À la Creusille, une soirée « Par les fonds » pour regarder et écouter autrement la rue

Vendredi 17 juillet, à partir de 19h, Le Carillon donne rendez-vous au port de la Creusille, en bord de Loire à Blois, pour une soirée gratuite autour du film Par les fonds, documentaire de Julien Quentin tourné avec des personnes vivant ou ayant vécu la rue. Avant la projection en plein air, une scène ouverte donnera place à la musique, aux voix et aux présences de celles et ceux qui gravitent autour du Carillon. L’entrée sera libre. Grâce à une collaboration avec La Ralingue et des bateliers, qui organisent eux aussi une projection le lendemain, plusieurs centaines de chaises pourront être installées. « On va avoir 400 places », explique Mélanie Pasteur, médiatrice culturelle du Carillon, même si toutes ne seront pas nécessairement déployées.
La soirée commencera donc à 19h par une scène ouverte. L’idée est simple : permettre à celles et ceux qui le souhaitent de venir jouer, chanter, faire de la musique. Parmi les participants annoncés, il y aura Beufa, protagoniste du film. Il prévoit, dit-il, de jouer « un pot-pourri de ses compositions pourries », avec l’autodérision qui le caractérise. Avant la projection, qui se fera la nuit tombée, une prise de parole est prévue. Elle doit permettre de relier le film à d’autres projets en cours, notamment une comédie musicale en préparation.
« Par les fonds », un film de Julien Quentin
Par les fonds est un documentaire qui s’inscrit dans la continuité des films du Carillon, après La Gagne des gueux, réalisé par Amélia Bréchet. À l’origine, le projet devait accompagner la tournée de La Gagne des gueux. Julien Quentin suivait alors le groupe dans ses déplacements, ses projections, ses moments collectifs. Mais au fil des rencontres à Blois, le film a changé de nature. « Finalement, Julien se rend vite compte qu’en rencontrant les gens qui fréquentent le Carillon à Blois, les gens qui fréquentent la rue à Blois, il y a plein d’autres contenus très intéressants à montrer », raconte Mélanie Pasteur. Le film n’est donc pas devenu le récit d’une tournée. Il est devenu une série de rencontres, de moments de vie, de fragments de paroles et de présences.
Par les fonds ne cherche pas à faire un exposé sur « les SDF » ou à expliquer de manière générale ce que serait « vivre dans la rue ». Julien Quentin n’a pas voulu réaliser « un film de présentation » sur le sans-abrisme. Il a plutôt cherché à faire des portraits, à montrer la richesse des personnes rencontrées, sans les réduire à leur parcours de rue. Le film ne raconte pas forcément les passés en détail, ne donne pas toutes les causes, ne referme pas les histoires sur des explications simples. Il laisse apparaître des personnes dans leur complexité, avec leurs contradictions, leurs élans, leurs fragilités et leurs talents.
Beufa : « dark, glauque, et en même temps lumineux »
Beufa, qui apparaît dans le film, en parle avec des mots directs. Pour lui, Par les fonds contient « quelque chose de déglingué », « un peu dark, glauque, et en même temps lumineux ». Il y voit des « parcours de vie difficiles sur fond de notre belle Loire ». Ce contraste ne gomme pas la dureté de la rue, mais il ne l’enferme pas non plus dans le noir. « Nous, nos murs, c’est le ciel et la terre ». Il y a de la fatigue, des deuils, des lieux rudes, des corps exposés, mais aussi des éclats, de la mémoire, de la tendresse et des formes de beauté. Beufa dit ressentir « beaucoup de joie » à l’idée de revoir le film. Il parle de trace. Dans un monde où les personnes de la rue disparaissent souvent sans laisser beaucoup d’archives, un film peut garder quelque chose : un visage, une voix, une manière de parler, une présence. L’artiste évoque aussi un possible effet positif pour celles et ceux qui ont été filmés. « Cela permet aux gens de s’exprimer, et aussi de penser à ce qu’ils vont dire, donc à ce qu’ils pensent eux-mêmes », dit-il. « Cela permet peut-être de faire un pas de côté. »
Alexandre « Toss » : la caméra et la confiance
Alexandre « Toss » est l’une des présences fortes du film. Julien Quentin, le réalisateur, est venu plusieurs fois dans son squat. Ils sont allés boire des cafés, ont discuté, ont échangé longuement. « Quand je parle avec Julien, je parle à un copain, à un ami », explique Toss. « Donc parfois, la caméra, je ne la voyais même plus. » Cette confiance a permis une parole très intime. Toss dit avoir raconté « toute sa vie », ou presque. Sans que cela n’apparaisse dans le film. Donner la parole ne signifie pas tout exposer. Filmer la rue ne doit pas devenir une captation de l’intimité sans protection. Toss n’a d’ailleurs pas encore vu la version définitive du film. Il a vu une première version avant la postproduction, mais pas le montage final. La projection du 17 juillet pourrait donc être, pour lui aussi, un moment particulier.
Richard, Max, les absents
Il y a les absents aussi. Ceux qui sont partis. Richard, Max… Car les dernières années ont été marquées par de nombreux décès dans la rue blésoise. « Une hécatombe », dit Alexandre. « Quand on imaginait la rue de Blois, on pensait forcément à Richard », explique Beufa. Sa disparition a marqué durablement celles et ceux qui l’ont connu. Même un an après, souligne Mélanie Pasteur, la ville était encore « sous le coup » de cette absence. La rue est aussi faite de liens, de deuils, de souvenirs partagés, de noms que l’on continue de prononcer.
Toss rappelle cependant qu’il ne faut pas idéaliser la rue. Les personnes qui y vivent ne forment pas spontanément une grande famille homogène. « Quand tu tombes à la rue, tu tombes à la rue avec tes idéaux, avec ce que tu es », explique-t-il. Il y a de la solidarité, mais aussi de l’individualisme. Il y a de la fraternité, mais aussi des tensions. Comme dans le reste de la société. Cette précision évite deux écueils : la vision misérabiliste, qui ne verrait que la souffrance, et la vision romantique, qui ferait de la rue un monde naturellement solidaire. La réalité est plus complexe.
Être vu sans être reconnu
Et puis, il y a le regard des autres. Toss parle de la violence des insultes, du tutoiement, des remarques, de cette manière qu’ont certains passants de s’adresser aux personnes sans domicile comme à des êtres inférieurs. Beufa raconte avoir dormi un jour dans une cabane de jardin exposée sur le parking de Leroy Merlin. Il ne s’est pas réveillé avant l’ouverture du magasin. Une vendeuse, en ouvrant la cabane pour la montrer à un client, a réagi comme si elle découvrait un nuisible. « Elle a dit « Il y en a un là », comme si j’étais un rat », dit-il.
Cette réaction résume une forme de déshumanisation. Les personnes vivant dehors ne sont pas nécessairement invisibles au sens strict. On les voit. Mais on ne les reconnaît pas toujours comme des personnes complètes. Ce n’est pas forcément leur présence qui est invisibilisée, c’est leur humanité. Beufa décrit un mécanisme : dès qu’une personne identifiée comme SDF ouvre la bouche, beaucoup pensent qu’elle va demander de l’argent. Même pour demander l’heure ou une direction, il faut parfois insister pour être simplement écouté. Les corps précaires deviennent suspects avant même d’avoir parlé.
Mais il y a aussi les gestes de bonté, les passants qui s’arrêtent, les voisins qui aident, les solidarités discrètes. Toss raconte l’exemple d’une femme dormant dans une cage d’escalier : lorsque les habitants de l’immeuble ont compris sa situation, certains lui ont aménagé un espace dans la cave pour qu’elle puisse dormir plus dignement. La rue produit de la violence, mais elle révèle aussi des gestes d’humanité.
Une comédie musicale en préparation
La soirée du 17 juillet servira aussi à annoncer un autre projet : une comédie musicale en préparation pour la rentrée. Le projet est encore en construction, et les participants eux-mêmes entretiennent une part de mystère. Mais quelques éléments sont déjà connus. La pièce a été principalement écrite par Amélia Bréchet, avec un travail collectif nourri par l’improvisation. Les personnages ont été construits avec les participants, à partir d’ateliers, de recherches, d’essais. Toss explique que, contrairement aux films, il ne s’agira pas d’une œuvre documentaire. La pièce sera plus fictive. Mais, selon lui, elle restera « idéologiquement » dans la même veine : partir des personnes, de leurs voix, de leurs imaginaires, pour créer une forme artistique qui ne parle pas à leur place. La première est prévue pour les cinq ans du Carillon, le jeudi 24 septembre, à 19h. L’équipe comprend neuf personnes qui seront sur scène, deux musiciens, une chorégraphe, Amélia Bréchet à l’écriture et à la mise en scène, et Julien Quentin à l’image.

