Et si votre prochain bijou venait d’un éclat de silex de Loire ?

Le jeudi 9 juillet à 18h, Blois Capitale accueillera Paul Séjourné pour une rencontre singulière autour du silex, de la préhistoire, de la logique et de la création sur mesure. Chercheur en philosophie des mathématiques, doctorant et étudiant-chercheur, il taille à la main des éclats de silex de Loire pour en faire des parures uniques, conçues dans une démarche écologique, sans machine électrique.
T-shirt bleu frappé d’une spirale infinie de chiffres autour du symbole π, cheveux attachés, regard calme, Paul Séjourné tient ensemble plusieurs mondes qui semblent d’abord éloignés : les mathématiques, la philosophie, la préhistoire, le travail manuel, la création d’objets à porter. Sur le comptoir de la boutique Blois Capitale, le jeune homme a posé des pierres qui parlent une autre langue. Il nous la traduit. Des éclats blonds, gris, laiteux, presque translucides. Des pointes. Des lamelles. Des fragments coupants, fragiles et précis. Certains ressemblent déjà à des outils. D’autres attendent de devenir pendentifs, colliers, bracelets, boucles d’oreilles ou parures personnelles.

Une parure plutôt qu’un bijou
Le rendez-vous proposé le jeudi 9 juillet à 18h à Blois Capitale (16 rue Emile Laurens) part de là, de cette rencontre. Et vous serez invité·es à découvrir les silex de Loire travaillés par Paul Séjourné, échanger avec lui, choisir une pièce déjà disponible ou commander une création sur mesure. L’idée n’est pas de proposer un bijou standardisé. Elle est de faire naître une parure à partir d’un éclat, d’une forme, d’un échange, d’une intention.
Paul Séjourné préfère d’ailleurs ce mot : parure. Le bijou orne. La parure, selon lui, prépare. Elle accompagne quelque chose. Un passage, une mutation, une manière de se tenir au monde. « Je ne veux pas faire des bijoux, dit-il. Je veux faire des parures, pour parer les gens à quelque chose. Parce qu’une parure, cela sert à se préparer à quelque chose : à un changement. »
Un chercheur qui taille la pierre
Paul Séjourné est né à Orléans en 1999, « juste après la tempête », raconte-t-il. Après le lycée à Orléans, il part à Paris pour étudier les mathématiques et la philosophie. Aujourd’hui, son activité principale est la recherche en philosophie des mathématiques. Il travaille sur la logique, sur les algorithmes, sur les procédures, sur ce qui organise une pensée ou une action. La taille du silex n’est donc pas, chez lui, une activité professionnelle principale. « C’est mon activité de passion, mon activité pour me vider l’esprit. » Mais il n’y a pas d’un côté le chercheur, et de l’autre le tailleur de pierre. Chez Paul Séjourné, les deux se rejoignent. Son travail intellectuel l’amène à réfléchir aux procédures, aux enchaînements, aux opérations qui permettent de produire une forme. Or, dans la taille du silex aussi, il y a des procédures. « J’essaie de comprendre ce qu’est l’essence des algorithmes, donc des programmes, des procédures ; l’essence de la procédure mathématique. Et c’est ça qui m’a amené à regarder de plus près les procédures préhistoriques qui permettent de construire des outils. »
La taille lithique n’est pas une improvisation. Elle suppose une connaissance de la matière, une anticipation, une succession de gestes précis. Le tailleur frappe, mais il ne frappe pas au hasard. Il cherche un angle, une onde de choc, une ligne de fracture. Il imagine ce que le coup peut produire avant même que l’éclat ne se détache. « Le silex réagit toujours de la même manière, dit Paul Séjourné. Il y a donc des gestes typiques qui sont utilisés. La taille de silex, c’est très précis : c’est tailler du verre. »
Chaque domaine produit des formes différentes, mais tous ont affaire à des opérations de pensée. « Les philosophes construisent des arguments : ils veulent convaincre. Les mathématiciens construisent des preuves : ils veulent démontrer. Et les informaticiens construisent des programmes : ils veulent les faire tourner. » Avec la taille du silex, il s’agit de comprendre comment des outils ont pu être produits, comment des savoir-faire peuvent être reconstruits, comment une intelligence peut se déposer dans une matière.
Reconstruire des savoirs perdus
La recherche ici de Paul est celle des savoirs perdus. Comment retrouver un geste lorsque ceux qui le pratiquaient ont disparu ? Comment comprendre une technique qui ne nous est pas parvenue par les textes ? Comment refaire sans imiter naïvement ? Comment produire une connaissance sérieuse à partir d’objets muets ? « La quête, c’est de comprendre comment reconstruire des savoirs perdus, explique-t-il. Qu’est-ce que cela veut dire, reconstruire des savoirs perdus ? Comment est-ce qu’on peut faire cela de manière objective ? »
Le silex est l’un de ces chemins. Paul Séjourné aurait pu en choisir d’autres. Il évoque par exemple le chant antique de la chrétienté, du IVe au IXe siècle, autre domaine qui l’intéresse. Là encore, le problème est celui d’une trace qui ne suffit pas à restituer l’usage vivant. « Les manuscrits ne chantent pas », rappelle-t-il. Il faut retrouver le souffle, les vibrations, les lieux, les caisses de résonance que furent les basiliques, les conditions mêmes dans lesquelles un chant pouvait prendre corps.
Dans les deux cas, il faut faire, refaire, éprouver. Car la connaissance est dans l’expérience.
La voix de la pierre
Lorsqu’il parle du silex, Paul Séjourné emploie parfois un vocabulaire presque musical. La pierre sonne. Elle répond au choc. Elle donne une indication. Le tailleur doit écouter ce que la matière dit du geste qu’elle vient de recevoir. « C’est la voix de la pierre, c’est l’âme de la pierre qui chante. Et, à un moment, il faut s’arrêter, parce que l’âme commence à crier. Si on continue de tailler, on finit par rompre… »
Cette idée se retrouve dans sa démarche écologique. Paul Séjourné veut produire des parures de la manière la plus sobre possible. Il travaille à la main, sans machine électrique. Les silex sont taillés selon des gestes manuels. Les créations sont ensuite montées avec des liens et attaches adaptés aux pièces. Il peut aussi utiliser des coquillages venus de Bretagne. « Mon but, c’est de faire des parures qui soient le plus possible neutres en carbone », explique-t-il, en précisant : « Je n’utilise pas d’outils électriques, pas de machines électriques. » Avec pour résultat la naissance d’un objet singulier, né d’un éclat précis.

Des triangles, des nombres et des éclats imprévus
Le t-shirt marqué du symbole π n’est pas un détail anodin dans le portrait de Paul Séjourné. Il dit quelque chose de son univers. Il se décrit lui-même comme « matheux », mais va plus loin : il s’assume pythagoricien, néo-pythagoricien. « Je pense que l’essence de la matière, l’essence de la réalité, se trouve quelque part dans les nombres. »
Cette relation aux nombres ne l’éloigne pas de la pierre. Au contraire, elle l’y ramène. Dans les éclats de silex, il observe des symétries, des pointes, des triangles. La taille est un dialogue entre intention et accident. Le tailleur cherche quelque chose, mais la pierre propose autre chose. Et parfois, ce qui n’était pas prévu devient le plus beau. « Je suis obsédé par les triangles. J’adore les pointes », confie-t-il. « C’est encore plus beau quand tu as une pointe naturelle qui sort, juste un petit triangle qui sort, qui n’a pas d’intention derrière. Tu ne l’as pas voulue, celle-là. Elle est naturelle. »
C’est précisément dans ces éclats imprévus que naissent beaucoup de ses futures parures. Les fragments issus de la taille, les petites lamelles, les formes réduites, les éclats qui ne correspondent pas forcément à l’objectif initial deviennent parfois des pièces à sauver. Il ne veut pas les jeter. Il les regarde. Il y voit une beauté propre. Une possibilité.
Porter une pierre, porter un sens
La rencontre du jeudi 9 juillet à Blois Capitale permettra justement d’entrer dans ce processus : voir les pierres, les prendre en main, observer les couleurs et les motifs des silex de Loire. Certains éclats sont blonds, d’autres plus gris, certains presque blancs, d’autres marqués de veines, de zones opaques ou translucides. Paul Séjourné dit avoir été surpris par la variété des couleurs et des motifs offerts par ces silex.
À partir de ces pièces, plusieurs formes seront possibles : pendentifs, colliers, bracelets, boucles d’oreilles, anneaux ou parures personnalisées, selon les pierres disponibles et les attaches choisies. Certaines créations pourront être achetées sur place. D’autres feront l’objet d’une commande sur mesure. Dans les deux cas, l’échange est au centre de la démarche.
Il ne s’agit pas de choisir un produit sur catalogue, mais de rencontrer une matière et celui qui la travaille. La parure naîtra de ce dialogue entre la pierre, la main de Paul Séjourné et l’intention de celle ou celui qui la portera.
Le mot “parure” prend ici tout son sens. Dans l’usage courant, on parlera peut-être de bijou. Le titre de l’article le fait volontairement, parce que le mot est immédiatement compréhensible. Mais Paul Séjourné tient à ce déplacement. Pour lui, la parure n’est pas seulement un accessoire esthétique. Elle peut accompagner un moment important, une transition, un changement, ou devenir une présence quotidienne. « Tu mets une parure pour un moment important, pour un moment de passage », explique-t-il.
Dans une époque saturée d’objets produits en série, cette proposition a quelque chose de très simple et de très rare : un objet unique, issu d’une matière locale, travaillé à la main, conçu à partir d’un échange. Une pièce qui n’efface pas son origine, mais la porte au contraire comme une part de son sens.


