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Starach’Mania : à Blois, une « Star Academy des pauvres »

Le 24 septembre 2026, le Carillon de Blois fêtera ses cinq ans avec une création* qui résume à elle seule une partie du chemin parcouru depuis sa naissance. À 19 heures, à l’Espace Quinière Rosa-Parks, neuf comédiennes et comédiens amateurs monteront sur scène dans Starach’Mania, une comédie musicale imaginée et mise en scène par Amélia Bréchet avec la Compagnie Rag-Bag. Derrière la parodie d’un célèbre télécrochet se dessine une dystopie sociale où les personnes les plus fragiles doivent entrer en compétition pour accéder à des soins. Mais derrière le spectacle existe une autre histoire : celle d’un groupe constitué au fil de plusieurs années de rencontres, d’improvisations et de confiance, jusqu’à devenir une véritable troupe.

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La troupe de la Starach’ annonçant son spectacle lors d’un événement du Carillon au Port de la Creusille | Photo : Marc Alvarez

Starach’Mania réunit neuf comédiennes et comédiens amateurs vivant à Blois — parmi lesquels Mélanie Pasteur, médiatrice culturelle du Carillon —, trois musiciens, une chorégraphe et l’autrice et metteuse en scène Amélia Bréchet. Sept membres de la troupe sont bénéficiaires du RSA ou de l’AAH ; six vivent dans la rue ou connaissent une situation de grande précarité. Mais s’en tenir à cette dimension sociale reviendrait précisément à passer à côté de l’ambition du projet. Il ne s’agit pas d’exposer des personnes à travers leurs fragilités, mais de leur donner toute leur place sur scène, comme interprètes à part entière d’une création conçue pour elles et avec elles.

Avant la comédie musicale, construire une dynamique

L’histoire commence plusieurs années avant le spectacle. Le Carillon s’installe à Blois en 2021. Amélia Bréchet commence ensuite à travailler régulièrement avec le dispositif à partir de 2022. L’idée du théâtre apparaît rapidement. Sur le papier, elle semble presque évidente : Amélia Bréchet est comédienne, autrice et metteuse en scène. Mais elle mesure vite ce que suppose la fabrication d’une pièce dans ce contexte : du temps, de la régularité, de la disponibilité et une continuité difficiles à garantir lorsque les personnes vivent des situations instables. « Très vite, elle s’est rendu compte qu’il y avait plein de choses qui faisaient que ça allait être difficile », raconte Mélanie Pasteur, coordinatrice du Carillon.

Le projet prend donc d’abord une autre forme. Amélia Bréchet propose de participer au carnaval de Blois en mars 2023. De cette aventure naîtra La Gagne des Gueux, film documentaire sorti en février 2024. Le film a « fait monter la mayonnaise », confie Mélanie. Au-delà de l’objet cinématographique, quelque chose s’est installé dans la durée : une confiance dans les propositions artistiques qui pouvaient naître autour du Carillon. Lorsque revient l’idée du théâtre, le terrain n’est donc plus le même.

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Des mois d’improvisation avant de constituer une troupe

À partir de novembre 2025, Amélia Bréchet anime deux ateliers par mois. Dans un premier temps, aucune assiduité n’est exigée : les personnes intéressées peuvent venir, essayer, repartir, revenir. Improvisations et exercices constituent l’essentiel du travail. « À la base, c’était faire du théâtre plutôt pour faire du bien dans les relations interpersonnelles, pour que les gens se rencontrent différemment », explique Mélanie Pasteur.

Cette première phase dure jusqu’au printemps. En avril 2026, le fonctionnement change : il est désormais question de fabriquer un spectacle. Une troupe de neuf personnes est constituée et celles et ceux qui la rejoignent prennent un véritable engagement d’assiduité. Ces mois d’improvisation ont aussi nourri l’écriture. « C’est avec ce qui sortait en impro qu’Amélia a chopé un peu qui était chacun », observe Mélanie. « Et elle arrive à écrire de manière à mettre les gens en lumière dans leurs failles. »

Les personnages et leurs chansons ne sont donc pas nés indépendamment de leurs interprètes. Les paroles ont été écrites par Amélia Bréchet, puis les musiciens Paul Cadier et Antoine Hefti ont composé les chansons. La partie musicale doit être interprétée en direct, avec un troisième musicien, Antoine Serreau. Poppée Gicquel signe notamment les chorégraphies d’ouverture et de fermeture ainsi que certains tableaux collectifs. La distribution rassemble Simon, Martine, Mélanie, Alexandre, Pauline, Beufa, Bérengère, Florent et Laurent. Dans le spectacle, ils deviennent notamment Disco-Boule, Josiane, Cynthia, Théo de Hess, Polochon, Jean-Clown, Bebsy, Delphinium le Morphisme et Lolo.

Bienvenue en 2030

Pour donner un cadre à ces chansons-portraits, Amélia Bréchet imagine un télécrochet qui aurait mal tourné. Nous sommes en 2030. Depuis deux ans, dans l’univers fictif de la pièce, les lieux de soins ont été privatisés. La protection sociale ne permet plus à une partie de la population d’accéder correctement aux soins. France 2, présentée comme la dernière chaîne publique du paysage audiovisuel français, a alors lancé une émission : la « Star’ach », une sorte de Star Academy destinée aux pauvres, aux personnes précaires et aux cabossés de la société. Ici, la récompense n’est ni un contrat avec une maison de disques ni la promesse d’une carrière de chanteur. Les deux finalistes peuvent gagner trois mois de cure — sevrage, sommeil ou thermalisme selon leurs besoins. Le vainqueur obtient en plus un suivi psychologique et social pendant cinq ans.

Une dystopie ou une anticipation ? Amélia Bréchet répond simplement : « Les deux. » La mécanique est volontairement brutale. Des personnes doivent se mettre en scène, séduire un public et battre leurs concurrents pour espérer obtenir des soins auxquels elles devraient normalement pouvoir accéder sans avoir à les mériter. Le spectacle détourne ainsi les codes de la téléréalité pour pousser une logique jusqu’à l’absurde : lorsque la solidarité recule, jusqu’où peut aller la transformation de la vulnérabilité en spectacle ?

Cynthia au milieu du « prime »

Le public assiste au premier « prime » de la saison 2030. Cynthia, grande gagnante de la Star’ach 2028, en est devenue l’animatrice. Elle est interprétée par Mélanie Pasteur. Autour d’elle se succèdent tableaux collectifs, chansons-portraits, séquences vidéo et interventions des candidats.

Ce personnage occupe une position particulière. Alors que la plupart des protagonistes restent enfermés dans la mécanique télévisuelle, Cynthia permet ponctuellement au spectacle de basculer véritablement vers la comédie musicale : l’action se suspend et le public entre dans ses interrogations. Elle commence à percevoir ce qu’a de profondément dérangeant l’émission qu’elle anime.

Le dispositif conserve par ailleurs une part d’incertitude. Mélanie connaît ses partenaires et leurs personnages, mais ne sait pas nécessairement ce qu’ils vont lui répondre lorsqu’elle les questionne sur scène. « Je leur demande pourquoi ils sont là, tout ça, et ça, pour le coup, c’est de l’impro. Il n’y a pas du tout de texte écrit », explique celle qui joue Cynthia. Le personnage existe ; le cadre de la scène existe ; mais l’échange peut bifurquer.

Beufa
Beufa – photo : Marc Alvarez | Blois Capitale

Beufa en est peut-être l’exemple le plus évident. Son personnage est Jean-Clown. Dans la pratique son identité scénique peut encore varier. « Dans les scripts, il y a les noms de tout le monde. Et à côté de Beufa, il y a un point d’interrogation, parce qu’on ne sait jamais », sourit Mélanie. Florent possède lui aussi cette capacité à se transformer. « Il rentre dans plein de personnages », raconte-t-elle. D’une représentation à l’autre, Starach’Mania devrait ainsi conserver une zone d’imprévisible.

Pas un « spectacle de fin d’année »

Cette liberté n’exclut pas l’exigence. À mesure que la troupe s’est constituée, le rythme de travail s’est intensifié, avec parfois plusieurs rendez-vous dans une même semaine. Pour certains, cette régularité représente déjà un véritable changement dans le quotidien. « À partir du moment où on a commencé à avoir la troupe fermée, c’est là que ça a vraiment commencé à prendre le côté sérieux », raconte Laurent Olivry. « Ça met vraiment un rythme dans nos vies. »

Toute la difficulté consiste alors à préserver le plaisir et le désir de participer, malgré des situations de vulnérabilité parfois fortes sur les plans social, psychique ou physique, tout en maintenant le niveau d’exigence nécessaire à un spectacle appelé à intégrer des programmations culturelles professionnelles. Amélia Bréchet, elle, ne veut pas en rester à un simple spectacle de fin d’atelier. Elle revendique un projet « semi-professionnel » et souhaite que Starach’Mania puisse ensuite trouver sa place dans des scènes conventionnées, des centres dramatiques nationaux, des scènes nationales ou encore des lieux dédiés aux musiques actuelles.

Une ambition qui n’est pas sans faire naître une certaine appréhension. Laurent Olivry ne la cache pas : « Bien sûr, il y a du stress. On ne sait jamais trop sur quoi on va atterrir. » Car sur scène, une fois la représentation lancée, impossible de couper ou de recommencer : le public est là, immédiatement présent. Une pression que Laurent dit toutefois parvenir à relativiser grâce à la confiance qu’il accorde à Amélia Bréchet : « Elle a une écriture et une douceur avec nous qui font qu’il est très facile de lui accorder notre confiance. » Quant à savoir s’il pourrait faire de cette expérience un métier, il reste prudent. « Mon truc, c’est vraiment le graphisme. Ce n’est pas spécialement le théâtre ou la danse. On verra au fil de l’aventure comment ça sera. »

« Vous faites société »

Ce qui s’est produit pendant les mois de répétition ne se mesure pourtant pas en progrès scéniques. Alexandre, surnommé « Toss », insiste sur la confiance acquise entre des personnes qui, au départ, ne se connaissaient pas et « n’avaient peut-être rien à faire ensemble ». Une phrase leur a un jour été adressée et lui est restée : « Vous faites société. »

Le constat rejoint très directement ce que dit Amélia Bréchet au sujet des trajets effectués ensemble, les repas avant les répétitions, les moments où il faut prendre des nouvelles, consoler quelqu’un ou se soutenir sur scène. L’œuvre, écrit-elle en substance, ne réside pas seulement dans ce qui sera présenté au public, mais dans la fabrication patiente d’un groupe capable d’entraide et d’émancipation.

Cette construction collective doit sans cesse composer avec les réalités de chacun. Les addictions en font partie. Elles ne sont ni passées sous silence ni abordées par une interdiction générale qui risquerait, de fait, d’écarter certaines personnes des ateliers. « Ça reste difficile quand même de s’impliquer autant dans une troupe quand on fait face à tout un tas d’addictions », constate Mélanie Pasteur. Elle décrit plutôt la recherche d’un équilibre, ajusté à chaque situation : permettre à chacun de rester pleinement présent dans le projet tout en préservant les conditions nécessaires au travail du groupe. « On respecte son addiction, elle respecte notre envie que ça se passe bien. » Une manière de faire qui renvoie plus largement à la philosophie du Carillon.


Un lieu où il n’y a rien à prouver

Pour Alexandre, le mot vient facilement : Le Carillon est « un havre de paix ». Cela ne signifie pas que les conflits disparaissent. Les tensions qui existent dans la rue franchissent parfois la porte du Repère, 3 rue Dupré. Mais une règle implicite s’est installée : elles doivent pouvoir y être traversées autrement. Mélanie Pasteur explique que lorsque de nouvelles personnes arrivent et que la tension monte, l’équipe rappelle que « Le Repère, le mardi après-midi, ça reste un endroit où les conflits ont le droit d’exister, mais par contre on en discute ».

Le principe qui revient dans les échanges est celui de l’inconditionnalité. « Il n’y a pas de contrepartie qui est demandée », résume Alexandre. Les personnes accueillies n’ont pas à démontrer qu’elles progressent assez vite ni à justifier en permanence leur situation. Mélanie prend l’exemple des aides données sur place : lorsqu’une personne en demande une, l’équipe ne cherche pas d’abord à vérifier si elle est suffisamment pauvre pour y avoir droit. Cette manière de fonctionner explique peut-être en partie pourquoi un projet aussi exigeant que Starach’Mania a pu émerger. Avant de demander aux personnes de monter sur scène, plusieurs années ont été consacrées à permettre aux relations de se construire.

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*Starach’Mania est une création 2026 de la Compagnie Rag-Bag, en coproduction avec l’ALEP et en lien avec le Carillon de Blois. Le projet est soutenu notamment par la Région Centre-Val de Loire, le Département de Loir-et-Cher, la Ville de Blois, la Grange Théâtre Vaugarni et le Centre social Quinière Rosa-Parks. Le spectacle dure environ une heure trente.


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