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Ukraine : des vies déplacées, des liens à reconstruire, des témoignages à Blois pour le dire

Vendredi 29 mai 2026, à 18h30, Europe Ensemble propose au CCI Campus Centre de Blois une table ronde intitulée « L’Ukraine, notre voisin européen », dans le cadre du Joli mois de l’Europe de la Région Centre-Val de Loire. L’entrée est libre. Le sous-titre précise l’angle : « Ukrainiens et Ukrainiennes en France depuis 2022 : témoignages et résonances ». Il ne s’agira donc pas seulement de parler du conflit par la carte du front, les équilibres diplomatiques ou les communiqués militaires, mais d’entendre ce que la guerre produit dans les vies : l’exil, l’accueil, l’apprentissage d’une langue, la reconstruction professionnelle, les familles restées là-bas, les liens maintenus à distance, la nostalgie.

Europe Ensemble, une approche européenne par les peuples

Jean-Marie Génard préside Europe Ensemble depuis 2008. L’association, explique-t-il, s’est construite autour d’une ambition civique : « faire du débat européen, faire connaître comment fonctionnait l’Union européenne, mais aussi comment vivaient les différents peuples de l’Union européenne, sur un plan culturel, sur un plan des mémoires aussi ». Une dizaine d’événements sont organisés chaque année : tables rondes, projections, conférences, autour de sujets économiques, géopolitiques, culturels ou historiques.

L’Ukraine entre naturellement dans cette perspective, même si elle n’est pas membre de l’Union européenne. Pour Jean-Marie Génard, le sujet est « immédiatement européen ». Depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe à grande échelle, la guerre se déroule aux portes de l’Europe. Elle pose aussi la question de la place future de l’Ukraine dans l’espace européen, comme partenaire ou peut-être, un jour, comme membre de l’Union européenne.

Mais la table ronde de vendredi ne se veut pas d’abord institutionnelle. « Il y a d’autres façons d’approcher la géopolitique, de poser les questions aujourd’hui : comment résiste l’Ukraine, les armes, le front… Mais c’est un autre sujet. Là, on veut être plus proche des gens, et voir comment nous pouvons avoir un contact intéressant avec la culture ukrainienne et avec les personnes venues en France, réfugiées d’Ukraine. »

Croiser les témoignages, l’histoire, la littérature et le théâtre

La table ronde se veut croisement de regards. Il y aura les récits de Veronika Prasolova et Serhii Oliinyk, tous deux installés à Blois après avoir quitté l’Ukraine en 2022. Il y aura aussi l’éclairage d’Iryna Dmytrychyn, historienne, traductrice et enseignante à l’INALCO, spécialiste de l’Ukraine. Jean-Marie Génard attend d’elle une mise en perspective plus large de la présence ukrainienne en France, mais aussi une présentation de la manière dont la littérature ukrainienne s’est davantage fait connaître depuis le début de la guerre, notamment par les traductions.

La dimension culturelle sera portée aussi par Patrice Douchet et Éric Cénat. Le premier, directeur de la Compagnie de Théâtre la Tête noire, à Saran, doit notamment revenir sur un voyage effectué en minibus vers l’Ukraine en 2022, d’où il avait ramené dix Ukrainiens. Le second, directeur du Théâtre de l’Imprévu à Orléans, évoquera un travail mené autour de jeunes Ukrainiens déclamant des poèmes en français sur scène. Pour Jean-Marie Génard, l’intérêt est de « croiser un peu toutes ces approches », de Blois aux initiatives culturelles régionales. Joseph Zimet interviendra également. Aujourd’hui préfet de Loir-et-Cher, il a été coordonnateur de l’accueil des réfugiés ukrainiens à la tête de la Cellule interministérielle de crise Ukraine de 2022 à 2025.

Veronika Prasolova : partir le premier jour

Veronika Prasolova a 28 ans. Elle est née à Kharkiv, ville proche de la frontière russe, mais vivait à Odessa lorsque la guerre a commencé. Elle quitte l’Ukraine dès le 24 février 2022. « À Odessa, la situation paraissait d’abord un peu moins exposée qu’ailleurs. Mais quand la guerre a commencé, les explosions sont venues aussi de la mer. On avait le sentiment d’être pris de tous les côtés : les Russes avançaient vers Marioupol et Kherson, tandis que la menace venait également de la Crimée, par la mer. C’est cela qui faisait peur. »

Elle part avec son compagnon français, rencontré en 2020. Son projet initial n’était pas de vivre en France. « Je n’ai jamais pensé que j’allais habiter en France. Je pensais qu’il allait venir en Ukraine. Voilà, c’était ça, mon plan. Mais la vie s’est passée un peu différemment. » Le couple gagne d’abord Lviv, à l’ouest du pays. Le train devient alors l’un des premiers lieux de l’exil. Les billets sont presque impossibles à obtenir, les wagons saturés, les voyageurs entassés. « Il y avait six personnes pour trois places, parce que tout le monde voulait survivre. » Les trains roulent sans lumière, par peur d’être ciblés. « Imaginez la terreur », dit-elle.

Puis vient la Pologne, Cracovie, une semaine d’attente encore traversée par l’idée que la guerre peut finir vite. « Vraiment, on a cru que la guerre allait finir, donc pourquoi partir ? » Veronika Prasolova le dit sans détour : elle ne croyait pas possible, au XXIe siècle, qu’un pays souverain soit attaqué de cette façon sans intervention immédiate des troupes internationales. Lorsque les jours passent, son compagnon lui propose de rejoindre la France. Après Paris, ils arrivent à Blois. Le 14 mars 2022, Veronika Prasolova se présente à la préfecture de Blois.

À Blois, ne pas être « un numéro parmi les autres »

Le choix de Blois tient d’abord au fait que son compagnon est Blésois. Mais il devient rapidement, pour elle, un choix humain. « À Paris, tu vas être un numéro parmi les autres. À Blois, ce sera beaucoup plus humain », lui avait-il dit.

Elle garde un souvenir fort de l’accueil reçu, en Pologne d’abord, puis à Blois. À la frontière polonaise, raconte-t-elle, des habitants tenaient des pancartes, donnaient ce dont les réfugiés avaient besoin, ouvraient leurs maisons. « Maintenant, j’ai des frissons quand j’en parle. C’était très impressionnant. » À Blois, elle évoque aussi les efforts faits par certains agents pour accueillir les Ukrainiens arrivés dans les premières semaines. « Il y en avait même un qui avait fait l’effort d’apprendre l’ukrainien, imaginez ! »

L’accueil administratif ne règle pas tout. Il faut ensuite apprendre à rester. Or, Veronika Prasolova ne parlait pas français à son arrivée. Pendant un an, elle refuse même d’apprendre, alors qu’elle est polyglotte. Non par désintérêt, mais parce qu’apprendre le français aurait signifié admettre que la guerre durerait. « J’étais dans le refus total. Je n’apprenais pas le français. Je me disais : “Je vais revenir en Ukraine tout de suite. La guerre va finir tout de suite. Ça ne sert à rien d’apprendre une sixième langue.” » Elle finira par suivre des cours au Greta. Le basculement du provisoire vers le durable.

La France comme refuge, l’Ukraine comme attachement

Veronika Prasolova parle de l’Ukraine avec un attachement intact. Elle aimerait y retourner, au moins en partie, vivre entre les deux pays. Mais la France lui a fait découvrir autre chose : une forme de sécurité qu’elle dit ne pas avoir connue auparavant. « En France, j’ai découvert une forme de sécurité que je ne savais même pas possible. Cette inquiétude permanente de devoir survivre, qui accompagne beaucoup d’Ukrainiens depuis l’enfance, s’est peu à peu éloignée. » Une société plus protectrice, voici ce qu’elle a trouvé ici.

La question du retour n’a donc pas de réponse simple. « J’adore l’Ukraine sentimentalement », dit-elle. Mais elle pense aussi à l’avenir, à une famille possible, à des enfants. « Comme femme, j’aimerais bien avoir des enfants. Et j’aimerais bien que mes enfants ne connaissent pas la guerre. » Dans cette tension entre attachement et protection, elle résume le dilemme de nombreux exilés : « Là, c’est l’instinct qui dit : se sauver. Et se sauver, c’est la France. »

Chercher les Ukrainiens de Blois

Veronika Prasolova connaît peu d’Ukrainiens dans le Loir-et-Cher. Elle en connaît davantage à Paris, où se trouve l’entreprise pour laquelle elle travaille (généralement en télétravail). À Blois, elle cherche, mais les liens ne se forment pas facilement. Elle interroge régulièrement des groupes Telegram : « Hey, il y a quelqu’un à Blois ? » Puis elle abandonne, avant de recommencer quelques mois plus tard. Mais « il y a un besoin, il y a une envie », dit-elle. L’événement de vendredi pourrait aussi servir à cela : retrouver des personnes qui ont vécu la même rupture.

Elle sait aussi que certains réfugiés ont été plus isolés que d’autres, notamment ceux qui ne sont pas passés par un foyer d’accueil. Avoir un compagnon français a facilité les démarches administratives, reconnaît-elle. Mais cela ne remplace pas la possibilité de parler avec quelqu’un qui a traversé la même expérience. « Ça aide surtout du côté administratif. Ça n’aide pas du tout du côté sentimental. »

La guerre au téléphone

La famille de Veronika Prasolova est encore en Ukraine. Son père vit à Kharkiv, où il travaille pour la ville et participe à la distribution d’aide humanitaire. Des collectes sont organisées depuis l’Europe ; des convois arrivent ; lui les reçoit et les redistribue avec d’autres bénévoles aux soldats et aux personnes qui en ont besoin. Il refuse de partir. « Je ne partirai jamais de la vie. C’est ma ville ici. Mon destin, c’est de mourir avec », dit-il. Sa mère et son petit frère, eux, sont partis à Lviv, près de la frontière polonaise.

Depuis 2022, Veronika Prasolova est retournée cinq fois en Ukraine. Le lien, le reste du temps, passe par les appels. Et parfois, au téléphone, la guerre s’entend. Elle raconte ces conversations du soir avec son père, où des drones passent au-dessus de la ville : « Pendant dix minutes, j’entends onze drones. “Boum ! Ça va, papa ?” “Oui, ça va, ça va, c’était loin.” » La distance inverse parfois la peur.

La nostalgie, elle, surgit par des détails plus simples. À la question de ce qui lui manque, Veronika répond : le chachlyk, barbecue ukrainien. Mais elle précise aussitôt qu’il ne s’agit pas seulement de viande. « C’est tout ce qui se passe autour. C’est le rassemblement des gens. » Elle décrit une manière d’être ensemble, plus directe, moins formelle qu’en France… plus rustre !

Serhii Oliinyk : Koupiansk détruite

Serhii Oliinyk a 49 ans. Il est arrivé en France avec sa femme en octobre 2022. Il vient de Koupiansk, ville située près de Kharkiv, plus proche encore de la frontière russe. Aujourd’hui, dit-il, Koupiansk est sur la ligne de front. « C’est une zone de combats intensifs, très intensifs. Et toute la ville est détruite. Tout est détruit. »

Sa maison et celles de ses parents ont été détruites. Le départ n’a pas été un trajet direct vers l’Ouest. Parti en septembre 2022, il met près d’un mois à rejoindre la France. La ligne de front interdit alors certaines routes. Avec sa femme, il traverse donc la Russie, puis rejoint la Lituanie, la Pologne, l’Allemagne. « Il n’y avait pas d’autre chemin sécurisé », explique-t-il. Dans la ville de Gera, à l’est de l’Allemagne, la structure qu’ils trouvent ne peut pas les accueillir. Une amie installée à Blois leur conseille alors de venir : un foyer accueille des Ukrainiens.

À Blois, Serhii Oliinyk et sa femme sont d’abord hébergés. Ils vivent désormais dans un appartement, dans la ZUP, grâce à une association qui leur permet une forme de sous-location. La vie se reconstruit, mais lentement, et non sans obstacles. « Oui, c’était bien sûr compliqué, sans connaître la langue. Mais petit à petit… »

Reprendre un métier quand tout a disparu

En Ukraine, Serhii Oliinyk a travaillé pendant vingt ans dans le domaine électrique. Son dernier poste était opérateur de poste haute tension, à Koupiansk. Il aimerait continuer à travailler dans son domaine en France. Mais la langue, les normes, l’organisation professionnelle et les équivalences rendent le parcours difficile. Il a suivi à Blois une formation professionnelle d’électricien du bâtiment pour apprendre les règles françaises. Serhii Oliinyk sait qu’il ne pourra pas reprendre immédiatement au niveau qui était le sien en Ukraine. Il se dit prêt à commencer plus bas, comme simple électricien ou électrotechnicien, pour apprendre. Mais son diplôme d’ingénieur peut lui-même devenir un obstacle. Il est aujourd’hui accompagné par France Travail dans un programme de soutien intensif.

« Notre vie est totalement détruite » poursuit celui qui veut désormais se faire appeler Serge, à la française. Sa femme avait une entreprise, bâtie pendant trente ans. Lui avait progressé étape par étape jusqu’à un poste qui lui plaisait. « Tout a disparu en un moment. Il n’y a plus rien. Et je ne vois maintenant aucune raison de revenir en Ukraine, parce que la vie en Ukraine est finie. Donc j’ai décidé de commencer une nouvelle vie en France. »

Des familles touchées en plein coeur

Son père et son frère ont été victimes de la guerre. Sa mère habitait dans un petit village près de Koupiansk ; elle a quitté sa maison il y a trois mois, parce que la situation devenait trop dangereuse, et vit désormais à Kharkiv. Son beau-père est mort récemment. Pas au combat, précise Serhii Oliinyk, mais à cause de ce que la guerre a provoqué. Le chagrin, l’alcool, puis la mort. Une conséquence indirecte de la guerre, hors des bilans militaires.

Les contacts avec la famille dépendent aussi des infrastructures restantes. À Kharkiv, le réseau fonctionne. Mais près de Koupiansk, il n’y a plus de réseau. Les appels passaient parfois grâce aux soldats ukrainiens et à Starlink. « Nos parents demandaient aux soldats : “Est-ce que nous pouvons téléphoner à notre fils ?” »

Remettre l’Ukraine dans la conversation publique

Avec la durée de la guerre, l’attention médiatique se déplace. D’autres crises occupent l’espace public. Jean-Marie Génard le constate : l’Ukraine est moins présente dans les conversations. La table ronde entend donc remettre un coup de projecteur et rappeler que la guerre continue à travers des vies concrètes. Cela passe par Veronika, qui appelle son père à Kharkiv et entend les drones. Par Serhii, qui cherche un travail à Blois alors que sa ville a été détruite. Par les livres traduits, les poèmes dits en français, les liens culturels qui se nouent entre l’Ukraine et la France. « Tout ça nous permet peut-être d’être vraiment, en esprit, avec les Ukrainiens », résume Jean-Marie Génard.


Table ronde “L’Ukraine, notre voisin européen — Ukrainiens et Ukrainiennes en France depuis 2022 : témoignages et résonances”
Vendredi 29 mai 2026 à 18h30
CCI Campus Centre, 6 rue Anne de Bretagne, Blois
Entrée libre.

La rencontre réunira notamment Veronika Prasolova, jeune Ukrainienne réfugiée à Blois, Serhii Oliinyk, ingénieur électricien ukrainien également réfugié à Blois, Iryna Dmytrychyn, historienne, traductrice, enseignante à l’INALCO, Joseph Zimet, préfet de Loir-et-Cher et ancien coordonnateur national de l’accueil des réfugiés ukrainiens, Patrice Douchet, directeur de la Compagnie de Théâtre la Tête noire à Saran, Éric Cénat, directeur du Théâtre de l’Imprévu à Orléans, ainsi que Carole Boulmier, cheffe de service Action européenne et internationale à la Région Centre-Val de Loire.


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