Simone Lacour, l’inclassable, racontée dans un catalogue raisonné signé Cédo.M

Simone Lacour aurait eu cent ans le 6 août 2026. Pour cet anniversaire, Cédric Martin, alias Cédo.M, vient de publier un catalogue raisonné consacré à l’artiste belge, qui partagea pendant des décennies sa vie entre Paris et Rilly-sur-Loire. Quelque 700 œuvres y sont recensées, au terme de six années et demie de recherches. Une aventure née presque par hasard, lorsque l’artiste plasticien et peintre acheta la maison où elle avait vécu sans connaître encore celle dont l’œuvre allait profondément transformer sa propre pratique.
Il fallait bien décider, un jour, que la recherche était terminée. Cédric Martin s’est donc fixé une date : le 6 août 2026. Cent ans exactement après la naissance de Simone Lacour, le catalogue raisonné auquel il travaillait depuis six ans et demi pouvait enfin paraître (en vente sur Ebay). Sur la couverture, une photographie en noir et blanc montre l’artiste devant la tour Eiffel. Au-dessus, son nom et ses dates : « Simone Lacour (1926-2016) ». Puis un sous-titre qui résume, aux yeux de son auteur, tout un parcours : Artiste qui a su rester libre.

Cédo.M a tenu à faire imprimer l’ouvrage à Blois. Il en a assuré seul les recherches et la mise en page. Au fil des années, il a retrouvé des personnes ayant connu Simone Lacour, recherché les organisateurs de ses anciennes expositions, suivi la trace de collectionneurs et sollicité ceux qui possédaient ses œuvres afin de pouvoir les intégrer au catalogue. Un travail qui a fini par prendre une ampleur qu’il n’avait probablement pas imaginée au départ. La monographie consacrée à Simone Lacour par Jan Cools, publiée chez Lannoo en 1998, comptait 112 pages et était abondamment illustrée. Cédo.M estime qu’environ 80 œuvres y étaient référencées. Dans son propre catalogue, il en a retrouvé près de 700. « Chaque semaine, je disais : “Bon, c’est fini, il faut que j’arrête.” » Mais pourquoi consacrer autant de temps à une artiste disparue ? La réponse commence à Rilly-sur-Loire, par une maison, sa nouvelle maison.
Lorsque Cédo.M et son compagnon découvrent cette vieille demeure dotée d’une tour et de nombreuses dépendances, ce n’est pas le passé artistique des lieux qui les séduit. Ils ne le connaissent pas. Ce n’est que progressivement que Cédo.M découvre que Simone Lacour y avait vécu et travaillé jusqu’aux dernières années de sa vie. Le notaire lui parle alors de l’artiste et lui conseille d’aller voir une exposition qui lui est consacrée à Tours. « Une fois que j’ai découvert son travail, je suis tombé littéralement amoureux de l’œuvre, puis de son histoire, du personnage », confie Cédric.

Le paradoxe amuse aujourd’hui Cédo.M : à cette époque, il n’aime pas l’abstraction. Il affirme même la détester. Simone Lacour va bouleverser cette perception. « Je pense qu’elle m’a permis de mettre les bonnes lunettes, de voir le monde différemment et d’apprécier des choses que je n’aurais même pas imaginé apprécier un jour. »
D’Anvers à Paris
Simone Lacour naît le 6 août 1926 à Anvers, en Belgique. Très tôt engagée dans une formation artistique exigeante, elle étudie à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, où elle obtient plusieurs distinctions. Son parcours se poursuit auprès de Paul Delvaux, puis à l’Institut supérieur de La Cambre, à Bruxelles, avant de la conduire à Paris, où elle fréquente l’Académie Fernand Léger.
Les lettres et documents retrouvés par Cédo.M racontent des débuts éprouvants : Simone Lacour peine alors à vivre de son travail, séjourne dans des hôtels modestes et vend des livres en porte-à-porte pour gagner de quoi subsister. Peu à peu, pourtant, elle trouve sa place dans le paysage artistique de l’après-guerre. En 1961, elle participe à la deuxième Biennale de Paris, dans la section peinture et dessin, au titre de la sélection du jury « Jeunes artistes ». Son nom apparaît également dans plusieurs expositions personnelles organisées à Liège, Bruxelles, Verviers, Anvers, Gand, Francfort ou Luxembourg entre les années 1950 et le début des années 1960. Elle évolue alors dans un milieu où circulent les œuvres de Jean Dubuffet, Kurt Schwitters, Luc Peire, Bram Bogart ou Roger Raveel.
Simone Lacour n’est donc pas une artiste restée en retrait de son époque. Elle en fréquente les lieux, les réseaux, les figures. Mais plutôt que de s’y laisser enfermer, elle choisit très tôt de suivre sa propre ligne, quitte à s’éloigner des chemins les plus balisés. Ce qu’elle entend préserver avant tout, c’est sa liberté.
Ne pas faire deux fois la même chose
L’œuvre de Simone Lacour résiste en effet à la classification. Elle travaille l’encre, la peinture, le dessin, la toile de jute, les étoffes tendues, le relief, puis les assemblages et la sculpture. « Au début, dans les années 50-60, elle a fait des encres, explique Cédric Martin. Ensuite, elle a fait beaucoup de noir et blanc. Elle a fait de la toile de jute dans les années 60, beaucoup de toile de jute vraiment épaisse. Et elle gardait une partie de la toile non peinte, ce qui faisait qu’elle faisait partie intégrante de l’œuvre. » Viennent ensuite les vélums, puis d’autres formes d’abstraction, la figuration, les assemblages et des recherches parfois proches du surréalisme.
Une étape importante intervient en 1967, lorsqu’elle expose à la galerie parisienne de Paul Facchetti, lieu majeur de l’avant-garde de l’après-guerre. C’est justement à ce moment-là, selon Cédo.M, qu’un choix décisif s’opère. Là où le succès pouvait l’inciter à prolonger une formule qui fonctionnait, Simone Lacour refuse de se répéter. Elle préfère poursuivre ses recherches, changer de voie, quitte à dérouter. « Elle ne voulait pas rester bloquée. Elle a un peu envoyé sur les roses le système. »
Rilly-sur-Loire, l’autre lieu de création
Cette liberté va aussi trouver un territoire dans le Loir-et-Cher. À partir des années 1960, Simone Lacour découvre Rilly-sur-Loire par l’intermédiaire d’une connaissance. Elle y trouve la Loire, une maison ancienne et surtout suffisamment d’espace pour déployer différentes pratiques. « À Rilly, elle avait un atelier pour faire les assemblages, un atelier pour la peinture, un atelier à dessin. Il y avait plein de dépendances un peu partout. » Elle partage dès lors son temps entre Paris et Rilly-sur-Loire. Elle meurt le 23 janvier 2016, à La Chaussée-Saint-Victor. Elle avait 89 ans.

« On dit souvent qu’on habite à trois »
L’histoire pourrait s’arrêter là : celle d’un artiste contemporain entreprenant de documenter l’œuvre d’une artiste disparue. Mais les frontières se brouillent. Cédo.M est lui-même plasticien et sculpteur. Le dialogue est parfois explicite. Au Féminité de Simone Lacour, il répond par une oeuvre Masculinité.
L’artiste habite désormais les lieux mêmes où Simone Lacour a travaillé. Il en connaît les pièces, les dépendances, les ateliers. Et certaines traces de l’artiste ont acquis pour lui une valeur qui dépasse leur fonction. « On dit souvent qu’on habite à trois dans la maison », glisse Cédric. Il raconte aussi avoir rêvé de Simone Lacour, parfois dans des situations qu’il qualifie lui-même de surréalistes. Dans l’un de ces rêves, il dit même avoir échangé avec elle en flamand alors qu’il ne parle pas cette langue.
Cédo.M ne transforme pas pour autant ces expériences en certitudes. Il dit ne pas être particulièrement croyant et ne pas davantage croire au paranormal. Il parle plutôt d’un doute provoqué par l’accumulation de coïncidences et par la place qu’a prise l’artiste dans son existence. Et le hasard, justement, continue de ponctuer cette histoire.
Un tableau trouvé là où il ne devait pas passer
Le catalogue vient d’être imprimé. Cédo.M commence à livrer les exemplaires commandés par les premiers souscripteurs. Un jour, il doit se rendre vers Amboise. Un rendez-vous est annulé et il réorganise sa tournée. Le changement d’itinéraire le fait passer par Pontlevoy. Une brocante. Il s’arrête. « Et dans la brocante, je trouve quoi ? Un tableau de Simone Lacour ! » Une œuvre qui n’est évidemment pas dans le catalogue fraîchement imprimé. « Je ne devais même pas passer là… »
Pour celui qui a passé six ans et demi à rechercher des œuvres dispersées chez des particuliers, dans des collections ou des ventes, l’anecdote possède quelque chose d’ironique : le travail qu’il avait décidé d’arrêter vient lui rappeler qu’il n’est probablement jamais achevé.
C’est toute la difficulté d’un catalogue raisonné consacré à une artiste dont les œuvres sont dispersées. Il établit un état de la connaissance à un moment donné ; une collection privée qui se révèle, une succession, une vente publique ou une découverte peuvent aussitôt l’enrichir.
Faire revenir Simone Lacour à Rilly-sur-Loire
Le catalogue n’est donc peut-être pas une conclusion. Cédo.M envisage désormais de présenter une sélection d’œuvres de Simone Lacour dans un endroit qui ne pourrait guère être plus symbolique : l’ancienne grange de sa maison de Rilly-sur-Loire. Car derrière le catalogue se trouve désormais une autre question : celle de sa mémoire. Son refus des classifications a peut-être contribué à cette relative éclipse.
Cent ans après sa naissance, un catalogue tente désormais de rassembler les morceaux dispersés de cette histoire. Cédo.M avait choisi le 6 août 2026 pour pouvoir enfin s’arrêter. Après six ans et demi de recherches, près de 700 œuvres de Simone Lacour étaient recensées et le livre était parti chez l’imprimeur. Mais à peine celui-ci publié, de nouvelles œuvres ont commencé à réapparaître. En une semaine, trois lui ont déjà été signalées. Comme si l’œuvre dispersée de Simone Lacour refusait, elle aussi, de se laisser définitivement enfermer entre les pages d’un livre. « Ça ne s’arrêtera pas », souffle Cédric Martin.
>> Lien pour faire l’acquisition de l’ouvrage : https://ebay.io/m/BuYveb

