie, l’urbanisation et la mémoire du cinéma populaire. Une semaine dense, mais jamais fermée : politique, oui, mais aussi sensible, drôle, populaire, parfois burlesque.
L’Étrangère : l’exil après le départ
La première sortie nationale de la semaine est L’Étrangère, de Gaya Jiji. La réalisatrice syrienne, qui a fait ses études en France, signe ici un deuxième long métrage de nouveau marqué par la question de l’exil. Le film suit une réfugiée syrienne qui arrive à Bordeaux après un périple éprouvant. De ce voyage, le spectateur ne reçoit que des fragments. La réalisatrice ne cherche pas à faire du trajet migratoire le cœur du récit. Son film commence surtout après : après le départ, après l’arrivée, dans ce temps suspendu où il faut demander l’asile, comprendre les règles administratives, survivre, se reconstruire, et tenter de faire venir un enfant resté au pays. « C’est un très beau film sur l’exil, mais surtout sur l’exil intime, plus que sur le parcours migratoire », observe Laëtitia Scherier.

La protagoniste veut faire venir son fils de six ans. Elle parle français, souhaite construire une vie en France, espère retrouver des personnes qu’elle connaît et offrir à son enfant une existence éloignée de la guerre. Elle rencontre également un avocat français, avec lequel se noue une relation amoureuse. Le rôle principal est tenu par Zar Amir Ebrahimi, actrice iranienne réfugiée en France. Laëtitia Scherier souligne la force de cette présence à l’écran, mais aussi l’engagement de l’actrice pour les droits des femmes en Iran et contre le régime iranien.
Le titre du film porte déjà une partie du propos. Gaya Jiji aurait pu choisir d’autres mots : l’exilée, la clandestine, la migrante. Elle choisit L’Étrangère. Un terme apparemment simple, mais lourd d’une violence sociale. « Il y a quand même une violence dans le mot “étrangère” quand on appelle quelqu’un comme ça », relève Laëtitia Scherier.
Le film se situe dans les années 2010, au moment où de nombreux Syriens arrivent en France. Il montre l’attente, les démarches, les blocages, et permet aussi de comprendre certains mécanismes administratifs, notamment liés au règlement Dublin. Celui-ci peut conduire à considérer qu’un autre État européen que la France est responsable de l’examen d’une demande d’asile, notamment lorsque la personne a été enregistrée, contrôlée ou identifiée lors de son passage dans un autre pays européen. Cette règle peut empêcher un demandeur d’asile de choisir librement le pays où il souhaite voir sa demande instruite. Pour le personnage, cette règle devient un obstacle majeur, puisqu’elle a été contrôlée avant d’arriver en France.
La guerre reste constamment présente, même à distance. Elle surgit dans les appels téléphoniques avec la famille, dans le bruit des bombes, dans les attaques entendues de loin. La femme tente de se reconstruire dans un nouveau pays, tout en sachant ce qui continue de se jouer chez elle. Le film laisse aussi apparaître une culpabilité intime : celle d’avoir réussi à partir quand d’autres sont restés.
Laëtitia Scherier insiste sur la pudeur de la mise en scène. « Il y a vraiment une retenue formelle. C’est assez classique. Ça évite totalement le misérabilisme. » Beaucoup de scènes très dures ne sont pas montrées frontalement. Elles existent dans les silences, dans ce que le spectateur comprend, dans ce que le film choisit de ne pas appuyer. Ce que la directrice des Lobis retient surtout, c’est le portrait d’une femme debout. « Elle dépeint vraiment une femme très digne. C’est vraiment ça que je retiens du film. »
Seuls les rebelles : aimer contre l’ordre social
Autre sortie de la semaine : Seuls les rebelles, de Danielle Arbid. La cinéaste franco-libanaise, dont Laëtitia Scherier rappelle qu’elle explore souvent les corps, le charnel et les frontières sociales ou géographiques, signe un film à la fois sentimental et politique. Le récit naît d’une rencontre à Beyrouth. Une veuve libanaise d’origine palestinienne, âgée d’une soixantaine d’années, vient en aide à un jeune migrant soudanais sans papiers. Entre eux, une histoire d’amour commence.

Laëtitia Scherier souligne que le film interroge la nature même de cette relation. Est-ce de l’amour ? Serait-ce la même chose dans des circonstances moins difficiles ? Les deux personnages s’aiment-ils, ou s’accrochent-ils l’un à l’autre parce qu’ils sont traversés par la solitude, le désarroi, la fatigue d’être mis à l’écart ? Le film ne tranche pas. Il regarde cette relation. « Une histoire d’amour naît entre eux, et elle va évidemment susciter l’incompréhension, puis surtout le rejet de l’entourage et des voisins », explique Laëtitia Scherier.
Le film transforme cette relation en révélateur. Derrière l’amour, ce sont les fractures de la société libanaise qui apparaissent : racisme, xénophobie, rapports de classe, traitement des migrants, violences du voisinage et hypocrisies collectives. Laëtitia Scherier y voit un sujet qui dépasse largement le Liban. « On veut être aidé, mais on ne veut pas aider les autres. C’est un problème très large dans nos sociétés. »
Dans Seuls les rebelles, l’amour devient donc une forme de résistance. Résistance à l’âge, au regard social, à la xénophobie, à la assignation de chacun à sa place. La singularité du film tient aussi à sa forme. En raison du contexte récent des conflits, Danielle Arbid n’a pas pu tourner au Liban. Beyrouth a donc été reconstituée en studio, en France. Plutôt que de masquer cette contrainte, la réalisatrice l’assume. Le décor ne cherche pas toujours l’illusion réaliste. Par moments, les toiles tendues, les aplats, les arrière-plans visibles donnent au film une artificialité revendiquée. « Au lieu d’en faire une faiblesse, elle s’en sert comme d’une vraie proposition artistique. » Cette Beyrouth reconstituée devient une ville de mémoire, une ville intérieure, peut-être une ville disparue telle qu’elle survivait dans les souvenirs. « C’est un film très touchant, clairement dur, mais vraiment très touchant », résume la directrice. Les deux personnages s’accrochent l’un à l’autre, mais aussi à la possibilité d’une autre vie. Leur histoire devient une manière de croire encore à une transformation de la société, même au bord du chaos.
Jim Queen : rire, fiertés et satire politique
Le troisième film de la semaine tient particulièrement à cœur à Laëtitia Scherier. Jim Queen, de Marco Nguyen et Nicolas Athané, arrive aux Lobis en deuxième semaine, après une première sortie nationale. La directrice du cinéma l’a placé en coup de cœur, « en espérant que cela le booste un peu ».

Ce choix n’allait pourtant pas de soi. Le film relève de l’animation adulte, il est interdit aux moins de 12 ans. Il met aussi en scène des personnages principaux queer, ce qui, constate Laëtitia Scherier, reste difficile dans la fréquentation locale, malgré la qualité de nombreux films programmés ces dernières années sur ces sujets. « Ce sont des films qui ont vraiment du mal aux Lobis », note-t-elle, ajoutant que cela l’inquiète parfois, car « cela dit aussi quelque chose ». Cette fois, pourtant, des demandes sont arrivées : messages de partenaires, appels au cinéma, interrogations sur les réseaux sociaux. Des demandes qui ont conforté la programmation du film.
Laëtitia Scherier a donc choisi de l’entrer avec un nombre de séances important, presque comme une sortie nationale. Elle espère que le public blésois sera au rendez-vous, comme cela semble être le cas dans plusieurs salles Art et Essai qui l’ont programmé dès sa sortie. Programmer Jim Queen pendant le Mois des fiertés ajoute encore du sens à ce choix.
Présenté en séance de minuit au Festival de Cannes, Jim Queen s’est imposé comme l’un des objets cinématographiques les plus singuliers de l’année. Le film est une comédie d’animation pour adultes, très colorée, portée par une esthétique pop et une animation 2D inventive. Laëtitia Scherier parle d’un « vrai petit bonbon visuel ». Son point de départ est aussi absurde qu’évident dans sa puissance satirique : Jim Queen, homme gay, attrape l’Hétérose, un virus qui transforme les hommes gays en hétérosexuels. Le film joue avec l’imaginaire épidémique. Certains passages peuvent faire penser au Covid, mais l’écho principal va du côté de l’épidémie de sida, de la peur sociale, des corps stigmatisés et de l’inaction politique.
« La volonté des réalisateurs n’est pas du tout de choquer gratuitement », insiste Laëtitia Scherier. Le film contient quelques représentations graphiques, ce qui justifie son interdiction aux moins de 12 ans, mais son énergie première est ailleurs. Il veut faire rire, provoquer, éveiller, rappeler par l’absurde que certaines causes restent brûlantes. « C’est une satire politique pleine d’autodérision. C’est très drôle », résume la directrice des Lobis. « J’ai extrêmement hâte de voir les réactions de spectateurs qui vont sortir de la salle et qui vont se dire qu’ils ont vraiment vu un film qui fait du bien. »
Pompoko : Ghibli, les tanukis et l’urbanisation
Le cycle Ghibli se poursuit avec Pompoko, d’Isao Takahata. Laëtitia Scherier se réjouit d’abord du bon accueil réservé la semaine précédente à Kiki la petite sorcière.

Sorti en 1994, Pompoko occupe une place singulière dans l’histoire de Ghibli. « À mon sens, c’est l’un des films les plus singuliers du studio, et l’une des œuvres les plus ouvertement politiques de Takahata », estime Laëtitia Scherier.
Le film est peut-être moins connu que Mon voisin Totoro, Princesse Mononoké ou d’autres titres plus célèbres du studio. Mais derrière son apparence de fable animalière fantaisiste, il développe un propos écologique très net. Pompoko raconte la disparition du monde naturel face à l’urbanisation galopante. Le film date de 1994, bien avant que les grandes questions environnementales occupent la place qu’elles ont aujourd’hui dans le débat public.
Pour Laëtitia Scherier, cette actualité du film est frappante. Les pouvoirs publics ne font pas toujours grand-chose, note-t-elle, mais les questions environnementales sont désormais au cœur des préoccupations collectives. Pompoko les abordait déjà frontalement, sous la forme d’un conte animé à la fois drôle, mélancolique et politique.
L’une des grandes forces du film réside dans sa liberté de ton. Les tanukis, souvent rapprochés dans l’imaginaire occidental du raton laveur ou du chien viverrin, permettent au récit de passer sans cesse d’un registre à l’autre. La comédie burlesque côtoie la chronique sociale, le drame écologique et le fantastique. Laëtitia Scherier recommande le film à partir de 8 ans. Le récit est plus complexe que certains autres Ghibli et s’adresse clairement aussi aux adultes. Mais c’est précisément cette richesse qui en fait, selon elle, « un petit bijou d’animation ».
Retour vers le futur ouvre le cycle rétro
Vendredi, Les Lobis ouvriront également leur cycle thématique de l’été, le cycle rétro, avec Retour vers le futur, de Robert Zemeckis. Sorti en 1985, le film reste pour Laëtitia Scherier « l’un des rares blockbusters à avoir traversé les décennies sans perdre de son énergie ni de sa fraîcheur ».
Le film est évidemment très marqué par les années 1980. Mais cette inscription dans son époque fait partie de son charme. Pour la directrice des Lobis, son efficacité demeure intacte. « Le propos tient toujours la route. C’est encore un film de référence dans le cinéma de science-fiction. » Après plusieurs films très engagés, cette ouverture du cycle rétro apportera une respiration plus légère, pensée comme un moment de plaisir collectif. Le bar ouvrira à 19 h afin que les spectateurs – habillés façon 1985 s’ils le souhaitent – puissent venir un peu plus tôt, prendre le frais, discuter avant la séance. Un quiz sera ensuite organisé dans la salle après le film, toujours dans cet esprit de cinéma vécu comme un moment partagé.
Dérapages, vélos et Fête du cinéma
La semaine ne se limite pas aux séances. Vendredi après-midi, l’association Dérapages sera présente aux Lobis, de 15 h à 20 h, pour des réparations de vélos. Même avec la chaleur, le rendez-vous devrait être maintenu.
À partir de dimanche et jusqu’à mercredi inclus, ce sera aussi la Fête du cinéma. Les places seront à 5 euros pour tout le monde, quelle que soit la séance. Le tarif concernera dimanche, lundi et mardi sur le programme de cette semaine, puis mercredi sur celui de la semaine suivante.
>> Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


