
Il y a, à Blois, à La Quinière, une cabine KapiEco qui ressemble à une promesse posée sur le trottoir : une toilette sèche, donc sans eau, automatique et connectée, pensée non pas pour l’exception, mais pour la norme. Le projet a un nom volontairement simple — l’“E-Toilet” — et une logique qui l’est tout autant : faire disparaître, par la technique, ce qui freine depuis des années l’acceptation des toilettes sèches dans l’espace public.

Au cœur du dispositif, il y a donc une idée d’acceptabilité. Valéry Voyer, dirigeant de KapiEco, a beau aimer les toilettes sèches, il sait ce qui, concrètement, fait reculer. Il nomme des freins précis : l’approvisionnement en copeaux, le geste d’ajouter de la matière, l’image du récipient — « une louche », dit-il — qui passe de main en main. « Je pense que c’est un frein au développement au niveau des collectivités », tranche-t-il. Alors il imagine une cabine qui, pour l’usager, ressemble à une toilette standard : on entre, on fait, on sort — et on n’a pas l’impression d’avoir changé de monde.
« L’usager vient, fait ses besoins, ne touche à rien », affirme-t-il. Oui, il y a « un bouton », une « mousse de désinfection » pour la lunette, un distributeur de papier — « papier écologique ». Et puis l’automate fait son travail : « la toilette se ferme », « il y a une pulvérisation pour le nettoyage », « un automate vient nettoyer l’assise », et « c’est reparti pour le suivant ». Il insiste sur le point sensible : l’odeur. « Justement, il n’y a pas d’odeur », dit-il, évoquant « une ventilation, une VMC inversée, qui expulse et qui assèche les matières ».
Ce qu’il cherche, ce n’est pas seulement l’hygiène réelle : c’est l’hygiène perçue. Celle qui rassure. Celle qui fait qu’on ne se sent pas héroïque d’avoir utilisé une toilette sèche. Celle qui fait que l’innovation cesse d’avoir besoin d’être défendue.
Une économie d’eau à changer d’échelle
Le discours de Valéry Voyer se fait plus concret encore quand il parle chiffres, parce que là se dessine l’ordre de grandeur : « 1 000 utilisations, ça fait 20 litres chez moi. Dans les autres toilettes publiques, 1 000 utilisations ça fait 17 000 litres… 17 mètres cubes ». Nul besoin de commentaires. Cette économie doit intéresser – en priorité – les collectivités, là où l’eau manque, là où l’été devient rupture.
L’ambition, ici, n’est pas de “sensibiliser”. Elle est de substituer : proposer une alternative qui puisse prendre la place de l’existant, au même endroit, dans les mêmes logiques d’usage, en réduisant massivement la dépendance à l’eau. Il parle d’installation simple — « une dalle béton », « un fil électrique » — et il ouvre l’horizon : « demain, l’idée, c’est de le rendre solaire, de le rendre autonome ». Il évoque même la voie de conversion : « enlever l’ancien système pour remettre un automate de toilettes sèches ». Autrement dit : ne pas seulement vendre une cabine, mais proposer une transformation. La V1 de l’E-Toilet, à La Quinière, n’est qu’un début : « Maintenant le projet, c’est d’aller vers des zones plus touristiques, avec plus de passages. Et je suis prêt. »
Kapieco aujourd’hui : une entreprise “de terrain”, une gamme qui s’épaissit
Pour comprendre d’où vient cette obsession de l’usage, il faut regarder KapiEco telle qu’elle existe au quotidien : une entreprise qui s’est construite dans les événements, au contact des contraintes, des flux, des petits problèmes répétés jusqu’à devenir structurels.
Le cœur, au départ, ce sont les sanitaires écologiques — et un modèle basé sur la location. « Au départ, plutôt de la location pour des événements. » La vente vient aussi, notamment « auprès des collectivités », avec une logique d’entretien : vendre, puis contractualiser la continuité. Comme à La Chaussée-Saint-Victor.

Et puis, très vite, la toilette seule ne suffit pas. Parce que la vie d’un événement ne se résume pas à un besoin : elle est une série de micro-gestes. « Je retrouvais des poubelles dans mes toilettes sèches », raconte-t-il. Donc il faut trier. Donc il invente, il ajoute de quoi trier les déchets in situ. Il commence par « des mange-debout poubelles », puis il crée « des bars » permettant la pratique. On lui demande des fontaines, il en fabrique. La gamme s’est construite pierre après pierre, au gré des demandes.

Les fontaines racontent bien sa manière : il y a le modèle raccordé au réseau, « de l’eau potable », et il y a la “boîte à eau”, avec bonbonne, pensée pour les ravitaillements sportifs. Il ajoute un système pour éviter de toucher la vanne — « un petit poussoir ». Un détail, encore une fois, qui dit la même chose que l’E-toilet : réduire les gestes problématiques, rendre l’usage fluide, hygiénique, presque invisible.
Sur ce terrain de l’usage, un autre point compte : l’accessibilité. KapiEco propose des cabines PMR ; Valéry Voyer explique la logique de conception : plus grand volume, possibilité de circuler, de faire demi-tour, « des barres pour se redresser », et surtout une adaptation aux règles : « j’ai pris la législation et j’ai adapté ma cabine ».
Quant au rayon d’action, il dépasse depuis longtemps le cercle local : toute la région Centre, la Sarthe, la Bourgogne, et le sud du Bassin parisien. Avec « une centaine d’urinoirs, une cinquantaine de toilettes » pour certains événements.
Une entreprise qui se prépare à grossir
Tout ce qui précède — la gamme, la logistique, l’innovation — réclame de l’espace. KapiEco a franchi ce seuil en rachetant, à Selommes, une ancienne usine, pour donner à l’activité un autre gabarit. Le financement, lui, n’est jamais raconté comme une ligne droite : il affleure par touches, au détour des années. « J’ai eu un problème en 2020 avec le Covid… j’ai failli perdre l’entreprise », confie Valéry Voyer. Le dirigeant parle d’une période « compliquée financièrement et mentalement », d’autant qu’il avait « beaucoup investi… en 2019 ». Puis vient le rebond : un rattrapage à partir de 2022, et des “feux” qu’il dit “au vert”.
Sur le “fait en France”, Valéry Voyer ne déroule pas un slogan. Il énumère des lieux. « Tous mes fournisseurs sont locaux », dit-il. Champigny-en-Beauce, Vendôme, le Breuil… « C’est une fierté de pouvoir travailler avec des locaux. » Cette proximité, il la présente aussi comme une manière d’être réactif : fabriquer, ajuster, corriger, revenir.
Remonter le fil : le parcours d’un “fils d’agriculteur” devenu fabricant
Après l’innovation, après l’entreprise, il reste une question : d’où vient cette façon de faire ? Valéry Voyer revient alors à son origine : « Je suis originaire de Fossé, au nord de Blois », « fils d’agriculteur ». Études agricoles, puis l’armée — « ça ne m’a pas convenu » — et un début de vie dans le commerce, dans le négoce du bâtiment. Puis une rupture, un besoin de changer : en 2007, il s’installe dans le service, la livraison, et la pose — abris, terrasses, clôtures. Le fil se dessine : le terrain, le bois, les entreprises, les chantiers, le concret.
Vient 2012 : la rencontre avec l’idée. Un collègue menuisier revient avec une piste « qui se développe en Bretagne », les toilettes sèches. Il ne maîtrise pas le compostage. Il apprend. 2013 : prototype. 2014 : statuts. KapiEco démarre. Il parle de conviction, de bascule intérieure : l’eau potable utilisée ainsi lui paraît « aberrante ». Il y voit un “retour aux sources”, une forme d’évidence qui, une fois entrée dans la tête, « fait son bonhomme de chemin ».
Ce qu’il aime, dit-il, c’est aussi l’impression de champ ouvert : « un monde vierge », où « il y avait tout à créer ». On entend, dans cette phrase, la raison de la gamme, des bars, des fontaines, des solutions qui s’empilent : quand le domaine est jeune, l’innovation n’est pas une option. Elle est le quotidien.
Le cofondateur de la société loir-et-chérienne dit travailler comme il est : « Je ne suis pas forcément un ingénieur ; je suis ingénieux, peut-être ; j’ai deux mains et je fabrique ». L’homme parle de “flashs”, de nuits courtes, d’idées qui arrivent et qu’il transforme en objets, puis en services, puis en ligne de production.

2030 en ligne de mire : la vente plus forte que la location
Que sera KapiEco en 2030 ? Valéry Voyer l’imagine « assez grand », avec une ambition structurante : que la vente dépasse la location — ou au moins l’équilibre. Il ne promet pas un destin garanti : il dit l’inconnu. Ce qui pourrait empêcher ? « prendre du retard commercial », ne pas être assez présent pour faire connaître et faire adopter. « On sème aujourd’hui… c’est long, vous savez, la récolte », glisse l’entrepreneur, le fils d’agriculteur, qui avec l’E-Toilet peut tout conquérir. À La Quinière, une promesse existe. Elle tient dans une cabine qui fonctionne — et dans l’ambition, désormais, de la voir se multiplier dans sa V2.
Pour plus d’informations : kapieco.com

