Une semaine aux Lobis entre Fabrice Luchini, mémoire hongroise et pissenlits cosmiques

Cette semaine, aux Lobis, la programmation rassemble des films qui n’ont, en apparence, rien à voir les uns avec les autres. Un comédien hanté par Victor Hugo, un enfant qui découvre que toute son identité repose peut-être sur un mensonge, quatre pissenlits projetés dans l’espace, un champion de ping-pong dévoré par son ambition, des femmes iraniennes forcées à vivre sur deux planètes à la fois, un village qui tente de faire revivre son cinéma. Et pourtant, derrière ces formes dissemblables, quelque chose circule : la question des récits auxquels on s’accroche, de ceux qu’on perd, et de ceux qu’on tente de reconstruire.
Victor Hugo en boussole
La sortie de la semaine, c’est d’abord Victor comme tout le monde, film de Pascal Bonitzer écrit à partir d’un scénario de Sophie Fillières, disparue avant que le projet ne puisse véritablement s’achever. Laetitia Scherier, directrice des Lobis, y voit « un côté un peu testamentaire », et décrit le film comme une « comédie mélancolique » plus que comme une simple comédie dramatique. Le personnage principal, Robert Zucchini, est une sorte de double transparent de Fabrice Luchini : acteur fasciné par les grands textes, il a perdu le lien avec sa fille, désormais adulte, et tente de renouer avec elle à la faveur d’un deuil, en cherchant dans Victor Hugo un chemin de retour vers la vraie vie.

Le film avait déjà connu un moment fort aux Lobis lors de son avant-première, en présence de Fabrice Luchini. « On a dû refuser du monde », raconte la directrice, heureuse de voir la salle à nouveau traversée par cet enthousiasme. Elle-même garde le souvenir d’un invité impossible à canaliser mais généreux, « un showman » heureux d’échanger avec le public, prêt à partir dans toutes les directions. La force du film repose d’ailleurs, selon elle, largement sur cette présence. « Si on n’aime pas Luchini, on n’aimera pas le film. Mais si on aime Luchini, on passera un excellent moment. » La mise en scène, discrète, laisse la place au texte et à l’acteur. Et c’est aussi cela que le film transmet : l’envie de lire ou relire Victor Hugo.
László Nemes, ou l’histoire au plus près des visages
Autre sortie importante, Orphelin de László Nemes, réalisateur hongrois révélé par Le Fils de Saul. Laetitia Scherier rappelle l’onde de choc qu’avait provoquée ce premier film à Cannes et aux Oscars, avec sa mise en scène si particulière, la caméra collée au personnage, l’impossibilité de prendre de la distance face à l’horreur. Le deuxième film, Sunset, l’avait laissée plus froide. Avec Orphelin, elle a le sentiment que Nemes retrouve toute son ambition formelle.

Le film se situe à Budapest, à la fin des années 1950, dans une Hongrie traumatisée par l’écrasement de l’insurrection contre le régime communiste. On suit un jeune garçon juif élevé par sa mère dans le culte d’un père présenté comme mort en héros dans un camp d’extermination. Or, un homme surgit et affirme être ce père. À partir de là, tout vacille. Ce que le film met en scène, ce n’est pas seulement un pan de la grande Histoire, mais « une crise d’identité, de filiation », résume Laetitia Scherier : que devient un enfant lorsque le récit qui fondait sa vie s’écroule soudainement ?
Là encore, la mise en scène est sensorielle, serrée, oppressante. Elle enferme les personnages, les maintient au plus près, dans un espace où les traumatismes individuels résonnent avec ceux d’un pays entier. Pour Laetitia Scherier, c’est un retour en force : « quand tu vois le film, tu te dis : d’accord, c’est bien le même réalisateur », celui du Fils de Saul, avec « une grande ambition esthétique ».
Momoko Seto et les pissenlits de l’espace
Il y a aussi, dans cette semaine, une proposition d’une radicale étrangeté : Planètes de Momoko Seto, cinéaste japonaise installée en France. Le film a beaucoup circulé dans les festivals et la directrice des Lobis espère qu’il pourra toucher bien au-delà du seul jeune public auquel il est d’abord destiné. Elle l’a intégré à la programmation à partir de 8 ans, mais a aussi ouvert des séances plus larges, pariant sur sa capacité à séduire des adultes comme ont pu le faire d’autres films hybrides ces dernières années.

Le point de départ de ce coup de cœur est d’une audace folle : quatre akènes de pissenlit échappent à une destruction terrestre, dérivent dans l’espace et cherchent à s’enraciner sur une planète inconnue. En mêlant prises de vue réelles, techniques de time-lapse, animation 3D et fabrication d’écosystèmes artificiels en studio, Momoko Seto construit un film que Laetitia Scherier juge « totalement hybride » et sans équivalent. « Je n’ai jamais vu ça au cinéma avant », dit-elle.
La réalisatrice explique d’ailleurs partir de son propre sentiment de déracinement : japonaise passée par un lycée français, arrivée ensuite en France, elle ne se sentait ni pleinement japonaise ni pleinement française. Le film transpose cela dans une métaphore végétale : errer, chercher un sol, s’enraciner enfin.
Josh Safdie, Timothée Chalamet et la violence du rêve américain
Parmi les nouveautés que les spectateurs réclamaient, il y a enfin Marty Supreme, de Josh Safdie, que Laetitia Scherier aurait aimé sortir plus tôt aux Lobis. Les circonstances de distribution en ont décidé autrement.
Josh Safdie, connu pour ses films coréalisés avec son frère comme Good Time ou Uncut Gems, signe ici seul un portrait d’homme lancé dans une ascension délirante. Dans les années 1950, Marty Mauser vend des chaussures dans la boutique de son oncle, mais rêve de devenir champion de tennis de table. Inspiré librement de Marty Reisman, le personnage est prêt à mentir, manipuler, séduire, voler pour parvenir à ses fins. Le film n’est pas un récit sportif : les scènes de tournoi sont brillantes, mais le véritable sujet est ailleurs, dans cette ambition « à la limite du pathologique », dans cette croyance très américaine que la réussite individuelle justifie tout.

La mise en scène est fidèle à l’énergie Safdie : nerveuse, rapide, saturée d’impulsions. Laetitia Scherier souligne aussi un choix musical qu’elle juge particulièrement fort : l’usage massif de tubes des années 1980 dans un récit situé dans les années 1950. Cela ne crée pas de décalage ridicule ; au contraire, cela donne le sentiment que les préoccupations de la jeunesse se répètent, quelle que soit l’époque. Au centre, Timothée Chalamet, omniprésent, jamais doublé dans les scènes de tennis de table, incarne un héros charismatique, toxique, fascinant. « C’est vraiment un film d’acteur », dit-elle.
L’Iran, les secrets et le cinéma comme refuge
Jeudi (20h30), dans le cadre de la Semaine Elles et avec les Rendez-vous de l’histoire, les Lobis proposeront My Stolen Planet de Farahnaz Sharifi, grand prix du documentaire en 2025. Une amie de la réalisatrice, la documentariste iranienne Sahar Salahshoor, viendra accompagner la projection. Le film, composé d’archives personnelles, d’images amateurs issues de familles exilées et de séquences plus contemporaines, repose sur l’idée de deux planètes : celle du régime iranien et de ses interdits, et celle de l’intimité, où l’on danse, rit, se cache pour vivre réellement. « Un journal intime filmé », mais aussi un essai politique.

Dimanche, dans le cadre des Passerelles avec la Halle aux Grains, sera projeté La Mère de tous les mensonges de Asmae El Moudir, qui fait écho au spectacle La Voix de ma grand-mère. À partir d’une maquette reconstituant sa rue d’enfance à Casablanca, la réalisatrice interroge sa famille, dénoue les silences, fait ressurgir les émeutes du pain de 1981, les morts, les disparitions, les omertas imposées par la peur. Là encore, il s’agit de faire revenir ce que les familles avaient appris à taire.

Et le retour du projectionniste
La directrice du cinéma Les Lobis s’enthousiasme pour Le Retour du projectionniste de Orkhan Aghazadeh, né en Azerbaïdjan. Officiellement documentaire, mais traversé d’éléments rejoués, le film suit un vieil homme qui rêve de faire revivre le cinéma de son village perdu entre Iran et Azerbaïdjan, avec un ancien projecteur soviétique 35 mm. À travers ce projet presque burlesque, c’est une véritable déclaration d’amour au cinéma qui surgit — au cinéma comme lieu, comme geste, comme communauté à recréer.

Enfin pour être complet, via l’association Ciné’fil, Christy and His Brother, premier long métrage d’un cinéaste irlandais, Brendan Canty, est aussi au programme. Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


