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À Blois, une soirée pour dire franchement les discriminations

Vendredi soir, la salle Dorgelès, à Blois, accueillait une table ronde consacrée à la lutte contre les discriminations. Environ 70 personnes avaient fait le déplacement pour assister à cette rencontre pensée comme un espace de dialogue, de témoignages et de réflexion collective autour des discriminations vécues au quotidien. Habitants, élus, responsables associatifs, représentants institutionnels et simples participants se sont succédé au micro dans une ambiance attentive, parfois grave, souvent très directe. Derrière les prises de parole, un même constat revenait : celui de discriminations devenues ordinaires, parfois banalisées, qui touchent l’école, l’emploi, le logement, les démarches administratives ou encore les rapports sociaux les plus quotidiens. L’objectif de la soirée était de remettre la parole au centre. « En parler, c’est agir. Écouter les gens, c’est agir ».

discriminations

Des discriminations vécues dans les détails du quotidien

Parmi les prises de parole, celle de Corinne Kibongui Saminou Oumba, maire-adjointe à l’égalité femmes-hommes, aux droits des femmes et à la lutte contre les discriminations. L’élue évoque d’abord une discrimination qu’elle dit vivre « pratiquement tous les jours » : celle liée à son nom. « Quand vous avez un nom un peu kilométrique comme celui-là, et qu’on ne vous appelle que par la moitié de votre nom — ce qui, du coup, n’a plus de sens — qu’est-ce que c’est ? », a-t-elle lancé.

À travers ce témoignage, c’est toute la question des assignations identitaires ordinaires qui apparaît : la réduction du nom, la difficulté à le prononcer, ou encore l’effacement d’une partie de l’identité familiale. Le rapport du Défenseur des droits rappelle justement que les discriminations liées à l’origine reposent souvent sur des indices tels que l’apparence physique, le prénom, le nom, l’accent, la religion, le lieu de résidence ou la tenue vestimentaire.

L’élue a insisté ensuite sur la nécessité de parler des situations vécues, même lorsqu’il existe un doute. « Si vous êtes victime, allez en parler. Il vaut mieux en parler, quitte à ce qu’on vous dise finalement que ce n’en est peut-être pas une, plutôt que de vous dire : “Non, je pense que ce n’est pas ça.” » Et la soirée a justement été marquée par cette succession de récits personnels, parfois simples en apparence, mais révélateurs. Un participant raconte ainsi avoir été confronté à des stéréotypes liés à son accent africain. Un autre, syrien, évoque une impossibilité de trouver un emploi au niveau de ses compétences en IA.

« J’ai l’impression d’entendre les mêmes choses que dans les années 90 »

Redouane Zaaraoui, conseiller municipal et président de l’association Culture et connaissance du monde arabe, entre Orient et Occident, a lui exprimé un sentiment de répétition historique. « Ce que je viens d’écouter ce soir, je l’ai déjà entendu dans les années 90 », explique-t-il. « J’ai l’impression que les choses n’ont pas beaucoup changé. »

L’élu, qui travaille depuis vingt-sept ans à la Halle aux grains – Scène nationale de Blois, évoque notamment les parcours migratoires et la question de l’accueil réservé aux personnes arrivant en France. « Arriver en France, pour beaucoup de personnes, c’est devoir repartir de zéro. », souligne-t-il. Comme c’est le cas pour les femmes issues de l’immigration arrivées à Blois dans les années 1970. Des femmes qui, selon lui, ont souvent dû reconstruire une vie entière dans un pays dont elles ne parlaient parfois pas la langue.

Aux yeux de Redouane Zaaraoui, les « droits culturels » sont une piste importante pour lutter contre les discriminations. « Chaque personne a des droits : le droit à l’éducation, le droit à son identité, le droit de faire partie d’une communauté », rappelle-t-il. Tout en prévenant : « Nous avons tous, parfois, des stéréotypes, des représentations sur les autres. Et nous aussi, de l’autre côté, nous pouvons discriminer. »

Le Défenseur des droits dresse un constat alarmant

La soirée a également été marquée par l’intervention particulièrement dense de Slimane Laoufi, représentant régional du Défenseur des droits en Centre-Val de Loire et en Normandie. Juriste spécialisé dans la non-discrimination, ancien conseiller ministériel chargé de la diversité et de la lutte contre les discriminations auprès d’Élisabeth Moreno, il a dressé un état des lieux très critique de la situation française. Son intervention s’inscrivait directement dans la continuité du rapport publié en février 2026 par le Défenseur des droits, intitulé Jeunesses et discriminations fondées sur l’origine : répondre à l’impératif d’égalité. Ce document de plus de cent pages analyse les discriminations subies par les jeunes de 15 à 26 ans dans l’éducation, l’enseignement supérieur, le logement, la santé, l’accès aux biens et services, l’insertion professionnelle et les relations avec la police.

D’abord à travers les chiffres. En 2025, le Défenseur des droits a reçu 165 000 réclamations en France. Parmi elles, 50 000 concernaient le droit au séjour. Slimane Laoufi évoque notamment les difficultés liées au système ANEF, utilisé pour les demandes et renouvellements de titres de séjour. « Cela fait quatre ans que ce système ne fonctionne pas correctement », affirme-t-il. « Des personnes se retrouvent sans titre de séjour, perdent leur emploi, perdent parfois leurs aides sociales. »

Mais l’intervention s’est surtout concentrée sur les discriminations liées à l’origine. « La discrimination, en France, est un délit pénal », rappelle-t-il. Trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. Le représentant du Défenseur des droits insiste particulièrement sur une idée : les discriminations ne se limitent pas aux insultes ou aux actes explicitement racistes. « Dans 90 % des cas, la discrimination est non intentionnelle. Elle résulte d’un système. Une femme qui porte le voile, on ne va pas la voir comme vendeuse parce qu’il y a un contact avec la clientèle. Donc on ne l’embauche pas. En revanche, cela ne dérange pas qu’elle soit cliente. »

Une discrimination « continuum »

Pour Slimane Laoufi, la discrimination ne se manifeste pas à un seul moment de la vie. Elle forme au contraire un « continuum ». L’école apparaît ainsi comme l’un des premiers lieux où les inégalités se fabriquent. Le représentant du Défenseur des droits cite le témoignage d’une jeune femme de 19 ans recueilli lors d’une enquête menée à Blois : « Une professeure de français, en seconde, nous a clairement dit de ne pas poursuivre des études générales, car nous étions étrangères et que nous n’y arriverions jamais. » La jeune fille expliquait pourtant vouloir devenir pilote d’avion, tandis que son amie souhaitait devenir avocate. « Vous vous rendez compte du gâchis que cela représente ? », lance alors Slimane Laoufi.

Selon l’expert, ces mécanismes commencent désormais très tôt, y compris lors de la recherche des stages de troisième. « Certains jeunes finissent dans des stages par défaut parce qu’ils n’ont pas les réseaux, pas les contacts. » Le phénomène se poursuit ensuite dans l’accès à l’emploi, au logement, aux loisirs, aux assurances ou encore aux services bancaires.

« On finit par croire que c’est normal »

Au fil de son intervention, Slimane Laoufi revient aussi sur un phénomène qu’il juge particulièrement inquiétant : la résignation. « On est arrivés à un stade où certaines personnes disent : “Je suis victime de discrimination, c’est comme ça.” » Selon lui, cette banalisation produit des effets profonds sur la confiance envers les institutions et sur le rapport à la société. « On est maintenant sur plusieurs générations qui subissent des discriminations. »

Les discriminations peuvent alors éroder leurs trajectoires, leur sentiment d’appartenance, leur confiance dans les institutions et dans la promesse républicaine. Le représentant du Défenseur des droits cite également une autre étude menée auprès de jeunes diplômés victimes de discriminations dans leur recherche d’emploi. « 45 % nous ont répondu qu’ils étaient partis à l’étranger. » Angleterre, pays du Golfe ou autres destinations.

Les discriminations fondées sur l’origine ne s’arrêtent pas à l’entrée du marché du travail. Elles traversent aussi le logement, les parcours de soins, l’accès aux biens et services, les loisirs et les relations avec les forces de sécurité.

« Je n’ai jamais vu de véritable politique publique »

Slimane Laoufi critique frontalement l’absence, selon lui, de stratégie nationale cohérente contre les discriminations. « Moi qui ai travaillé en ministère, je n’ai jamais vu de politique publique digne de ce nom de lutte contre les discriminations. » Il estime que le sujet reste souvent cantonné à la politique de la ville, alors que les discriminations dépassent largement les seuls quartiers prioritaires. « Dès qu’on sort d’un QPV, on peut encore être discriminé. » Le représentant du Défenseur des droits appelle ainsi à une véritable politique publique nationale, accompagnée de moyens concrets pour les associations et les acteurs de terrain. « Tous les cinq ans, pendant les campagnes présidentielles, on nous parle de lutte contre les discriminations, de plan Marshall, de grandes annonces. Et dès le lendemain de l’élection, il n’y a plus rien. »

Au fil de la soirée, un constat s’est progressivement imposé : malgré les évolutions législatives et les discours institutionnels, beaucoup de participants ont le sentiment que les discriminations restent difficiles à nommer, à dénoncer et parfois même à reconnaître. Parler reste encore, pour beaucoup, la première étape avant toute possibilité d’agir.


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