À Saint-Gervais-la-Forêt, la Biocoop est passée en mode coopérative de salariés
Créé en 2012 par Claude Gruffat, le magasin Biocoop Le Marché Bio, à Saint-Gervais-la-Forêt, change de modèle sans changer d’esprit. Sept salariés, associés à Frédéric et Emmanuelle Daire, de la Biocoop de Vendôme, reprennent le magasin sous forme de SCOP. Une reprise par l’intérieur, portée par une équipe qui faisait déjà vivre le lieu comme “son bébé”.
Sur la façade du magasin, la grande banderole jaune annonce la couleur : « Votre magasin Biocoop devient une coopérative de salariés ». À Saint-Gervais-la-Forêt, au sud de Blois, Le Marché Bio entre dans une nouvelle étape de son histoire. Le magasin existait déjà depuis quatorze ans. Il avait été créé en 2012 par Claude Gruffat, figure bien connue du réseau Biocoop, qui disposait déjà d’un magasin à Blois et souhaitait alors toucher une clientèle située davantage du côté de Blois Sud.
Le changement ne vient donc pas d’une création ex nihilo, mais d’une transmission. Claude Gruffat, arrivé à l’âge de la retraite, souhaitait vendre depuis plusieurs années. Des candidats s’étaient présentés, sans que la reprise aboutisse. En interne, l’idée d’un projet porté par les salariés avait déjà circulé, mais le calendrier n’était pas encore le bon. « On en avait déjà parlé, mais on n’était pas forcément prêts au moment où lui voulait vendre », explique Christelle Faucheux, salariée associée de la nouvelle structure.

La maturation s’est faite progressivement. Elle aboutit aujourd’hui à la création d’une SCOP, c’est-à-dire une société coopérative et participative, baptisée BIO(LOIR)E. Sept salariés du Marché Bio s’y associent à Vendôbio, la Biocoop de Vendôme, représentée par Frédéric et Emmanuelle Daire. Biocoop SA et Biocoop Avenir accompagnent également le projet sur les plans technique et financier.
Une équipe ancienne, déjà très autonome
Pour comprendre cette reprise, il faut d’abord regarder l’histoire interne du magasin. L’équipe du Marché Bio n’est pas une équipe de passage. Certains salariés sont présents depuis l’ouverture, en 2012. Christelle Faucheux, elle, a rejoint le magasin plus récemment, il y a trois ans, mais elle connaissait déjà l’équipe depuis longtemps : avant d’être salariée, elle fournissait du pain bio au magasin. Ce regard à la fois extérieur et intérieur lui a permis d’observer une réalité frappante : le magasin reposait déjà fortement sur l’engagement de ses salariés. « Ce qui m’a frappée, quand je suis entrée ici, c’était de voir des salariés autant investis pour un magasin qui n’est pas le leur et dans lequel le patron n’est pas forcément présent tous les jours », raconte-t-elle.
L’absence relative de Claude Gruffat s’explique aussi par son parcours. Il a été président de Biocoop SA pendant quatorze ans, puis député européen pendant quatre ans (2020-2024). Les magasins fonctionnaient donc avec une forte autonomie, sous l’encadrement d’une directrice. Cette organisation a façonné une culture de responsabilité dans l’équipe. « Ils avaient l’habitude de travailler comme si c’était un peu leur bébé. D’ailleurs, c’est souvent comme cela qu’ils le disent : “Le Marché Bio, c’est un peu notre bébé.” »
De l’idée coopérative au choix de la SCOP
Quand l’idée a commencé à prendre forme, une réunion a été organisée avec l’URSCOP, l’organisme qui accompagne les entreprises souhaitant se constituer en SCOP ou en SCIC. L’URSCOP présente les différents modèles coopératifs possibles. « Nous étions une dizaine de salariés, à l’époque, à participer à cette réunion. Nous avons opté pour une SCOP. Nous étions prêts. » Mais être prêt humainement ne veut pas dire que tout était acquis techniquement. L’équipe gérait déjà le magasin au quotidien, mais elle ne disposait pas de tous les éléments nécessaires pour reprendre une entreprise : bilans, trésorerie, lecture financière complète. C’était une limite réelle. « Nous ne gérions pas cet aspect. Cela nous manquait un petit peu. »
À cela s’ajoutait une autre contrainte : reprendre un magasin Biocoop suppose normalement un parcours d’intégration long, pouvant approcher dix-huit mois. Or le calendrier était serré. Le vendeur voulait vendre. L’équipe voulait avancer. Il fallait donc trouver un appui solide.
La rencontre avec la Biocoop de Vendôme
Cet appui arrive avec Frédéric et Emmanuelle Daire, responsables de la Biocoop de Vendôme. Leur rôle devient décisif. Ils connaissent le réseau, maîtrisent la gestion d’un magasin bio et avaient déjà une sensibilité au modèle coopératif. Frédéric Daire avait notamment accompagné, comme parrain, la transformation d’un magasin de Bourges en coopérative. Lorsqu’ils visitent Le Marché Bio, ils étudient les chiffres, découvrent l’équipe, observent sa cohésion. Le projet leur paraît réalisable. Mais plutôt que de racheter le magasin en leur nom propre et d’arriver comme nouveaux patrons, ils acceptent une autre logique : devenir associés d’un projet coopératif. « Ils ont trouvé que l’équipe était effectivement plutôt unie et que ce ne serait peut-être pas forcément une bonne idée de racheter le magasin en nom propre et d’arriver en tant que patrons. Ils se sont dit : pourquoi ne pas le faire sous forme de coopérative ? »
La rencontre date de janvier 2025. Pendant environ un an, les futurs associés montent le projet, apprennent à travailler ensemble, précisent le montage économique et humain. Certains salariés présents au début quittent l’aventure, d’autres arrivent. Au final, la SCOP réunit sept salariés du Marché Bio et les deux associés de Vendôme.
Une reprise économiquement possible, mais pas sans investissement
La reprise a pu se faire parce que le magasin était économiquement sain. Christelle Faucheux le confirme : Le Marché Bio était à l’équilibre. Cet élément a compté pour les associés de Vendôme, mais aussi pour les banques. Les salariés associés n’avaient en effet pas un capital personnel important à engager. Le projet a donc nécessité un emprunt. Deux banques ont suivi, ainsi que Biocoop, qui a également apporté un prêt. La somme empruntée ne couvre pas seulement le prix de reprise. Le magasin devra aussi être modernisé : remplacement de matériel, amélioration du fonctionnement, relooking progressif.
La reprise ne signifie pas rupture avec l’histoire du magasin. L’esprit général reste celui d’un commerce bio de proximité, inscrit dans le réseau Biocoop, avec ses exigences sur la saisonnalité, le vrac, l’origine des produits, l’équité et le lien avec les producteurs.
Apprendre à décider ensemble
Ce passage de salariés à associés modifie forcément les rapports internes. Chacun doit pouvoir s’exprimer, argumenter, décider. « Les neuf associés sont à égalité. Notre parole est la même. On écoute tout le monde et tout le monde ose s’exprimer. » Cette égalité de parole ne signifie pas que tout devient simple. Elle impose au contraire une responsabilité plus grande. Frédéric Daire les avait prévenus : il faut changer de posture. « Avant, vous étiez salariés ; maintenant, vous êtes patrons. » La gouvernance partagée se traduit dans des arbitrages, parfois modestes, mais révélateurs : ouvrir ou fermer un jour férié, investir ou attendre, réorganiser un espace, répartir les efforts. Être associé demande aussi plus de présence. Le magasin était déjà leur « bébé ». Il est désormais aussi leur entreprise.


