Protection de l’enfance : le choix d’un proche pour éviter une rupture de plus

Lorsqu’un enfant ne peut plus vivre chez ses parents, le placement en foyer ou en famille d’accueil n’est pas la seule possibilité. À Blois, le Service d’accompagnement à l’éducation plurielle (SAEP) suit des enfants confiés à leurs grands-parents, à un oncle, une tante, parfois même à un voisin ou à une autre personne déjà présente dans leur vie. Créé en 2022 et porté par l’association Moissons Nouvelles, le service accompagne aujourd’hui autour de 90 enfants dans le Loir-et-Cher. Un dispositif encore peu connu, que son équipe veut faire découvrir à l’occasion d’un ciné-débat organisé jeudi 15 octobre aux Lobis.
Dans Les enfants vont bien, le film de Nathan Ambrosioni qui sera projeté ce soir-là, Camille Cottin incarne une femme qui se retrouve à accueillir les deux enfants de sa sœur. Le cadre juridique du film n’est pas exactement celui dans lequel intervient le SAEP de Blois, mais la situation est suffisamment proche pour servir de point de départ à une discussion rarement menée en dehors des professionnels de la protection de l’enfance.
Que se passe-t-il, en effet, lorsqu’un enfant doit quitter le domicile de ses parents mais qu’une personne de son entourage est prête à l’accueillir ? Comment vérifier que cette solution est réellement protectrice ? Comment aider celui ou celle qui se retrouve, parfois du jour au lendemain, avec la responsabilité quotidienne d’un enfant en difficulté ? Et comment continuer à faire une place aux parents ?

Confier un enfant à un membre de sa famille ou à un proche n’est pas une pratique nouvelle. La loi du 7 février 2022 sur la protection des enfants a toutefois donné davantage de place à cette solution, en encourageant son recours et en prévoyant un accompagnement plus structuré des personnes qui accueillent l’enfant. À Blois, le SAEP a ouvert le 3 octobre 2022. Deux grands cadres existent.
Dans certaines situations, les parents acceptent que leur enfant soit confié à une autre personne. Un contrat est alors passé avec l’Aide sociale à l’enfance. On parle notamment de tiers bénévole. Dans d’autres situations, l’accord des parents n’existe pas ou la protection de l’enfant impose une décision judiciaire. C’est alors le juge des enfants qui ordonne le placement chez un tiers digne de confiance. L’enjeu est de trouver autour de l’enfant une personne avec laquelle existe déjà un lien réel : un lien connu de l’enfant, affectif et suffisamment solide. Les conditions matérielles d’accueil sont également examinées, tout comme l’honorabilité de l’adulte appelé à devenir son accueillant.
Le choix de la personne qui accueillera l’enfant ne relève pas du SAEP. « Nous ne sommes pas évaluateurs », souligne le psychologue Jean-Christophe Adenot. Cette évaluation intervient en amont, notamment à partir du travail des services départementaux de protection de l’enfance. Une fois la mesure décidée, le SAEP entre en scène pour accompagner sa mise en œuvre.
Des grands-parents, des oncles… et parfois un voisin
Dans la majorité des situations, les personnes qui accueillent sont des grands-parents, des oncles ou des tantes. Mais l’expérience du SAEP montre que la ressource dont un enfant a besoin ne se trouve pas toujours dans son arbre généalogique. Aurélie Pilorget, éducatrice familiale, raconte ainsi le cas d’un grand adolescent qui avait noué un lien avec un voisin. Celui-ci l’accueillait déjà ponctuellement lorsqu’il voyait que la situation devenait compliquée au domicile maternel. Lorsque la question d’un placement s’est posée, le jeune souhaitait vivre chez lui. Sa mère y était également favorable. Après une période transitoire, le voisin est devenu son accueillant. Le jeune a continué à vivre chez lui après sa majorité. Une autre jeune fille avait, depuis l’âge de quatre ou cinq ans, l’habitude d’être accueillie par une voisine devenue une sorte de nounou informelle. Lorsque la mère a compris qu’un placement pouvait devenir nécessaire, elle a posé une condition : si sa fille devait vivre ailleurs, ce serait chez cette femme. Le service a même connu la situation d’un employeur accueillant son apprenti, alors en rupture avec ses parents. « Des ressources inattendues peuvent émerger », résume Jean-Christophe Adenot.
L’affection ne suffit pas toujours
Les tiers qui accueillent un enfant le font le plus souvent parce qu’un lien existe déjà avec lui, et avec l’envie de lui offrir un cadre plus stable. Mais cela ne suffit pas toujours à rendre le quotidien simple. Certains enfants arrivent avec une histoire déjà lourde : violences, carences, instabilité, ruptures, difficultés psychologiques ou scolaires. Être accueilli par quelqu’un que l’on connaît évite une rupture supplémentaire, mais n’efface pas ce qui a précédé. L’enfant peut vouloir retourner chez ses parents. Il peut devenir agressif avec l’adulte qui l’accueille. Il peut même mettre à mal une relation pourtant sécurisante. Parfois, explique Jean-Christophe Adenot, l’enfant n’a simplement jamais appris à vivre dans une relation durable, stable et rassurante. Ces réactions peuvent dérouter l’adulte qui accueille l’enfant. Le SAEP est justement là pour l’aider à les comprendre et à y répondre.
Une équipe qui se déplace chez les familles
La plupart des rendez-vous ne se tiennent pas au Haras. Les éducateurs travaillent surtout là où vit l’enfant : à son domicile, à l’école ou auprès des professionnels qui l’accompagnent. Le SAEP est conçu comme une équipe mobile. Les éducateurs peuvent aller le chercher à la sortie des classes, le raccompagner, passer du temps avec lui ou organiser une sortie permettant de parler hors du cadre familial. L’objectif est de voir directement chaque enfant au moins une fois par mois, avec des rencontres plus fréquentes lorsque la situation le nécessite.
Le service accompagne aujourd’hui environ 90 enfants dans le département. L’équipe réunit cinq éducateurs à temps plein, un psychologue à mi-temps, un responsable de service et une secrétaire à 80 %. Chaque éducateur suit une vingtaine d’enfants, parfois plusieurs au sein d’une même fratrie. Une part importante du travail consiste aussi à épauler les adultes qui les accueillent : démarches administratives, scolarité, soins, difficultés éducatives ou échanges avec les autres professionnels. « Les tiers peuvent nous dire : “On se sent seuls” », explique Aurélie Pilorget. Lors des visites à domicile, le simple fait de pouvoir raconter ce qu’ils vivent et dire leurs difficultés leur permet déjà de ne pas porter seuls toute la charge de l’accueil. Les tiers vivent avec l’enfant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils n’ont pas forcément de relais. Pouvoir dire qu’ils sont épuisés, qu’ils ne comprennent plus ou qu’ils n’ont momentanément plus de réponse fait déjà partie de l’accompagnement.
Quand une grand-mère doit tenir sa propre fille à distance
Le placement chez un proche possède une force évidente : il maintient l’enfant dans un environnement familier. Mais cette proximité crée aussi des situations particulièrement délicates. Le psychologue prend l’exemple d’une grand-mère qui accueille son petit-enfant alors que les droits de visite de sa propre fille ont été fortement limités par le juge… « On est à la limite du supportable dans un fonctionnement familial », observe Jean-Christophe Adenot. Le SAEP accompagne aussi ces situations de tension : il rappelle les règles fixées par le juge, soutient le tiers quand la pression familiale devient trop forte et travaille avec le parent pour préserver, quand c’est possible, un lien avec l’enfant.
Le mouvement peut d’ailleurs fonctionner dans l’autre sens. Certains tiers, convaincus qu’ils doivent protéger l’enfant, peuvent finir par tenir excessivement le père ou la mère à distance. Le service intervient alors pour rappeler la place de chacun et préserver les liens qui peuvent l’être. Surtout qu’il y a « toujours un espoir de retour chez les parents, et qu’il y en a aussi souvent chez les enfants », souligne Jean-Christophe Adenot. Cette possibilité est réexaminée au fil de la mesure, avec l’Aide sociale à l’enfance et, lorsqu’il s’agit d’une décision judiciaire, avec le juge des enfants.
Quand l’accueil chez un proche ne fonctionne pas
Accueillir un enfant chez une personne qu’il connaît ne suffit pas, à lui seul, à garantir que la solution fonctionnera. La protection de l’enfant reste la priorité du SAEP. Si l’équipe estime que le tiers ne parvient pas à répondre à ses besoins, ou que la situation reste préoccupante, elle en informe l’Aide sociale à l’enfance. Ces cas demeurent minoritaires : Jean-Christophe Adenot les évalue à moins d’une dizaine sur plus de 200 enfants accompagnés depuis l’ouverture du service.
En outre, il ne s’agit pas toujours d’un échec de la part du tiers. Certaines familles découvrent, au fil des semaines, que l’accueil demande beaucoup plus qu’elles ne l’avaient imaginé, notamment lorsque l’enfant a besoin d’un suivi psychologique, éducatif ou médical important. Sa présence peut aussi bouleverser l’équilibre du foyer, surtout lorsque d’autres enfants y vivent déjà. Il arrive alors que le tiers reconnaisse qu’il ne peut plus continuer dans ces conditions.
Un service appelé à grandir
Le SAEP a commencé son activité en 2022 avec environ cinquante enfants, avant de passer progressivement à 70 ou 75. Sa capacité vient d’être portée à 95 enfants, et le Département envisage désormais d’aller nettement plus loin. Cette croissance explique notamment le besoin de locaux plus vastes que ceux du Haras. « On se retrouve vite à l’étroit », constate Jean-Christophe Adenot. Si la montée en charge prévue se confirme, le nombre d’éducateurs pourrait lui aussi presque doubler.
Pourquoi « éducation plurielle » ?
Le nom du service a été choisi par l’équipe qui l’a créé. L’« éducation plurielle » renvoie à une idée assez simple : un enfant ne grandit pas seulement avec ses parents. Grands-parents, oncles, tantes, enseignants, éducateurs, soignants, amis de la famille ou entraîneurs peuvent aussi compter dans son parcours. Jean-Christophe Adenot observe que, dans certaines familles, ces liens se sont distendus ou ont disparu. Le travail du SAEP consiste alors à recréer autour de l’enfant un réseau d’adultes sur lesquels il puisse s’appuyer. « Notre travail, c’est de retisser tout ça. »
Ciné-débat : Les enfants vont bien
Jeudi 15 octobre 2026 – Les Lobis, Blois
Accueil autour d’un verre à 19 h
Projection à 20 h, suivie d’un échange
Film de Nathan Ambrosioni, avec Camille Cottin


