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Quand la propreté de l’espace public devient un révélateur de lien

Observer un territoire à hauteur de trottoir. Regarder ce qui se dépose au sol, ce qui s’accumule, ce qui reste. C’est le parti pris méthodologique de l’enquête menée par l’Institut Terram et dirigée par le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely. Publiée en janvier 2026, La France vue du sol propose une lecture inédite des transformations territoriales à partir d’un objet banal, discret et souvent invisibilisé : le mégot de cigarette.

Résidu minuscule mais omniprésent, le mégot ne relève pas seulement de la question environnementale. Parce qu’il est majoritairement produit hors du domicile, il accompagne les mobilités, les temps d’attente, les usages festifs, les pauses de travail, les sociabilités ordinaires. Son observation permet ainsi d’accéder à une géographie concrète des pratiques quotidiennes. À travers cet objet, l’étude interroge une question plus large : que disent les mégots abandonnés de notre rapport collectif à l’espace public, au commun et à l’institution municipale ?

Lire les territoires à partir de leurs usages réels

L’enquête s’inscrit dans le prolongement de la notion de « France habitée », développée par le géographe Jacques Lévy. Dans cette perspective, le mégot constitue un indicateur particulièrement pertinent. Contrairement aux déchets ménagers, produits à domicile et intégrés à des filières de collecte organisées, il naît presque toujours sur le lieu même de l’activité : devant une gare, à la sortie d’un bureau, sur une terrasse, lors d’un événement festif. Il épouse les rythmes de la présence humaine plutôt que ceux de l’habitat.

Plus un lieu est fréquenté, plus il est exposé. Les concentrations les plus fortes apparaissent dans ce que les professionnels de la propreté nomment des « hotspots » — des lieux qui subissent de manière récurrente une accumulation importante de mégots. Ces hotspots correspondent presque toujours à des espaces bien identifiés de la vie quotidienne : les lieux de transit et d’attente, comme les gares, les abribus ou les parvis ; les lieux de consommation, notamment les rues commerçantes, les terrasses de cafés et de restaurants ; les seuils des établissements recevant du public, tels que les écoles, les bureaux, les hôpitaux ou les centres administratifs ; les lieux de détente, de sociabilité et de fête.

Cette géographie varie fortement selon les temporalités. Les heures de pointe, les beaux jours, les saisons touristiques ou les événements festifs modifient profondément la quantité et la localisation des mégots présents au sol. À l’inverse, la zone résidentielle — celle du logement individuel ou pavillonnaire — apparaît globalement moins exposée, à l’exception de certains points très localisés, notamment au pied des immeubles collectifs. Ainsi se dessine une géographie des usages, bien plus qu’une géographie des habitants.

Le paradoxe des espaces publics apaisés

Depuis une quinzaine d’années, les villes françaises ont profondément transformé leurs espaces publics. Piétonnisation des centres-villes, développement des terrasses, végétalisation, réaménagement des berges, création de promenades urbaines : l’espace public est devenu plus attractif, plus ouvert et plus convivial. Ces politiques ont largement amélioré le cadre de vie. Mais elles ont également intensifié l’usage de l’espace public. Plus les lieux sont agréables, plus ils sont fréquentés. Plus ils sont fréquentés, plus ils concentrent de déchets diffus, dont les mégots constituent la forme la plus visible et la plus persistante.

Les services municipaux de propreté se retrouvent ainsi confrontés à une pression croissante, tandis que le sentiment de saleté progresse dans la perception des habitants. L’enquête souligne que cette impression ne traduit pas nécessairement un recul du civisme, mais plutôt une augmentation mécanique des usages. La ville apaisée est aussi une ville plus sollicitée.

Dépasser les stéréotypes

L’étude déconstruit les représentations simplistes qui assimilent mécaniquement fumeurs et pollueurs. Si le tabagisme quotidien a fortement reculé et s’est socialement concentré dans certaines catégories populaires ou marginalisées, cette évolution ne suffit pas à expliquer les comportements observés. Tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots. Et ceux qui les jettent ne le font ni partout, ni tout le temps.

L’acte de jeter relève d’une combinaison complexe de facteurs. Les observations de terrain mettent en évidence le rôle déterminant des contextes : attente prolongée, stress, consommation d’alcool, relâchement festif, effet de groupe. S’y ajoutent des automatismes anciens, construits à une époque où le mégot ne faisait pas l’objet d’une attention particulière des politiques publiques.

La méconnaissance persistante des impacts environnementaux — notamment le fait que les grilles d’avaloir rejettent directement vers les milieux naturels —, la peur d’un départ d’incendie en l’absence d’éteignoirs, ou encore l’absence d’alternatives visibles au moment du geste contribuent également à l’abandon au sol. Une minorité d’individus indifférents ou réfractaires aux normes suffit toutefois à dégrader durablement un lieu, enclenchant un mécanisme bien connu des services municipaux : le sale appelle le sale.

La propreté comme révélateur du lien civique

Au-delà de la seule question des mégots, l’enquête met en évidence un enseignement central : la propreté de l’espace public constitue un révélateur direct du lien civique et du degré d’appropriation du commun.

Elle ne se réduit ni à un problème technique de nettoyage, ni à une simple question de discipline individuelle. Elle traduit un rapport collectif à l’espace partagé, à la règle, à l’autre et à l’institution municipale.

Les observations montrent que là où l’espace public est perçu comme « à soi » — un quartier identifié, un lieu animé par des acteurs reconnus, un espace investi par ses usagers — les comportements vertueux se diffusent plus facilement. À l’inverse, l’anonymat, la surfréquentation, la dilution des responsabilités ou le relâchement festif favorisent les incivilités et installent des dynamiques de dégradation auto-entretenues. Dans ce contexte, la propreté devient un indicateur précoce de désengagement civique, parfois annonciateur de tensions plus larges autour de la tranquillité publique ou du vivre-ensemble.

Un enjeu municipal

À l’approche des élections municipales de 2026, l’étude souligne le caractère paradoxal de la propreté comme enjeu politique. Elle ne polarise pas, ne segmente pas la population et ne renvoie pas à une opposition idéologique classique. Au contraire, elle fédère largement, car elle touche au quotidien immédiat des habitants, à leur fierté territoriale et à leur qualité de vie.

L’enquête montre que les stratégies les plus efficaces reposent sur une combinaison équilibrée entre équipements adaptés, présence humaine, médiation, mobilisation citoyenne et sanction proportionnée. Mais surtout, elle insiste sur la nécessité d’une vision politique claire, capable d’articuler aménagement urbain, services publics, participation des habitants et responsabilité individuelle.

À l’échelle municipale, la propreté n’est donc pas seulement un service rendu. Elle constitue l’expression tangible d’une ambition collective et d’une capacité à faire société à hauteur de trottoir.

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